mercredi 31 août 2011

La confiance selon Cicéron, 44 avant J.C.


[Les versions françaises des textes présentés ci-dessous sont le fait de l'auteur de ce blog. Veuillez donc excuser leurs imperfections et leurs faiblesses.]

« Or, la confiance, pour qu’elle soit donnée, peut être suscitée par deux choses, à savoir que nous serons appréciés pour l’acquisition de la prudence unie à la justice

Et, en effet, nous avons confiance en ceux dont nous jugeons qu’ils sont plus intelligents que nous et dont nous croyons qu’ils discernent les choses à venir et que, lorsque l’action est en marche et que le moment de la décision est venu, ils peuvent arranger la chose et prendre conseil du temps ; en effet, les hommes considèrent cette prudence profitable et conforme à la vérité morale.

D’autre part, la confiance est donnée aux hommes justes et sûrs, c’est-à-dire aux hommes bons, qui sont tels qu’il n’y ait en eux aucun soupçon de tromperie et d’injustice. C’est pourquoi, à eux, jugeons-nous [bon] que leur soient abandonnés en toute sécurité notre salut, à eux, nos biens, à eux nos enfants.

De ces deux choses, la justice est la plus puissante à susciter la confiance, de fait, à elle seule, sans la prudence, elle a un poids suffisant ; la prudence sans la justice ne vaut rien pour susciter la confiance. 

En effet, sans une réputation de probité, plus quelqu’un sait se retourner et est expérimenté, plus il est détesté et suspecté. [C’est] grâce à cela que la justice unie à l’intelligence aura, autant qu’elle voudra, [ce qu’il faut], pour susciter la confiance des troupes, la justice sans la prudence pourra beaucoup, [mais ] sans la justice, la prudence ne vaudra rien. »


Texte latin original.

Fides autem ut habeatur duabus rebus effici potest, si existimabimur adepti coniunctam cum iustitia prudentiam. 

Nam et iis fidem habemus, quos plus intellegere quam nos arbitramur quosque et futura prospicere credimus et cum res agatur in discrimenque uentum sit, expedire rem et consilium ex tempore capere posse; hanc enim utilem homines existimant ueramque prudentiam. 

Iustis autem et fidis hominibus, id est bonis uiris, ita fides habetur, ut nulla sit in iis fraudis iniuriaeque suspicio. Itaque his salutem nostram, his fortunas, his liberos rectissime committi arbitramur.

Harum igitur duarum ad fidem faciendam iustitia plus pollet, quippe cum ea sine prudentia satis habeat auctoritatis ; prudentia sine iustitia nihil ualet ad faciendam fidem. 

Quo enim quis uersutior et callidior, hoc inuisior et suspectior detracta opinione probitatis. Quam ob rem intellegentiae iustitia coniuncta quantum uolet habebit ad faciendam fidem uirium, iustitia sine prudentia multum poterit, sine iustitia nihil ualebit prudentia.


Référence. 

Cicéron, Des devoirs, livre II, chapitre 9, §. 33 et 34.



Pour mieux illustrer cette définition de la confiance, voici, ce que sont la prudence et la justice selon Cicéron :


1) (…) prudentiam enim, quam Graeci phronèsis dicunt, (...), quae est rerum expetendarum fugiendarumque scientia (…).

(…) en effet, la prudence, que les Grecs disent phronèsis, qui est la science des choses à rechercher et de celles à fuir (…).

Cicéron, Des devoirs, livre I, chapitre 43, §. 153.


2) (…) in qua sapientiam et prudentiam ponimus, idest indagatio atque inuentio ueri, eiusque uirtutis hoc munus est proprium.

(…) dans laquelle nous avons posé la sagesse et la prudence, c’est-à-dire la recherche et la découverte de la vérité morale, et cette fonction est le propre de cette vertu.

Cicéron, Des devoirs, livre I, chapitre 5, §. 15


3) (20) (…) iustitia, in qua uirtutis splendor est maximus, ex qua uiri boni nominantur (…). Sed iustitiae primum munus est, ut ne cui quis noceat, nisi lacessitus iniuria, deinde ut communibus pro communibus utatur, priuatis ut suis. (…) 23 Fundamentum autem est iustitiae fides, id est dictorum conuentorumque constantia et ueritas. Ex quo, quamquam hoc uidebitur fortasse cuipiam durius, tamen audeamus imitari Stoicos, qui studiose exquirunt, unde uerba sint ducta, credamusque, quia fiat, quod dictum est appellatam fidem.

(…) la justice, dans laquelle l’éclat de la vertu est à son maximum, d’où vient que les hommes sont appelés bons (…). Mais la première fonction de la justice est de ne nuire à quiconque, sauf si l’on y est provoqué par l’injustice, ensuite d’user des biens communs comme de biens communs, des biens propres comme des siens propres. (…) Or, le fondement de la justice est la [bonne] foi, c’est-à-dire la sincérité et la continuité de ce qui a été dit et convenu. De là, bien que cela puisse sembler peut-être de quelque manière moins élégant, nous osons cependant imiter les Stoïciens, qui recherchent avec intérêt d’où viennent les mots, et nous croyons que foi vient de fiat, qu’il advienne ce qui a été dit.

Cicéron, Des devoirs, livre I, chapitre 5, §. 20-23.


4) (…) prudentia est enim locata in dilectu bonorum et malorum (…).

(…) la prudence est en effet située dans le discernement des biens et des maux.

Cicéron, Des devoirs, livre III, chapitre 17, §. 71.


5) Honesta res diuiditur in rectum et laudabile. Rectum est, quod cum uirtute et officio fit. Id diuiditur in prudentiam, iustitiam, fortitudinem, modestiam. Prudentia est calliditas, quae ratione quadam potest dilectum habere bonorum et malorum. Dicitur item prudentia scientia cuiusdam artificii: item appellatur prudentia rerum multarum memoria et usus conplurium negotiorum. Iustitia est aequitas ius uni cuique re tribuens pro dignitate cuiusque. Fortitudo est rerum magnarum adpetitio et rerum humilium contemptio et laboris cum utilitatis ratione perpessio. Modestia est in animo continens moderatio cupiditatem.

L’honnêteté est divisée entre le ce qui est droit et ce qui est louable. Ce qui est droit est ce qui est fait avec vertu et devoir. On le divise en prudence, justice, courage, mesure. La prudence est l’expérience qui, par quelque système théorique, peut posséder le discernement des biens et des maux. Pareillement, on dit de la prudence qu’elle est la connaissance de quelque art. Pareillement, on appelle prudence la mémoire de nombreuses choses et la pratique de plusieurs occupations. La justice est l’équité, le droit qui concède de fait à un chacun en proportion de son mérite. Le courage est le désir des grandes choses et le mépris des choses peu élevées et le fait d’endurer la peine en raison de l’utilité. La mesure est la modération qui refrène dans l’âme le désir [brut].

Pseudo-Cicéron, Rhétorique à Herennius, livre III, chapitre 2.

mardi 30 août 2011

Les qualités et les vertus de l'âme, selon N.-V. de Latena, 1844.



§ I. — Réflexions générales.

