mardi 25 octobre 2011

L'influence de la télévision sur la perception de la réalité, selon M. Winn, 1977.


Le texte ci-dessous a été rédigé en 1977, pour un public américain. Il sera sans doute utile à tous les parents qui s'interrogent sur l'attitude à adopter concernant l'accès de leur enfant à la télévision. Il est sans doute possible d'élargir les conclusions de ce texte à la plupart des médias et particulièrement aux plus récents que sont les jeux vidéo hyperréalistes ou internet, même si ce dernier exige une participation plus importante de l'utilisateur. 


Pourquoi tant de violence ?

Quand on essaie de comprendre les rapports entre la fréquentation de la télévision et le comportement violent, on se trouve tout d'abord confronté au fait étrange que la télévision est dominée aujourd'hui par des programmes de violence. Ce ne fut pas toujours le cas. Il convient de faire remarquer qu'entre 1951 et 1953, il y a eu 15 % d'augmentation des scènes de violence sur le petit écran. Et entre 1954 et 1961, le pourcentage d’actions à base de violence est passé de 17 % à environ 60 % de tous les programmes. Dès 1964, si l'on en croit l’Association Nationale pour une Meilleure Radio et Télévision, on consacrait presque deux heures par semaine à des scènes de violence et de passion meurtrière , avec près de cinq cents assassinats commis sur l'écran familial ! ceci reflète un accroissement de 20 % de violence à la télévision par rapport aux programmes de 1958 et de 90 % depuis 1952 (5).

Pourquoi la télévision, relativement non violente à ses débuts, en est-elle venue peu à peu à présenter tant de crimes et de désordres comme en ce moment ? Les gens se passionnent-ils plus pour la violence aujourd'hui qu’en 1950 ?

La réponse à la première question est fort simple : les gens désirent de la violence à la télévision. Le système de sondage qui contrôle effectivement ce qui paraît à la télévision nationale indique que le public choisit régulièrement les programmes violents de préférence aux plus pacifiques. De toute évidence, il n'existe aucune conspiration machiavélique de méchants publicistes et de directeurs de chaînes de télévision qui veuille détruire les mœurs et les valeurs américaines en nourrissant les citoyens d'une ration régulière de mort et de destruction. Au contraire, les publicistes protestent timidement qu'ils seraient tout heureux de donner au public un film comme Pollyanna à longueur d'année si les gens voulaient bien. Mais les sondages montrent que les gens ne veulent pas Pollyanna quand ils ont la possibilité de voir Dragnet. Les publicistes veulent s'assurer que le plus grand nombre de personnes regardera leur programme, et ils se sont rendus compte que leurs chances sont meilleures si leur programme est bourré d'actions.

Quant à la réponse à l’autre question fondamentale, celle de savoir pourquoi les gens préfèrent regarder la violence sur le petit écran et pourquoi il y a eu ce grand développement des programmes violents, malgré les protestations périodiques des commissions d’enquêtes du gouvernement et malgré les éducateurs et les associations de parents, il suffit d'envisager la nature même de l'expérience de la télévision — à savoir sa passivité profonde.

En regardant la télévision, l’adulte, tout comme l'enfant, tire avantage d'une occasion facile de se retirer du monde de l'activité pour se réfugier dans cet autre univers où l'on ne fait rien, ou l'on ne réfléchit à rien, où, en fait, l'on cesse provisoirement d'exister. Mais le téléspectateur ne désire pas regarder sur son écran de télévision des programmes générateurs de calme et de détente, bien que son but principal soit souvent le calme et la détente. Au lieu de cela, il choisit des programmes excitants chargés des actions les plus violentes qu'on puisse imaginer — avec morts, tortures, accidents de voitures, etc., — et ce, dans un déchaînement de musique.

L’écran devient comme un carrefour d'activités de fous tandis que le téléspectateur, bien assis dans son fauteuil, se plonge dans un paradoxal de parfait repos.

En choisissant les programmes les plus chargés d'action possible, le téléspectateur peut ainsi éprouver un sentiment d'activité avec toutes les sensations d'une participation intensive, tout en jouissant de la sécurité et de la tranquillité d'une passivité absolue.

Il jouit d'une simulation d'activité dans l’espoir que cela compensera la passivité de l'expérience.