Les qualités de l'âme sont, comme nous l'avons dit, naturelles, ou acquises. Les unes étant innées ont un développement spontané ; les autres étant le prix de longs efforts, et souvent d'un combat, peuvent devenir des vertus. Les vertus ne sont donc pas seulement l'obéissance aux lois de la morale et de l'humanité : elles sont, de plus, un triomphe sur des penchants, même légitimes, qui menacent notre âme d'un empire dangereux, ou l'intérêt d'autrui d'une rivalité passionnée. Le mépris des satisfactions des sens, le désir de la perfection morale et l'amour du prochain sont les bases fondamentales de toutes les vertus. Elles sont les plus sublimes inspirations de la raison humaine, éclairée par la méditation des perfections divines.

Les vertus plaisent moins que les qualités, parce qu'on voit, dans les premières, la résistance vaincue, la préoccupation de soi, et, dans les secondes, une disposition naturelle, le besoin d'être agréable à autrui.

Le mérite des vertus est proportionné à l'effort qu'elles ont coûté. Elles sont, dès lors, relatives ; et une même action, effet spontané d'une qualité chez l'un, serait vertu chez l'autre.

§. II. — Qualités qui dérivent de la droiture naturelle de l’âme.

PREMIÈRE CATÉGORIE.

Ingénuité, aimable abandon d'une âme simple et sans expérience. C'est quelquefois aussi le naturel de la bêtise.

Candeur, sorte de transparence qui laisse voir le fond d'une âme pure.

Naïveté, parfum d'une âme dans sa fleur. Quelquefois la naïveté se conserve au delà du printemps de la vie, et se mêle aux sentiments et aux pensées, pour leur donner une suavité et un charme ineffables.

Pudeur (1). La pudeur, dans l'acception la plus étendue de ce mot, est un sentiment exquis du bien et des convenances, qui porte l'homme à rougir d'une action blâmable dont il est le témoin, ou l'objet, et à plus forte raison, quand il en est l'auteur. Elle ne se rencontre ni avec une complète innocence qui ignore le mal, ni avec la grossièreté qui ne sait pas le reconnaître. C'est elle que l'éducation rend gardienne de la délicatesse des femmes, de l'intégrité des hommes et de l'élégante urbanité du monde.

DEUXIÈME CATÉGORIE.

Sincérité, penchant à dire toujours la vérité Dans la pratique, c'est l'expression consciencieuse de nos pensées, ou de nos sentiments, souvent même des motifs qui les ont inspirés. Elle a son principe dans la délicatesse de l'âme, et dans une certaine dignité que le mensonge révolte.

L'amour du vrai contribue puissamment à assurer la moralité de l'homme, à éclairer son intelligence et à fortifier sa raison. La tendance contraire est une preuve de la fausseté du jugement, et quelquefois de la perversité de l'âme.

Sincérité et corruption sont incompatibles.

Comment ne préfère-t-on pas au mensonge, qui aggrave les torts, la sincérité qui les fait pardonner?

Louer, dans autrui, les qualités que l'on n'a pas, c'est sincérité et droiture, ou raffinement de flatterie, si ce n'est désir de se faire rendre éloge pour éloge.

Véracité, volonté constante de ne rien dire qui ne soit vrai, mais non pas de dire tout ce qui est vrai. Il semble qu'elle soit plutôt le résultat de la réflexion et d'une appréciation morale, qu'un mouvement spontané. Un menteur corrigé serait un homme vrai.

La véracité concilie le courage qui exprime les vérités utiles, et la prudence qui tait les vérités dangereuses.

Franchise, penchant d'une belle âme à montrer, sans détours, tout ce qu'elle pense, au risque de déplaire.

Un homme franc ne saurait ni mentir, ni dissimuler. En le regardant, on le devine ; en l'écoutant, on sent qu'il dit la vérité. Un menteur corrigé ne pourrait devenir franc.

La ruse compte, avec un homme franc, sur des succès faciles ; mais il a, pour elle, une répugnance instinctive qui l'aide à éviter ses pièges.

Un homme franc plaît ordinairement par sa bonté, sa droiture, et sa bonne humeur. On est à son aise avec lui, parce qu'on voit le fond de son âme, et qu'il cherche rarement à pénétrer les autres.

Dans le conflit des intérêts et des passions, l'honneur et quelquefois le succès restent à la franchise et à la loyauté. Cette remarque peut venir au secours de la morale.

La franchise exclut la persévérance dans le mal ; car l'aveu est bien près du repentir.

La franchise de l'âme se reflète sur les manières, la conversation et le style. Elle leur donne un charme qui en rehausse les autres qualités, comme la lumière fait voir la beauté de la nature, en y ajoutant la sienne.

TROISIÈME CATEGORIE.

Honnêteté, disposition d'une âme droite à respecter les intérêts et les sentiments d'autrui. Elle donne le charme de la bienveillance à la pratique des convenances morales et sociales.

L'honnêteté règle tous les mouvements de l'âme, en répand l'ordre et le calme sur les actes extérieurs, et se montre avec franchise et simplicité. Elle est, parmi les dispositions morales, ce qu'est le bon sens parmi les facultés de l'intelligence, la qualité pratique la plus utile dans toutes les circonstances de la vie.

Une âme honnête a beau aimer la gloire, elle lui préfère sa propre estime.

Probité. La probité vulgaire est l'exacte observation des lois sociales. C'est une vertu tout humaine, que chacun comprend à sa manière, et souvent à son plus grand avantage. Elle surveille les actes apparents, et n'est guère plus qu'un simulacre de respect pour l'intérêt d'autrui.

La probité véritable est bien différente. Elle a pour base l'équité, pour guide la conscience, et pour but le maintien du droit. Elle réside au fond de l'âme d'où elle juge, avec calme, chacun de nos projets, chacune de nos actions, et en apprécie l'influence sur l'intérêt général, comme sur l'intérêt privé. Après un examen sévère, elle les approuve, ou les condamne. La probité parfaite ne peut donc exister sans beaucoup de lumières, de vigilance et de force d'âme. Le désir de l'estime du monde ne suffit pas pour nous exciter à faire tous les efforts qu'exige la probité ; et d'ailleurs, comme elle consiste autant à s'abstenir qu'à faire, Dieu seul peut la juger. La morale chrétienne, en traçant la règle de nos rapports avec nos semblables, a résumé tous les devoirs de la probité dans la simple défense de faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qui nous fut fait. Mais ce précepte est-il purement négatif ? N'est-ce point, par exemple, manquer à la probité que de protéger, par son silence, une action blâmable qu'un mot pourrait empêcher ? N'est-on pas presque aussi coupable de laisser son prochain mourir de faim, quand on peut le secourir, que de lui dérober ses aliments ? Omettre volontairement, ou négliger de faire le bien, c'est se soustraire au payement d'une dette. La bienfaisance est une partie essentielle de la probité du riche.

Pour l'âme la plus pure et la plus droite, la probité n'est pas toujours simple et facile. On y manque par un mot, un sourire, une plaisanterie qui portent atteinte à la réputation d'autrui, par un geste menteur, par l'action, comme par l'inertie, enfin par les moyens sans nombre de déguiser la vérité, d'égarer sciemment l'opinion des hommes, et de leur causer quelque injuste dommage. Dès que notre intérêt se trouve en face d'un intérêt contraire, nous devons être sur nos gardes : la probité court un danger.

Chacun comprend, à sa manière, la probité. Souvent on la réduit à une sorte de jurisprudence morale d'après laquelle on décide les questions où l'intérêt personnel est engagé. Dans le doute, on doit prononcer contre soi.

La délicatesse est le sens subtil par lequel l'âme est avertie de tout ce qui porterait la moindre atteinte aux intérêts d'autrui. C'est le scrupule dans la probité.

Une âme délicate craint autant de blesser les intérêts, les goûts et même les opinions des autres, qu'une âme égoïste craint d'être blessée elle-même.

Les casuistes proscrivent les jeux de hasard, et tolèrent ceux où l'habileté rend le succès probable (2). Le jugement contraire semblerait plus conforme à la morale et à la raison. En effet, l'égalité des chances devrait seule rassurer la conscience de celui qui gagne ; et cette égalité n'existe plus, dès que le calcul ou l'adresse peut donner l'avantage.

Intégrité, probité qui n'a jamais failli, équité sans faiblesse, raison droite et ferme qui marche résolument au bien, sans être arrêtée par aucun intérêt, par aucune considération, par aucun obstacle. L'intégrité est donc surtout une constante et rigoureuse observation de la probité ; mais elle s'étend encore à la pureté des mœurs, et veut les conserver sans tache. L'intégrité est la moralité complète.

L'homme intègre ne veut rien de plus, et l'homme intéressé rien de moins qu'il ne leur est dû. Ils arrivent ainsi, par des chemins bien différents, à l'exacte équité. Mais la difficulté est de forcer le second à s'y maintenir.

Honneur, culte passionné qu'on rend à la probité, espèce de pompe religieuse dont on en revêt les pratiques. L'honneur est inspiré par un sentiment délicat de ce qui est équitable et bien, et par le courage de l'accomplir, avec chaleur et dignité. Il a plus d'exaltation que l'intégrité ; mais il ne sait pas maintenir, aussi bien qu'elle, l'équilibre de la raison.

L'approbation de la conscience, qui suffit à la probité, ne satisfait pas toujours l'honneur. Il trouve au bien une médiocrité banale, et voudrait atteindre au sublime. L'honneur a, dans une âme vive et sensible, une susceptibilité égale à celle de l'amour-propre le plus ombrageux ; et souvent il n'en est que le masque, ou l'expression ennoblie. Alors occupé, avant tout, des suffrages du monde, il n'est plus que le point d'honneur, ou qu'une habitude des mœurs, au lieu d'un sentiment.

Le véritable honneur est la parure de la probité.

§. III. — Qualités qui procèdent de la raison et du jugement.

Réserve, retenue quelquefois modeste, plus souvent orgueilleuse que l'on garde, par un sentiment de convenance, ou dans l'intérêt de sa dignité ; qui modère la parole et le geste, et qui donne à toute la conduite un caractère circonspect et mesuré. La réserve est timidité, quand elle s'abstient, et tact, ou prudence, quand elle retient. Elle peut éloigner du mal, sans faire aspirer au bien. Si elle préserve des actes irréfléchis, elle est quelquefois un obstacle aux promptes et bonnes résolutions.

La réserve met toujours un peu de froideur dans les relations sociales, même dans l'amitié. Il est rare qu'un homme très-réservé ne soit pas ombrageux.

Une grande réserve peut s'allier à une profonde sensibilité. Elle est alors une preuve de beaucoup d'empire sur soi.

La réserve est la dignité de la force, quand elle n'est pas l'art de cacher la faiblesse.

On confond avec la dissimulation la réserve sévère que s'impose parfois une âme passionnée. C'est une injustice ; car la dissimulation protège les mauvaises passions, et la réserve en arrête l'essor.

Discrétion, frein du langage et de la conduite. Ce qui caractérise l'homme discret, c'est le sang-froid, la fermeté de l'esprit, un grand respect pour lui-même, et souvent une grande défiance des autres. Il a, au moins dans une certaine mesure, le sentiment moral, l'idée du devoir, des principes de probité ; et, si son âme ne s'est point pervertie, il doit être disposé à les prendre pour guides.

Prudence, circonspection et vigilance d'une âme qui connaît et veut éviter le danger ; qui, dans le bien, sait choisir le mieux, et qui voit, en toutes choses, la limite qu'elle ne doit pas franchir.

Fermer les yeux sur un danger réel, pour éviter des impressions pénibles, est faiblesse ; le regarder en face, pour le combattre, ou s'y soustraire, est courage ou prudence ; le montrer aux autres, est bonté.

Modération, sage mesure des sentiments, des désirs et des actions dans toutes les situations de la vie, retenue dans le plaisir, comme dans la douleur, calme avec lequel on supporte les torts d'autrui. La modération naît de l'intime union de la raison, de la bonté et souvent de la force. Pour la bien apprécier, il faut lui opposer la violence. Chacune d'elles a sa source dans un penchant, et reçoit son développement de l'éducation et de l'exemple.

La modération est un principe d'ordre et de bien-être ; la violence, une cause de trouble et de malheurs.

La première inspire le respect ; la seconde, la haine et la révolte.

La modération élève les âmes ; la violence les abrutit.

L'une a pour auxiliaires les plus belles qualités ; l'autre en démontre l'absence.

Enfin, la modération est l'indice d'une organisation puissante et régulière ; la violence est le résultat d'un grave désordre physique, ou moral.

Il est plus facile de supporter la privation des plaisirs, que d'en jouir avec modération.

La modération du langage est une grande preuve de bon sens et de bon goût.

Sagesse, raison éclairée, volonté soumise à la loi, pratique habituelle du bien.

Être sévère pour soi, indulgent pour les autres, c'est être sage, et c'est se faire aimer.

Dieu ne nous a rien donné d'inutile ; et il a mis la sagesse dans l'usage modéré de toutes nos facultés. Tout excès est blâmable, à moins qu'il ne profite à la vertu, ou à l'humanité.

Si la raison est l'art d'être sage, elle est aussi l'art d'être heureux.

§. IV. — Qualités produites par la force morale.

Résolution, détermination de l'esprit, soutenue par le cœur.

Fermeté, pouvoir de résister, qui oppose le calme à la violence, la volonté réfléchie aux obstacles et aux dangers. La fermeté est la confiance inspirée par la force unie à la raison. Elle se manifeste par une noble assurance. Sans la fermeté, nul n'a d'empire sur les autres.

La douceur habituelle n'exclut pas la fermeté. Mais un homme doux ne se montre ferme que dans les circonstances graves. Alors il croit remplir un devoir; et peut-être y tient-il d'autant plus que c'est, pour lui, une occasion de faire preuve de caractère.

Les âmes faibles se brisent contre les obstacles sur lesquels s'élèvent les âmes fermes.

Force d'âme, fermeté exercée envers soi-même, domination de la volonté sur les sensations et les sentiments, pouvoir de supporter de grandes infortunes avec assez de calme pour utiliser l'intelligence et la raison au profit du devoir.

Courage, énergie morale qui soutient l'homme au milieu des difficultés et des périls, et qui lui permet de choisir, avec une entière liberté d'esprit, les meilleurs moyens de les combattre et de les surmonter. Le courage se fortifie par l'expérience et par la réflexion. Pour être complet, il doit réunir à la confiance, qui ne craint pas la lutte, la persévérance qui ne cède qu'à la nécessité.

Rien ne décèle le courage, dans les circonstances ordinaires. Caché sous une dignité calme, quelquefois même sous une apparence de timidité, il évite le péril, jusqu'à ce qu'il lui semble utile d'en triompher. Alors il proportionne ses moyens aux obstacles, attend patiemment l'occasion d'agir et la saisit avec vigueur. Il n'hésite pas à sacrifier un avantage pour en assurer un plus grand, et sait tirer parti de tout, même de ses revers.