Une fois admis l'attrait de la violence à la télévision comme compensation de la passivité forcée du spectateur, on comprend alors pourquoi la dose de violence sur le petit écran n'a fait qu'augmenter au cours des deux dernières décennies. Car pendant cette période-là non seulement le nombre de téléviseurs dans les familles n’a fait que croître, mais les gens se sont mis à passer une plus grande partie de leur temps à regarder. Entre 1950 et 1975, par exemple, le temps de télévision dans les familles est passé de quatre heures vingt-cinq minutes par jours à six heures huit minutes (6).

Apparemment, comme les gens regardent plus ou moins longtemps la télévision à proportion des heures plus actives de leur vie personnelle, leur besoin de pseudo-satisfactions à partir de l'activité simulée sur leur écran de télévision ne fait que croître également. Un programme calme, plus lent et plus orienté vers la réflexion intérieure ne pourrait que renforcer le fait contrariant pour eux de ne faire vraiment aucune expérience, tandis qu'ils regardent la télévision.

La réalité et l'irréalité.

L'idée que les expériences à la télévision peuvent créer un sentiment d'activité et qu'une personne peut en quelque sorte avoir l'illusion de vivre effectivement ce qui se passe sur l'écran, soulève une question primordiale à cet égard : quel effet l’'assimilation constante d'une réalité simulée exerce-t-elle sur les perceptions que le téléspectateur se fait de la réalité authentique ?

Deux professeurs de l'École de communications Annenberg à l’Université de Pennsylvanie, Larry Gross et George Gerbner, ont étudié quelques-uns des effets de la « réalité télévisée » sur les idées et les concepts des gens qui concernent le monde réel. Les résultats de leurs recherches portent à croire que l'expérience de la télévision agit d'une manière signifiante sur les perceptions que les téléspectateurs ont de la réalité.

Gerbner et Gross ont posé à quelques grands fanatiques de la télévision certaines questions relatives au monde réel. Le sondage à choix multiple comportait des réponses justes et précises, en même temps que des réponses qui reflétaient un parti pris caractérisé pour l’univers de ma de la télévision. Les chercheurs ont découvert que les téléspectateurs fervents choisissaient les réponses orientées de préférence aux autres, tandis que les téléspectateurs modérés avaient tendance à choisir les réponses correctes.

Par exemple, on avait demandé aux personnes de deviner la somme de violence qu'elles auraient l'occasion de rencontrer elles-mêmes dans une semaine donnée. On leur avait indiqué les proportions possibles de l'ordre de cinquante-cinquante, dix-un et cent-un. Les statistiques relatives aux chances qu'a un individu moyen de rencontrer personnellement la violence au cours d'une semaine montrent un pourcentage de 1 pour cent; mais les téléspectateurs fanatiques en arrivent toujours à 10 ou 50 pour cent, ce qui reflète bien la « réalité » de leurs programmes de télévision dans lesquels prévaut la violence. Quant aux téléspectateurs modérés, ils ont choisi la réponse juste, de façon plus constante.

Les téléspectateurs fervents répondirent à bien d'autres questions d'une manière qui révélait que ce qu'ils avaient vu à la télévision avait modifié leurs perceptions du monde et de la société. Plus que les téléspectateurs modérés, ils avaient tendance, par exemple, à surestimer le nombre d'Américains par rapport à la population totale du monde. Ils surestimaient aussi le pourcentage des athlètes, des gens de métier, des artistes de théâtre et de cinéma dans le « monde réel », précisément parce que la télévision donne une importance exagérée à ces groupes humains.

L'éducation ne jouait aucun rôle significatif dans la correction des distorsions de la réalité produites par les excès de télévision. Dans la plupart des cas, les sujets ayant fait des études supérieures étaient tout aussi enclins que les autres, n'ayant qu'une formation secondaire, à choisir les réponses orientées par la télévision (7).