Le courage est souvent une heureuse et noble inspiration de l'amour de soi-même. Quand on est près de succomber à un péril, il suffit quelquefois, pour l'écarter, d'oser le regarder en face.

Constance, persévérance dans un goût, ou dans une habitude, dans des sentiments qui satisfont le cœur, ou dans des idées qui ont convaincu l'esprit.

Il est peu de caractères qui ne se contredisent jamais. On a passé sa vie à blâmer une erreur, à combattre un préjugé ; l'occasion se présente de mettre ses principes en pratique, et l'on n'hésite pas à se donner un démenti. Pour juger un homme, attendez son dernier jour.

L'homme qui ne varie pas inspire une profonde estime ; mais sa constance offre peu d'attraits, dans les relations du monde : l'imagination n'a plus rien à faire avec lui. Les femmes surtout, qui ne peuvent se passer de surprises et d'émotions, le trouvent ennuyeux comme une vérité mathématique. On le respecte et on le délaisse, sauf à le rechercher, quand on aura besoin de lui.

Bravoure, impétuosité naturelle qui pousse l'homme vers le danger, et l'anime en l'y exposant. Elle est d'autant plus terrible qu'elle réfléchit moins ; mais une cause inattendue peut tout à coup l'abattre. C'est un ressort qui se détend et retrouve sa force, quand il s'est replié sur lui-même.

Chercher inutilement le danger n'est pas de la bravoure, c'est de la témérité.

On ne se moque plus d'un homme qui a lavé ses ridicules dans le sang. Est-ce par estime ? Est-ce par crainte ?

Valeur ou vaillance, courage guerrier animé par l'amour de la gloire.

La valeur guerrière et la faiblesse civile sont d'autant plus compatibles, que toutes deux découlent des mêmes sources, d'un désir passionné des suffrages, et de la crainte de l'opinion.

Intrépidité, courage inébranlable, sang-froid héroïque dans le péril.

Une âme intrépide se fatigue dans l'attente, et se ranime en présence du danger.

Le danger, qui trouble la vue du lâche, rend plus perçante celle de l'homme intrépide.

Audace, sentiment agressif qui porte à tout oser, défi jeté aux hommes et au sort, provocation aux luttes acharnées.

L'audace est le trait caractéristique d'une âme bouillante et indomptée, ou l'effet d'une excitation passagère. Un homme intrépide montre de l'audace toutes les fois qu'il attaque ; un poltron irrité a un moment d'audace.

À la guerre, l'audace est une des ressources du courage. Elle n'attend pas l'ennemi ; elle court à lui, le front haut ; et souvent fait disparaître l'inégalité des forces par la vigueur et la rapidité de l'action.

L'audace est, dans les luttes et les périls, un noble élan de l'âme : partout ailleurs, elle est effronterie, ou mépris des lois et des devoirs.

L'audace réussit presque toujours, parce qu'elle surprend. Son empire est une fascination.

§. V. — Qualités qui dérivent de l'abnégation de soi-même.

Désintéressement, oubli, ou sacrifice de l'intérêt personnel. Le désintéressement fait périr, en germe, une foule de vices, en les privant de leur principal aliment, et favorise le développement des plus rares vertus.

Grandeur d'âme, élévation de sentiments qui dépasse la portée ordinaire de l'humanité. Elle se manifeste par un goût naturel pour tout ce qui est noble et beau, par une invincible horreur des actions basses et honteuses, par une disposition constante à faire, dans l'intérêt du bien public, les plus rudes sacrifices, et, dans l'intérêt du bien privé, des actes du plus généreux dévouement. Si la grandeur d'âme fait rechercher la gloire, c'est celle que donne la vertu.

Une âme vraiment grande est toujours simple. Elle voit de trop haut le faux éclat du monde, pour en être séduite. Dans son vol majestueux, elle plane au-dessus des intérêts vulgaires, et s'élève jusqu'à l'héroïsme, sans y songer, souvent même sans comprendre l'enthousiasme qu'elle excite.


Notes.

(1) La pudeur qui a été définie, aux pages 102,103 et 275, n'est que la vigilance de l'âme sur les sens. Celle que je définis ici est la vigilance de l'âme sur elle-même. C'est un sentiment que ne rend pas complètement le mot délicatesse.
(2) Quand le jeu n'est pas intéressé, il n'y a pas de cas de conscience.

Référence. 

Nicolas-Valentin de Latena, Étude de l'homme, Garnier Frères, Paris, 1854, p.307- 324.

Les qualités du coeur, selon N.-V. de Latena, 1844.



§ I. — Bonté.

La bonté est un penchant naturel à prévenir ou à calmer la souffrance. C'est la plus féconde des qualités du cœur. Toutes les autres en dérivent plus ou moins, et lui doivent leur principal mérite. À l'opposé de l'égoïsme, qui songe uniquement à se satisfaire, la bonté s'occupe du bien-être des autres; et, quand elle excite l'homme à quelque retour sur lui-même, c'est pour lui faire deviner, par ses propres goûts, ce qui pourrait leur plaire.

1° En quoi la bonté diffère de la bienveillance.

La bonté réside dans le cœur, et peut rester inactive, sans cesser d'être réelle et permanente. Le caractère bienveillant est une bonté expansive : mais la simple bienveillance est une bonté circonspecte et tout accidentelle, un choix du cœur, ou seulement le témoignage d'un intérêt plus ou moins vrai, plus ou moins durable (1).

La bonté se refuse à contribuer, sans nécessité, à la souffrance d'un être animé ; la bienveillance, pour quelques personnes, n'exclut ni la dureté, ni même la cruauté envers d'autres.

La bonté prend quelquefois des dehors froids et sévères ; la bienveillance, jamais. L'une veut être utile; l'autre songe surtout à plaire.

La bonté appartient au naturel ; la bienveillance est l'effet des habitudes et des mœurs sociales.

La première oublie les rangs ; la seconde les marque, en s'adressant aux inférieurs.

L'une est toujours sincère, l'autre peut être simulée.

2° Comment la bonté se manifeste par la pitié, par la compassion, par la commisération et par la charité.

Ces divers sentiments sont inspirés par la vue des souffrances d'autrui. Ils expriment, pour ainsi dire, les différents degrés de la bonté.

La pitié est un élan de sympathie, excité, dans notre âme, par la faiblesse, ou par les maux d'une personne placée dans une situation plus fâcheuse que la nôtre. La pitié s'émeut, à l'aspect ou au récit des misères des autres, et voudrait y apporter remède; mais souvent elle s'éteint, après cette première impression; et quand elle y survit, c'est comme auxiliaire de la bienfaisance, ou seulement comme un stérile souvenir.

Une pitié plus profonde et plus durable devient de la compassion. Elle associe celui qui l'éprouve à la souffrance qui l'inspire, et confond, dans un seul sentiment, un intérêt sincère pour les maux d'autrui et un retour douloureux sur ceux que l'on a soi-même éprouvés.

La commisération est une compassion tendre pour des maux que l'on a, au moins, la volonté de soulager.

La charité est un sentiment de commisération que la religion vivifie et féconde, en lui donnant pour motif la fraternité, et pour but la bienfaisance.

On naît bon ou méchant, c'est-à-dire enclin à faire du bien ou du mal à autrui : mais l'éducation et l'expérience peuvent modifier la tendance primitive. Souvent on n'est méchant que par défaut de réflexion ; car le contentement de l'âme que donne la bonté suffit pour en prouver l'avantage.

Pour rester bon, il faut considérer les méchants comme des insensés.

L'homme le meilleur est celui qui s'occupe le moins de son bien-être, et le plus du bien-être des autres. Les élans de son âme l'entraînent loin du cercle étroit de l'égoïsme. Il cherche à faire des heureux, sans calcul, et sans songer qu'il accomplit un devoir. Une impulsion naturelle le porte au dévouement; et la satisfaction qu'il y trouve est le seul sentiment qui le ramène au souvenir de lui-même. Si cet homme n'est pas le plus vertueux des hommes, je le répète, il est le meilleur.

Ne pas faire de mal à un être sensible est la loi de l'humanité; faire du bien, par goût, est une preuve de bonté ; rendre le bien pour le mal, est l'héroïsme de la charité chrétienne.

Un homme bon, après le plus excusable emportement contre une personne qu'il aime, ne tarde pas à montrer son regret par une excessive indulgence. Confus et attristé de sa colère, il s'efforce de la faire oublier. Il gardera plus longtemps rancune d'un tort léger sur lequel il se tait, que d'un tort grave dont il ose se plaindre.

Dans les âmes vulgaires, la bonté n'est souvent qu'un des effets de la faiblesse. Dans les âmes élevées, elle est le désir de faire des heureux ; et quelquefois, cachée sous l'apparence de la sévérité, elle se révèle, moins par l'action même, que par des résultats éloignés. Il faut avoir de la raison et du cœur pour discerner la vraie bonté.

Pensez beaucoup à vous, et trop peu aux autres pour contrarier leurs mauvais penchants, on vous croira bon. Efforcez-vous d'éclairer ceux qui s'égarent, on vous croira chagrin, et peut-être méchant.

Est-on fondé à se croire bon, quand on éprouve, seulement de temps en temps, quelques sentiments de bienveillance ? Comme on est fondé à trouver beaux les jours de printemps où le soleil brille, par intervalles, entre la grêle, la neige et les tempêtes.

L'homme, qui mesure son obligeance sur les avantages qu'il en pourra tirer, est un spéculateur ; celui qui la proclame est vain ; celui qui ne sait rien refuser est faible ; celui qui n'accorde qu'au droit est juste ; celui qui donne, pour le plaisir de donner, est libéral ; mais celui qui donne, pour faire du bien, est seul véritablement bon.

La bienfaisance subjugue également les âmes basses et les âmes nobles, les unes, pour un instant, par l'intérêt, et les autres, pour toujours, par la reconnaissance.


Un bon cœur, attristé par l'ingratitude, se distrait, en faisant encore des ingrats.

L'esprit attire, la bonté fixe. Leur alliance est d'un charme irrésistible.

Il faut être bon, sans réfléchir à ce qu'il en adviendra, si l'on ne veut pas devenir égoïste.

La compassion véritable ne se trouve que chez les malheureux. Mais souvent ils se réservent, à leur insu, une assez large part dans la pitié qu'ils montrent.

L'homme le meilleur, quand il éprouve une violente souffrance, n'accorde sa pitié qu'aux douleurs semblables à la sienne. Sa sensibilité ne s'émeut plus que de celles-là, pour les autres, comme pour lui-même.

La compassion est une habitude chez les hommes bons, une distraction chez les autres.

Il n'est permis de blâmer un malheureux qu'après l'avoir secouru.

La souffrance même a ses douceurs, quand on peut la confier à une femme qui sait y compatir.

Le pauvre, dans sa compassion, est ordinairement plus généreux que le riche : il comprend la misère.

Mais quelquefois l'exagération de la bienfaisance du pauvre n'est qu'une inspiration de sa vanité, ou qu'un blâme infligé à l'égoïsme du riche.

§ II. — Générosité.

La générosité est une bonté magnifique. Elle naît d'un penchant à faire le bien ; et va jusqu'à le rendre pour le mal. Mais elle ne parvient à ce sublime effort qu'en s'inspirant de la pensée de Dieu.

La générosité qui répand des bienfaits est moins rare que celle qui pardonne les injures. L'une est le mouvement d'un bon cœur, quelquefois une faiblesse ; l'autre est un triomphe de la force morale, un acte de vertu.

L'homme qui donne trouve son plaisir dans celui qu'il procure, et se préserve difficilement d'un peu de vanité. L'homme, qui dompte un juste ressentiment, fait taire sa vanité.

La véritable générosité, quelle qu'en soit la nature, ajoute au caractère et aux actions une noblesse dont la prodigalité insouciante, ou la dissimulation chercheraient vainement à se parer.

La prodigalité, qui passe trop souvent pour une sorte de générosité, n'est jamais qu'égoïsme, ou vanité. Un prodigue ne comprend ni ses devoirs, ni les droits d'autrui. Son caprice est sa loi. Tant qu'il répand de l'argent, il ne se croit que généreux. Quand il n'en a plus, il peut s'accuser d'imprévoyance; mais on l'étonnerait beaucoup, si on lui prouvait qu'il a manqué de délicatesse, peut-être de probité.

La générosité est très-compatible avec l'économie, et la lésinerie avec la prodigalité.

§. III. — Indulgence.

L'indulgence est une justice bienveillante qui, tout en condamnant l'infraction à la règle, tient compte de la faiblesse du coupable, et des circonstances de la faute.

La connaissance du cœur humain, la bonté, et surtout une haute raison produisent l'indulgence. Celui qui n'est point enclin à l'accorder est sévère, et quelquefois injuste.

L'indulgence pour autrui est souvent un pardon pour soi-même.

On doit être indulgent pour les fautes commises, et sévère pour le penchant qui peut y faire retomber.

§. IV. — Confiance.

La confiance est l'estime de soi étendue aux autres.

De la part de certaines gens, la confiance n'est qu'un besoin d'épanchement, un désir d'exciter l'intérêt. C'est une personnalité naïve.

La confiance trompée ne reprend jamais sa sécurité première.

§. V. — Reconnaissance.

La reconnaissance est le souvenir d'un bienfait ou d'une intention bienveillante. C'est une dette dont le cœur paye l'intérêt, même après s'être acquitté.

Des services réciproques ne se compensent pas ; car le mérite de l'initiative ne peut être effacé. Le bienfaiteur n'acquiert pas un droit absolu à la reconnaissance; mais elle est un devoir pour l'obligé. Aussi une âme fière est-elle beaucoup plus scrupuleuse sur le choix d'un bienfaiteur que sur celui d'un obligé.

L'ingratitude paraîtrait quelquefois excusable, si l'on pouvait apprécier les motifs du bienfait ; mais la pensée de les découvrir serait, de la part de l'obligé, un commencement d'ingratitude.

Le devoir seul (2) doit l'emporter sur la reconnaissance.

Quoique la reconnaissance ait son principe dans l'amour de soi, elle est presque l'opposé de l'égoïsme.