Les concepts incorrects des téléspectateurs sur le monde réel ne viennent pas d'informations ou de documentaires erronés. Les fausses notions découlent du fait qu'ils regardent sans cesse des programmes de fiction ou de choses irréelles rendus dans un style réaliste et dans un cadre réaliste. Ces programmes, semble-t-il, commencent à prendre pour le téléspectateur une réalité trompeuse un peu à la manière d'un rêve très puissant qui peut parfois causer de la confusion dans l'esprit du sujet, lequel se demande ensuite si tel événement n'a été qu'un rêve ou bien s'il est réellement arrivé. Après avoir observé de jour en jour la violence dans les programmes télévisés, le spectateur l'incorpore à sa réalité à lui, malgré le fait que tout en regardant il sache fort bien que ces programmes ne sont que de la fiction. L'univers violent de la télévision déforme les perceptions que le spectateur se fait du monde réel, et ses réactions vis-à-vis de la violence dans le monde extérieur sont le reflet de scènes de violence qu'il voit sur le petit écran.

Mais une fois que la fiction de la télévision est incorporée à la réalité du spectateur, le monde réel prend une couleur d'irréalité ou d’insipidité, quand il ne confirme plus l'attente ou les espoirs créés par la « vie télévisée ». La séparation entre le réel et l’irréel s'estompe plus ou moins ; toutes les choses de la vie ressemblent de plus en plus à des rêves quand les frontières entre le réel et l'irréel finissent par se confondre. Les conséquences de cette confusion des deux univers apparaissent dans nos quotidiens et dans les nouvelles de diverses provenances :

- Des gens en train d'assister à un défilé finissent par le trouver monotone ; ils déclarent alors : « Nous aurions mieux fait de rester à la maison pour le regarder à la télévision ; ç'aurait été plus passionnant (8).

- Une femme passe près d'un bâtiment en flammes et dit à son amie : « Ne t'en fais pas, quelqu'un en fera probablement un film pour la télévision (9)

-Les membres d’une famille californienne mènent leur propre existence selon les épisodes hebdomadaires d'une série télévisée où les spectateurs voient défiler devant leurs yeux des scènes d'infidélité, d'homosexualité et de divorce; ils reproduisent « la réalité » vécue à la télévision (10).

- Trente sept personnes voient qu'on assassine une femme dans une cour, mais ils y assistent passivement sans se porter à son secours, comme si c’était un drame télévisé (11).

- Un adolescent, témoin d'une terrible tornade dévastatrice, s'écrie tout bonnement : « Mon vieux, c'était comme quelque chose à la télévision (12). »

La télévision émousse la sensibilité

Il se peut malheureusement que l'expérience de la télévision n'ait pas seulement brouillé plus ou moins, chez les fanatiques, les distinctions existant entre le réel et l'irréel mais que par ce fait même, elle ait en outre émoussé leur sensibilité vis-à-vis des événements réels. Car lorsque le caractère réel d'une situation diminue, les gens réagissent moins en personnes capables d'émotions, davantage en simples spectateurs.

À travers une expérience menée dans les laboratoires de l'Université de l'Utah, le Dr. Victor Cline a comparé les réactions émotives de deux groupes de garçons de cinq à quatorze ans face à un programme très violent de télévision (13). L'un des groupes n'avait que très peu regardé la télévision, ou même pas du tout, au cours des deux années précédentes. L'autre groupe avait suivi un très grand nombre d'émissions avec une moyenne de quarante deux heures par semaine durant au moins deux ans.

Pendant que les deux groupes suivaient une séquence de huit minutes du film sur la boxe, intitulé Champion, avec Kirk Douglas comme principal acteur, on a enregistré leurs réactions grâce à un physiographe, instrument qui ressemble assez à un détecteur de mensonges compliqué et qui mesure le comportement du cœur, la respiration, la transpiration et autres réactions physiologiques.

À en juger d'après les résultats de ces mesures par physiographe, les garçons qui avaient regardé intensivement la télévision étaient manifestement moins émus par ce qu'ils voyaient. Les chercheurs en ont conclu qu'ils s'étaient tellement habitués aux événements excitants produits à la télévision, que leurs sensibilités avaient fini par être totalement émoussées. Puisqu'ils avaient inévitablement regardé beaucoup de programmes de violence durant leurs 42 heures de séances par semaine, les spécialistes en tirèrent la conclusion que leur « désensibilisation » était l'effet de leur contact quasi permanent avec des contenus violents. Par la suite, le Dr. Victor Cline a écrit tout particulièrement contre la violence sur le petit écran. Dans un article intitulé « La violence à la télévision : ses ravages sur vos enfants », après avoir détaillé les dangers de cette violence, il exhorte les responsables à produire de meilleurs programmes et il en profite pour adresser quelques mots de félicitation aux auteurs de programmes comme The Waltons (14).