Le plaisir de recevoir un service s'ennoblit par l'affection qu'il inspire pour le bienfaiteur, et par le désir de le payer de retour. Dans les âmes généreuses, la reconnaissance n'est pas seulement le souvenir du bien qu'on a reçu : c'est un sentiment qui s'épure, en devenant presque étranger à son origine, et qui s'élève souvent jusqu'au dévouement le plus sublime. L'importance de la cause n'est rien alors pour l'effet. Le service n'est plus qu'un hasard qui a révélé l'une à l'autre deux âmes faites pour se comprendre et s'aimer. Il faut plaindre l'homme qui ne conçoit pas le désintéressement de la reconnaissance.

La reconnaissance fait naître l'affection, et l'affection fait vivre la reconnaissance. L'âme tire de leur union la plus noble et la plus douce de ses voluptés.

Un orgueilleux semble moins disposé à la reconnaissance, pour un service qu'il reçoit, que pour un service qu'il refuse. Dans le premier cas, ce sentiment lui pèse, comme un devoir ; dans le second, il s'en glorifie, comme d'un acte de générosité.

Celui qui se hâte de rendre un service pour un service, est souvent moins dirigé par la reconnaissance, que par l'envie d'en être dégagé.

La crainte d'être ingrat peut étouffer, dans un cœur délicat, les plaintes les plus légitimes. Aussi c'est une lâcheté d'abuser de la reconnaissance.

Les services reçus, comme les objets matériels, nous semblent moins grands, à mesure qu'ils sont plus loin de nous.

Celui qui pèse, avec soin, l'avantage qu'il a retiré d'un bienfait, pour y proportionner sa reconnaissance, est un acheteur qui, après avoir bien marchandé, paye avec de la fausse monnaie.

Il est très-habile d'exagérer sa reconnaissance pour de légers services, quand celui dont on les a reçus peut en rendre de plus grands.

Dans une reconnaissance calculée, on déduit ordinairement du prix des services qui l'imposent celui des autres services qu'on a vainement espérés. Certaines gens paraissent croire qu'un bienfait engage le bienfaiteur plus que l'obligé.

Tel service, en apparence désintéressé, n'-est souvent qu'un prêt dont on espère se faire rendre le centuple. Avant de recevoir, connaissez bien celui qui donne.

Les grands croient avoir payé le dévouement, quand ils ont daigné l'apercevoir.

Faire sentir ses droits à la reconnaissance, c'est changer en devoir un sentiment, en salaire un tribut du cœur.

Un bienfaiteur délicat ne rappelle jamais les services qu'il a rendus; mais il ne trouve pas mauvais qu'on s'en souvienne.


Notes.

(1) La bienveillance est un sentiment de l’homme social. (Voir le livre IV, chapitre IX, section 1, 2°.) Il a paru utile de la mettre ici en parallèle avec la bonté, pour faire comprendre exactement la nature de chacune d'elles, et les différences qui les distinguent.
(2) La véracité du témoin, l'impartialité du juge, la vertu de la femme.

Référence. 

Nicolas-Valentin de Latena, Étude de l'homme, Garnier Frères, Paris, 1854, p.295 - 307.

Les qualités et les vetus, le coeur et l'âme, selon N.-V. de Latena, 1844.



DIFFÉRENCES ORIGINELLES ENTRE LES QUALITÉS ET LES VERTUS, ENTRE LES QUALITÉS DU CŒUR ET LES QUALITÉS DE L’ÂME.

Un penchant à faire des choses utiles à l'humanité et conformes à la morale est une bonne qualité. II existe une différence essentielle entre les qualités et les vertus : les premières sont dues à la nature, et les dernières à nos efforts. Une volonté courageuse produit les vertus,

- soit en perfectionnant certaines qualités, telles que la bonté, le désintéressement, la force d'âme,

- soit en domptant certains vices, tels que l'égoïsme, le libertinage, la haine, l'envie. Le prix des vertus se règle sur les sacrifices qu'elles ont coûté.

Nous distinguons d'ailleurs, dans les qualités et dans les vertus, celles qui appartiennent au cœur de celles qui appartiennent à l'âme (1).

Le cœur est l'organe du sentiment. Chacune des impressions qu'il reçoit est un attrait, ou une répulsion. La bienveillance habituelle de l'homme pour ses semblables, est la preuve des bonnes qualités de son cœur. Ces qualités ont, dans les principes les plus élevés de la morale, leurs règles et leur sanction.

Toutes les qualités du cœur sont des penchants naturels ; et la volonté, qui pourrait les détruire, ne pourrait les donner.

L'âme est la partie immatérielle de notre être, le principe de la pensée, la puissance dont émane la volonté. La conscience est la lumière qui aide l'âme à reconnaître la limite entre le bien et le mal.

Les qualités de l'âme tendent à dégager l'homme des sentiments personnels, et à l'attacher aux principes du beau moral. Elles sont naturelles, ou acquises. Les dernières seules peuvent, en raison des efforts qu'elles coûtent, mériter le nom de vertus. Le cœur n'a que des qualités ; l'âme seule peut réunir des qualités et des vertus.

Note.

(1) On me demandera peut-être ce qu'est le. cœur sans l'âme et l'âme sans le cœur. Rien, répondrai-je : mais je crois sentir que mes dispositions affectueuses ou malveillantes envers autrui, n'ont pas la même source que la pensée abstraite de la sincérité, de la prudence, du désintéressement ; et j'attribue les unes au cœur, les autres à l’âme.
 
 Référence.

Nicolas-Valentin de Latena, Étude de l'homme, Garnier Frères, Paris, 1854, p.  293-295.

lundi 29 août 2011

Les sentiments de malaise du psychisme, selon N.-V. de Latena, 1844.



SECTION III.

DES DIVERSES IMPRESSIONS PRODUITES SUR UNE ÂME FAIBLE PAR L'APPARENCE OU L'IMMINENCE D'UN DANGER.


Crainte, inquiétude causée par la prévision d'un événement fâcheux, ou gène de l'âme en présence d'un pouvoir qui impose.

La crainte se règle sur la conviction de la grandeur et de l'imminence du danger, ou sur la sévérité de la personne dont on subit l'ascendant.

Appréhension, idée d'un danger encore incertain.

L'intelligence qui a conçu des motifs d'appréhension, cherche les moyens d'en détourner la cause, et conserve ordinairement assez de calme pour les trouver.

Alarme, émotion excitée par l'approche subite d'un péril réel, ou par un péril imaginaire.

L'alarme, effet de la surprise, laisse peu d'empire à la réflexion, et s'abandonne à des démonstrations qui la propagent.

Peur, défaillance de l'âme, à l'aspect, ou à la seule pensée d'un danger, sentiment intime que l'amour-propre parvient souvent à cacher ; mais qui n'en fait pas moins battre le cœur et chanceler la raison.

La peur rend cruel. Elle exagère les périls, se croit toujours en état de légitime défense, et frappe, les yeux fermés.

On parle, avec plaisir, de ses dangers passés, soit pour exciter l'intérêt, soit pour faire croire à son courage. Plus on a eu peur, plus ce plaisir est grand.

Frayeur, peur pénétrante, intime, expansive. Les organisations sensibles et délicates en sont subitement atteintes, à la vue, ou seulement à l'apparence d'un péril inopiné. La frayeur se manifeste par des exclamations, par des gestes désordonnés, et même par la fuite. Quand on devient un peu plus calme, souvent on rit de sa frayeur.

La frayeur est si insensée, que, pour vous faire éviter un danger imaginaire, elle vous précipite dans un danger réel.