Les enfants sur les réactions émotives desquels il a basé ses conclusions regardaient la télévision pendant 42 heures par semaine ou même davantage, tandis que les enfants dont les réactions ne subissaient à peu près aucun affaiblissement ne regardaient presque pas la télévision. Le bon sens indique qu'une somme de 42 heures par semaine, quel que soit le programme, est susceptible de faire basculer suffisamment l'esprit d'un enfant du réel vers l'irréel, au point de diminuer son niveau émotionnel. Six heures par jour des Waltons risquent de modifier tout autant la faculté qu'a un enfant de réagir normalement aux réalités humaines qu’une somme équivalente de Mod Squad ou autres programmes violents du même genre sur lesquelles ont porté les études de Cline.


Notes.

5. Crime on television ; A Survey Report (Los Angeles : National Association for Better Radio and Television, 1964).
6. Nielsen Television Index (A. C. Nielsen Co., Hackensack, NJ.).
7. Larry Gross, « The "Real" World of Television », Today’s Education, janvier-février 1974.
8. Kurt Lans and Gladys Engel Lang, « The Unique perspective of Television and Its Effects — A Pilot Study », American Sociological Review, février 1953.
9. Mainliner Magazine, juillet 1974.
10. Voir Roger Rosenblatt, « Residuals on an American Family », New Republic, 23 novembre 1974.
11. Voir The New York Times, 12 avril 1964.
12. cité par Edmund Carpenterdans Oh What a Blow that Phantom Gave Me (New York : Holt, Rinehart, Winston, 1972).
13. Victor Cline, The Desensitization of Children to Television Violence, (Bethesda, Md. :
14. Victor Cline, « Television Violence Damages your Children », Ladies’ Home Journal, février 1975.

Référence.

Marie Winn, TV, Drogue ?, Éditions Fleurus, Paris, 1979, p. 98-104 ; traduit par J. Chambert et J. Piveteau ; première édition : The Plug-in Drug, 1977.

Dette publique : trop de niches, tant fiscales que sociales, et de fraude fiscale.


Sachant qu'en FRANCE, qu'en 2010, selon « Les comptes des administrations publiques en 2010», INSEE Première, n°1348, mai 2011, p. 2,

- les dépenses des administrations publiques (Administrations publiques centrales, y compris l'État; Administrations publiques locales; Administrations de sécurité sociale) furent de 1 094,5 Mds€ ;

- les recettes des administrations publiques furent de 957,6 Mds€ ;

- soit un déficit notifié de - 136,5 Mds€ ;

... les pertes de recettes potentielles des administrations publiques appartiennent aux ordres de grandeurs suivants :

A) Niches sociales en 2009.

    1. Sommes totale des pertes de recettes liées aux niches sociales.

Selon la Cour des Comptes, La Sécurité Sociale, septembre 2010, p. 106-107 : 

Pertes de recettes pour les seuls régimes obligatoires, mais sans élasticité aucune (sans prise en compte de l’effet qu’aurait la suppression des exonérations et exemptions d’assiette sur les recettes prélevées, par la modification ou non du comportement des personnes assujetties) : 73, 021 Mds€ en 2010, soit 24, 5 % des recettes du régime général.

Pertes de recettes pour les seuls régimes obligatoires, avec élasticité : 62, 998 Mds€ en 2010.

Pertes de recettes pour les seuls régimes obligatoires, mais sans élasticité aucune en incluant les diverses autres cotisations complémentaires ou supplémentaires : 66, 993 Mds€ en 2010.

Pertes de recettes pour les seuls régimes obligatoires, avec élasticité, en incluant les diverses autres cotisations complémentaires ou supplémentaires : 57, 638 Mds€ en 2010.

 dont :

    2. Somme totale des pertes de recettes concernant le champ de la protection sociale.

Selon le Conseil des prélèvements obligatoires, Entreprises et « niches » fiscales et sociales, des dispositifs dérogatoires nombreux, octobre 2010,
 
p. 75 : Coût net des pertes de recettes liées aux exemptions d’assiette pour la sécurité sociale (prévisions 2010) : 9, 1 Mds d’euros (9,4 Mds en 2009), selon l’annexe V du PFLSS ; 19,6 Mds d’euros en 2009 (20,2 Mds d’euros en 2005), selon la Cour des Comptes.

p. 76 : « Toutefois, les pertes de recettes estimées tant par la Cour des Comptes que par l’annexe V du PLFSS ne concernent que les régimes obligatoires de base de la sécurité sociale. Les évaluations ne prennent donc pas en compte l’impact financier des exemptions sur les autres prélèvements sociaux, alors que les conséquences des niches sociales sur les autres régimes que le régime général de sécurité sociale peuvent être importantes. »

p. 77 : Estimation des pertes de recettes liées aux exemptions d’assiette sur l’ensemble du champ de la protection sociale : taux au-dessous le plafond (utilisé par la Cour des Comptes.): 24, 899 Md€ ; taux au-dessus du plafond (retenu par l’annexe V du PLFSS): 23, 857 Md€.

p. 78 : Ainsi,

« - selon la méthode de l’annexe V du PLFSS, les pertes de recettes pour les autres organismes sociaux (14,8 Mds) sont beaucoup plus élevées que celles de la sécurité sociale (9 Mds €);
- selon la méthode de la Cour des Comptes, les pertes de recettes sont en revanche plus importantes pour la sécurité sociale (15,7 Mds€) que pour les autres organismes (9,2 Mds€). »

« impact des exemptions sur l’allègement Fillon » : 1, 85 Mds.

« exemptions d’assiette ont également un impact sur la taxe sur les salaires » : 430 M€.

« Au total, en incluant leurs effets sur les allègements généraux sur les bas salaires et la taxe sur les salaires, le coût des exemptions d’assiettes pour les finances publiques peut être évalué entre 26, 2 Mds et 27,2 Mds »

p. 376 : « Au total, en incluant cet effet sur l’allègement Fillon et la taxe sur les salaires, le coût des exemptions d’assiette pour les finances publiques doit donc être réévalué entre 26,2 et 27,2 Mds€. Ce coût pénalise au premier chef la sécurité sociale et l’AGIRC-ARRCO (19 à 20 Mds), mais aussi l’assurance-chômage à hauteur de 2,9 Mds, l’État à hauteur de 2,3 Mds, les autorités organisatrices de transport à hauteur de 400 millions… »



Selon la Cour des comptes, Rapport public annuel 2011, partie 2, février 2011, 

p. 47 : « L’enjeu est pourtant essentiel : le coût en 2009 des dispositifs retirés de la liste des dépenses fiscales depuis 2004, (75 Mds€ au total), alors qu’ils existent toujours, est plus élevé que le coût de ceux qui y figurent (73 Mds€). S’ils étaient ajoutés à la liste, les dépenses fiscales auraient représenté 60 % des recettes fiscales nettes en 2009. Ces dispositifs sont qualifiés désormais de « modalités particulières de calcul de l’impôt » (Certaines mesures peuvent aussi être retirées de la liste parce que leur coût n’est plus à la charge de l’Etat (impôts affectés à d’autres organismes publics)).

p. 63 : « Le coût total des quelque 500 dépenses fiscales présentées en annexe du projet de loi de finances pour 2011 est estimé à 72,9 Mds€ en 2009. En plus de ces dépenses, les dispositifs retirés de cette liste depuis 2005 représentent un montant supérieur (75 Mds€) et concernent pour l’essentiel l’impôt sur les sociétés à hauteur de 59 Mds€. L’enjeu budgétaire global pour les finances publiques représente donc un montant proche de 150 Mds€. »

« Sous ces réserves, le coût des dépenses fiscales est estimé à 73 Mds€

Cette inflexion de la politique budgétaire mérite d’être soulignée mais elle est encore insuffisante. Le coût des dépenses fiscales en 2011 sera encore supérieur de 7 % à celui de 2008. En ajoutant les mesures relatives aux niches exclues de la liste officielle, le gain budgétaire sera de 4,3 Mds€ en 2011 et 6,2 Mds€ en 2012, loin des 10 Mds€ recommandés par la Cour. L’effort de réduction du coût des dépenses fiscales doit donc être poursuivi. »


C) Fraude fiscale. 

Selon Jacques Bichot, « Le coût du crime et de la délinquance », Études et analyses, n°8, avril 2010, 

Entre juillet 2008 et juin 2009 : Fraude recettes publiques : Préjudices collectifs : 27, 4 Mds €.