Terreur, profond abattement de l'âme devant un grand péril ou quelque événement mystérieux qui peut le faire craindre; sorte de paralysie de l'esprit et des sens qui empêche également de combattre et de fuir.

Effroi, sentiment qui étreint et glace le cœur, quand on est témoin d'une catastrophe imprévue, ou d'un attentat horrible dont soi-même on se croit menacé (1).

8° L'Épouvante succède à l'effroi, quand on est atteint par l'événement qui l'avait inspiré, et quand on n'entrevoit plus aucun moyen de salut.

Le danger qui a donné l'alarme peut aussi, en se réalisant, faire naître l'épouvante, et la rendre contagieuse.

SECTION IV.

DES DIVERSES SORTES DE MALAISE ET DE SOUFFRANCE INTIME DE L’ ÂME.


Ennui. L'ennui est, chez l'homme, le vide du cœur et de l'esprit, le regret d'une âme abattue, ou le désir indéterminé d'un égoïsme apathique. C'est aussi la prostration morale qui suit l'abus des jouissances physiques. C'est quelquefois enfin le sentiment amer que laissent les déceptions de l'orgueil.

L'ennui devient une maladie chronique dans les cœurs froids et sans ressort. Le mouvement des passions peut produire la souffrance et le désespoir, jamais l'ennui.

Plaignez l'homme qui n'a pas un but ; car l'incertitude de sa marche doit, tôt ou tard, produire en lui la fatigue et le dégoût de la vie. Nous avons vu quelle est la pernicieuse influence de l'ennui sur le cœur de la femme. Les âmes bienfaisantes, par nature, ne connaissent jamais cette atonie morale. Le désir d'être utiles, et le bonheur d'y parvenir remplissent leur existence. Les autres ne peuvent éviter l'ennui que par le travail, l'ambition, ou de dangereux plaisirs.

On résiste plus facilement à la douleur qu'à l'ennui. Quand on lutte contre les souffrances, on ajoute à la vie le prix des efforts qu'elle coûte; et l'on veut ensuite conserver ce qu'on a défendu. Mais quand l'ennui s'empare d'une âme, il en détruit l'activité, les penchants, les affections; et, s'il ne parvient seul à tuer le corps, il a quelquefois recours au suicide.

On doit plus compter sur la bonté que sur l'esprit d'une personne que tout amuse : mais il n'est pas facile de savoir ce qui l'emporte de la sécheresse du cœur, ou de la stérilité de l'esprit de celle que tout ennuie.

Souci, préoccupation causée par de tristes réflexions, par la gêne d'une position difficile, ou par la crainte de quelque événement fâcheux.

Trouble, désordre momentané qu'excite, dans l'esprit et dans les sens, l'impression vive et inattendue d'un fait ou d'un mot accusateur, d'une nouvelle qui déconcerte des projets et des espérances.

Embarras, incertitude de l'esprit, dans une circonstance qui exigerait une prompte décision. La lenteur ou la mobilité, et le défaut de netteté de l'esprit sont les principales causes de l'embarras. La faiblesse et la crainte y ajoutent l'irrésolution. L'embarras se trahit par l'hésitation de la parole, par la fixité d'un regard sans but, et par la nonchalance, ou l'activité maladroite du corps. Un événement imprévu peut causer quelque embarras ; mais un esprit vif et une âme forte l'ont bientôt surmonté.

Perplexité, irrésolution pénible d'un esprit obligé de faire un choix entre deux partis, entre deux sentiments, et qui ne trouve que le doute au bout de l'examen.

La perplexité est souvent une lutte entre le cœur et la raison.

Regret, retour pénible vers le passé, serrement de cœur produit par le souvenir d'une faute, par la privation d'un plaisir, par une espérance, une illusion détruites et par la perte des objets de nos affections ou de nos goûts.

Peine

Tribulations, peines diverses et multiples dont le poids accable les âmes débiles [fragiles], et fait chanceler les âmes fortes.

Certaines existences paraissent vouées aux tribulations, et ne peuvent trouver le courage de les supporter que dans une pieuse résignation.

Chagrin, continuité d'une peine profonde, sentiment qui absorbe toutes les pensées, émousse tous les goûts et altère l'humeur. Le chagrin est sombre et taciturne. Il fuit les regards, et se complaît dans la solitude.

10° Tourment, profonde angoisse de l'âme, torture que lui causent le remords, la jalousie, l'ambition déçue, l'amour contrarié, et toute inquiétude vive et prolongée.

Les âmes froides ou légères ne connaissent guère le tourment ; les âmes trop sensibles l'éprouvent souvent sans raison ; les âmes fortes le dominent quelquefois, au point de l'oublier, ou l'aggravent, en voulant le cacher.

11° Douleur morale. La douleur physique frappe le corps, et réagit sur l'âme ; la douleur morale frappe l'âme, et réagit sur le corps. Ces deux sortes de douleurs sont presque inséparables, et sont, l'une à l'égard de l'autre, tantôt la cause et tantôt l'effet.

La douleur physique est une sensation : nous l'avons expliquée. La douleur morale est un sentiment : nous devons en indiquer les principaux effets.

La douleur morale est le profond regret, le vide affreux que produisent, en nous, la perte de nos plus chères affections et les déceptions du cœur, ou même de l'amour-propre. Quand l'âme est vaincue par le chagrin, elle se replie sur elle-même, et s'abandonne à la douleur morale. L'empire de ce sentiment est subordonné à l'âge, à la santé et au caractère de chaque individu. L'enfance est trop insensible pour y être soumise ; la jeunesse y échappe par sa légèreté ; et si, dans la vieillesse, la personnalité tend à l'accroître, l'affaiblissement de la sensibilité le tempère. Mais c'est sur l'âge mûr que la douleur morale sévit avec toute sa cruauté. (…).

L'immobilité matérielle semble assoupir la douleur physique ; et, quand une main cruellement secourable cherche à donner au malade une position meilleure, chaque mouvement excite en lui une souffrance aiguë, et lui arrache un cri de détresse. De même l'isolement permet à la douleur morale de ronger le cœur par une action lente et presque insensible ; tandis que les empressements d'un intérêt irréfléchi en remuent les fibres engourdies, et lui causent un déchirement affreux. Les âmes vivement affectées s'irritent des consolations, comme d'un sacrilège, ou en souffrent, comme d'un coup porté sur une plaie saignante. Elles ne reçoivent, avec reconnaissance, que le délicat hommage du silence et des larmes.

Les consolations du monde ne sont bonnes qu'à mettre plus à l'aise le respect humain. La douleur qu'elles soulagent aurait bien pu s'en passer. (…).

La douleur dispose à la personnalité. Mais quand celui qui souffre a le courage de travailler au bien-être des autres, il sent aussitôt réagir sur son cœur le bien qu'il leur a fait.

Pourquoi les âmes s'unissent-elles plus étroitement dans la douleur que dans le plaisir? Parce qu'on se soulage, en faisant partager l'une, et que l'on craint de se priver, en faisant partager l'autre.

La douleur comble la distance entre le grand qui souffre et l'humble qui pleure avec lui. (…).

Pour les âmes faibles, la plainte est un soulagement ; car elle fait espérer un secours : pour les âmes fortes, c'est une douleur de plus ; car c'est un aveu d'impuissance. (…).