D) Bouclier fiscal. 

« Le montant moyen restitué aux quelque 14.400 bénéficiaires du bouclier fiscal, qui plafonne les impôts directs à 50 % de leurs revenus, s'est élevé à 40.908 euros lors de la campagne 2010, selon le bilan transmis aux députés de la commission des Finances, à quelques mois de sa suppression et de la réforme de l'ISF. Le dispositif, qui a coûté 591 millions d'euros selon les chiffres provisoires arrêtés en février, est toujours très concentré : les 925 premiers contribuables ont perçu un chèque moyen de 381.000 euros et totalisé ainsi 60 % des dépenses.

Au bas de l'échelle du bouclier, 3.498 contribuables ont déclaré un revenu inférieur à 3.467 euros par an et n'étaient pas assujettis à l'ISF. Il s'agit des contribuables disposant de faibles revenus et n'étant pas assujettis à l'ISF, mais éligibles au bouclier fiscal au titre de leur taxe foncière. » 
 
« Le bouclier fiscal a coûté près de 600 millions », Les Échos, n° 20924, 3 mai 2011, p. 1.


Conclusion.

Si l'on additionne l'ensemble de ces données, pour connaître l'ordre de grandeur des pertes de recettes potentielles des administrations publiques (sachant que l'on utilise des données qui ne correspondent pas toutes à la même année), on trouve le chiffre de  :

Niches sociales + Niches fiscales (non retirées et retirées de la liste des dépenses fiscales) + Fraude fiscale + Bouclier fiscal = 73, 021 + 72, 9 + 75 + 27, 4 + 0, 591 

= 248, 912 Mds€, pour un déficit du budget de l'ordre de 136, 5 Mds€ en 2010, ce qui ramènerait ce même solde du budget à un excédent de 112, 412 Mds€...

On peut donc en conclure que le déficit du budget de l'État est très fortement lié aux pertes de recettes potentielles des administrations publiques, et que la dette publique est, dans une grande mesure, le produit des niches, tant fiscales que sociales, et de la fraude fiscale. À cela, il faudrait également ajouter les nombreuses baisses d'impôt  qui ont été accordées depuis le milieu des années 1980, sous prétexte que, selon l'économiste libéral  américain Arthur Laffer, « trop d'impôt tue l'impôt ».


Notes : 

- « Mds€ » signifie  « milliards d'euros ».

- Le texte précédent est celui de l'auteur de ce blog et est donc susceptible d'être critiqué et/ou corrigé.

Dette publique : trop de baisse d' impôts.


(…) en phase de dégradation conjoncturelle marquée (1991-1993, 2002-2003 et cela aura également été le cas en 2008-2009), les pouvoirs publics vont légitimement au-delà du jeu spontané des stabilisateurs automatiques. Ils laissent les déficits se dégrader sous l’effet des baisses de recettes et prennent de surcroît des mesures discrétionnaires de baisse d’impôts et de hausses des dépenses, afin de mieux stabiliser la conjoncture.

En phase d’embellie conjoncturelle, en revanche, les politiques publiques n’ont pas eu le même souci de stabiliser la conjoncture. Elles ont soit joué un rôle à peu près neutre (en 1998-2000), soit aggravé la surchauffe de l’économie en réutilisant le surcroît de recettes occasionné par la reprise pour accroître les dépenses et réduire les impôts (1988-1990).

La gestion des finances publiques a ainsi été loin d’être optimale. Les phases d’ajustement budgétaire ont été concentrées sur des années de croissance moyenne ou molle (1987, 1994, 1996-1997, 2004-2006) et n’ont donc pas eu l’ampleur souhaitable : elles ont juste permis de ne pas laisser dériver la composante structurelle du déficit. Si, en revanche, l’effort avait été également accompli en haut de cycle, en maîtrisant les dépenses tout en veillant à éviter les baisses de prélèvements non soutenables, notre déficit public serait aujourd’hui plus faible. Nos marges de manœuvre auraient alors été plus fortes pour affronter les récessions les plus sévères.

(...)