Le monde n'estime que les heureux ; et les rieurs sont toujours contre ceux qui se plaignent. Il est donc sage et digne de garder pour soi le secret de ses douleurs ; mais elles pèsent moins, quand un ami nous aide à les porter. (…).

Les souffrances imaginaires sont réelles, pour celui qui les sent. Il est cruel de s'en moquer. Les effets en sont d'autant plus redoutables qu'ils ne s'arrêtent pas au possible. On espère guérir d'un mal dont la cause est connue ; mais on se tue pour échapper à des tourments qu'on ne saurait expliquer. Quand le secours d'une raison bienveillante ne parvient pas à les calmer, l'ironie, en piquant l'amour-propre, peut quelquefois inspirer le courage de les vaincre. Ce remède est dangereux ; car, s'il ne guérit, il peut pousser au désespoir.

La jeunesse pleure amèrement la perte d'un ami, et s'en console, parce qu'elle en a, ou en trouvera un autre; qu'elle est distraite de sa douleur par l'attrait des plaisirs et la mobilité de ses impressions ; et que la mort lui semble, pour elle-même, un accident invraisemblable.

Le vieillard, qui voit tomber autour de lui les amis de son enfance, sait qu'il ne les remplacera pas, et que le terme de sa vie ne peut être éloigné. À cette pensée, un frisson parcourt ses veines, et la peur de mourir lui fait oublier ses regrets.(…). 

Une âme en proie à la douleur morale s'irrite de tout ce qui n'est point en harmonie avec ses sentiments. Un accent de joie, l'éclat d'un beau ciel, le calme d'une riante nature, l'épanouissement des fleurs, et le chant des oiseaux la blessent, comme une amère dérision. (…).

12° Malheur. Le malheur est un ensemble de maux qui pèsent sur l'âme. Il s'empare quelquefois de toute une existence, au point de faire croire à la fatalité ; et l'on meurt sans arriver aux chances favorables. C'est le sort d'un joueur dont la fortune s'est épuisée, avant la fin de sa mauvaise veine. S'il eût pu prolonger la partie, l'équilibre se serait peut-être rétabli. Cependant il est trop ordinaire de méconnaître l'influence que l'on exerce sur sa propre destinée, et d'en accuser des causes occultes. Que chacun juge froidement toutes ses actions, et il se convaincra souvent qu'il doit la plus grande partie de ses maux à ses erreurs ou à ses fautes. (…). 

Une prévoyance excessive gâte le bonheur présent et anticipe les peines éloignées, quand elle n'en crée pas d'imaginaires. Si la force d'âme nous fait supporter des maux irréparables, ne peut-elle renfermer les craintes de l'avenir dans le cercle des probabilités, et nous permettre ainsi de jouir du bien sans nous désarmer contre le mal ?

Quand le malheur est la suite d'une faute, il est bien cruel ; car la résignation vient difficilement à son aide, et il s'exaspère sans cesse par le regret ou le remords.

Le devoir est la force du malheureux, et l'espérance, sa consolation. (…).


SECTION V.

EFFETS VISIBLES DES SOUFFRANCES DE L’ÂME.


§. I. — Manifestations silencieuses.

Stupeur, engourdissement momentané de l'âme et des sens, espèce de syncope de l'esprit causée par l'étonnement ou la terreur.

Consternation, profond accablement de l'âme, à la vue d'une grande calamité, ou d'une catastrophe. Dans une même conjoncture, la première impression peut être la stupeur, et la seconde, la consternation.

Tristesse et mélancolie. La tristesse est le deuil de l'âme, le voile sombre dont la couvre un sentiment douloureux, ou bien une disposition naturelle à redouter la souffrance et à la trouver autant dans la crainte que dans la réalité.

Les signes apparents de la tristesse sont l'abattement, la morne expression du regard, le silence et l'amour de la solitude.

La tristesse énerve [affaiblit] l'âme, éteint l'esprit et donne du dégoût pour la plupart des objets qui ont coutume d'exciter le désir. Elle attiédit toutes les affections,... toutes, excepté l'amour.

La mélancolie est la sensibilité concentrée dans une tristesse habituelle, le découragement d'un cœur sans espérance et le reflet d'un passé douloureux sur le présent et sur l'avenir.

La tristesse se laisse distraire. Elle cède insensiblement à l'action du temps ; et, quand elle disparaît, un regret, ou un simple souvenir en marque le passage.

La mélancolie ne comprend pas le plaisir, et s'isole au milieu de la joie. Elle aime la rêverie, ne voit qu'un repos dans l'affaissement de l'âme, et ne veut pas guérir. Si un bonheur inespéré peut l'affaiblir, il ne peut l'effacer.

La tristesse est tantôt un mal accidentel, tantôt un mal constitutif dont l'excès peut inspirer le désir de la mort. La mélancolie est une douleur résignée où l'âme trouve quelquefois une sorte de douceur, mais qui, creusant toujours la même pensée, peut finir par y abîmer la raison.


§. II. — Manifestations vives ou violentes.

Contrariété, mécontentement et déplaisir de l'âme, à l'aspect des difficultés qui retardent, ou des obstacles qui rendent impossible l'accomplissement de ses désirs.

La force intelligente et digne supporte, sans murmure, les contrariétés; mais la faiblesse, stimulée par la personnalité, en témoigne une impatience puérile qui va jusqu'à l'irritation contre les objets inanimés et les lois de la nature.

L'âme s'indigne des petites contrariétés dont elle eût pu se préserver par un peu d'adresse ou de prévoyance. Mais elle se courbe sous le poids des grands malheurs où elle sent une cause supérieure à la puissance humaine.

Inquiétude, appréhension d'un danger déterminé, mais souvent imaginaire.

Les âmes tendres ne sont jamais sans inquiétude sur le bonheur de ceux qu'elles aiment, ni les âmes jalouses sur les sentiments qu'elles inspirent.

Anxiété, violente agitation d'une âme qui se croit menacée de quelque malheur prochain, sans s'expliquer par quel côté elle sera frappée. Quand, par hasard, un événement fâcheux vient justifier l'anxiété, on ne manque guère de l'appeler pressentiment.

Avec une grande sensibilité et une imagination mobile, on a toujours quelque motif d'anxiété; car on trouve probable tout ce qui est possible.

Affliction, état d'une âme tendre que le chagrin accable, et qui n'a plus la force de se relever. L'abattement que l'affliction produit est entretenu par le respect des souvenirs. La volonté n'y cherche point d'adoucissement; mais le temps, qui crée et détruit toutes choses, l'apporte, tôt ou tard, et sait le faire accepter.

Désolation, vive expansion des grandes souffrances de l'âme.

Lorsqu'une âme sensible et faible est frappée d'un malheur imprévu, toutes ses facultés s'exaltent, et font éclater, par la désolation, sa peine et ses regrets. La violence de cet état en fait pressentir le terme ; et bientôt, au milieu des larmes et des sanglots, la nature épuisée retombe dans un calme qu'elle aurait longtemps attendu de la seule raison.

Désespoir, état produit par le dernier degré de la souffrance, convulsion de l'âme, qui brise tous les liens de l'affection et du devoir, répugnance profonde pour toute espérance, excepté celle de la mort.


Note.

(1) Si nous sommes à l'abri du danger, nous n'éprouvons que de l'horreur.

Référence. 

Nicolas-Valentin de Latena, Étude de l'homme, Garnier Frères, Paris, 1854, p. 275-293.