Depuis 1999, l’ensemble des mesures nouvelles prises en matière de prélèvements obligatoires ont ainsi réduit les recettes publiques de près de 3 points de PIB : une première fois entre 1999 et 2002 ; une deuxième fois entre 2006 et 2008. Si la législation était restée celle de 1999, le taux de prélèvements obligatoires serait passé de 44,3 % en 1999 à 45,3 % en 2008. En pratique, après réduction des prélèvements, ce taux a été ramené à 42,5 %. À titre d’illustration, en l’absence de baisses de prélèvements (et à taux d’intérêt et dépenses inchangés), la dette publique serait environ 20 points de PIB plus faible aujourd’hui qu’elle ne l’est en réalité générant ainsi une économie annuelle de charges


Référence.

Paul CHAMPSAUR et Jean-Philippe COTIS, Rapport sur la situation des finances publiques, avril 2010, p. 5 et 12.

dimanche 23 octobre 2011

Dette publique : les impôts des plus riches convertis en obligations d'État rémunérées par les contribuables, selon É. Verhaeghe.



 Il ne faut jamais perdre de vue que l’emprunt d’État a constitué pendant plusieurs décennies la Rolls des placements, puisqu’il est à l’abri des fluctuations du marché.

Dans une certaine mesure, on peut même relever que l’augmentation des liquidités depuis trente ans s’est accompagnée d’un endettement croissant des États.

Aucune étude ne prouve que nous avons collectivement fait le choix de nous endetter pour offrir des placements sûrs à l’aristocratie qui s’est enrichie grâce aux politiques de croissance financées par les contribuables.

En revanche, deux facteurs sont avérés : d’abord, les États ont massivement recouru aux marchés financiers pour couvrir leur déficits parce qu’ils éprouvaient aucune difficulté, jusqu’à la crise grecque, à y lever des fonds. Ensuite, l’importante levée de fonds par les États sur les marchés a permis de stabiliser un ensemble où les actions se sont révélées extrêmement aléatoires.

Certains affirment que les États ont financé par la dette les importantes réductions d’impôts qu’ils ont consenties aux revenus les plus élevés. Si ce phénomène est avéré, cela signifierait que s’est mis en place un système de ferme générale digne de l’Ancien régime. En effet, s’endetter pour baisser les impôts des revenus les plus élevés revient à transférer sur le petit contribuable le prix des obligations incombant au plus riches. Les réductions d’impôt au bénéfice des plus riches sont en effet essentiellement transformées en épargne, c'est-à-dire en achat d’emprunt d’Etat à taux garanti. 

On peut par exemple penser que lorsque Liliane Bettencourt reçoit un chèque de 30 millions d’euros du Trésor public au titre du bouclier fiscal, elle confie cette somme à son gestionnaire de fortune, qui s’en sert pour acheter des emprunts d’État. Si l’on songe que le bouclier fiscal est financé par la dette, on voit bien la malice qu’il comporte. En réalité, le bouclier fiscal transforme l’impôt de Mme Bettencourt en épargne rémunérée par les contribuables. Cette mécanique infernale est bien celle de la ferme générale sous Louis XVI, où des particuliers faisaient l’avance d’une somme à l’État et se remboursaient ensuite sur les petites gens. Et qu’est-ce, sinon faire une avance à l’État, que d’acheter les emprunts qu’il émet ?

Référence.

Éric Verhaeghe, Jusqu'ici tout va bien, « Énarque, membre du Medef, Président de l'Apec, je jette l'éponge ! », Éditions Jacob-Duvernet, janvier 2011, p. 174, cité par Anna.

mercredi 12 octobre 2011

La ḥesed biblique, quelques définitions.


Je souhaiterais consacrer quelque espace au mot ḥesed, très présent dans les textes hébreux de  l'Ancien Testament, selon l'appellation chrétienne, du Tanakh, selon l'appellation juive, de la Tawrat, selon l'appellation musulmane. La version française des textes latins proposés ici, est le fait de l'auteur de ce blog.


A) Moïse Maïmonide, Le guide des égarés, tome 3, O. Zeller, Osnabrück, 1856-1866, p. 454-455.

(…) il [ḥesed] est plus souvent employé pour exprimer un excès de libéralité. On sait qu'être libéral se dit dans deux sens, c'est :

1° faire le bien à celui à qui on ne doit absolument rien ;

2° faire le bien à celui qui l'a mérité, au delà de ce qu'il a mérité.

Les livres prophétiques emploient le plus souvent le mot ḥesed dans le sens de « faire le bien à celui à qui on ne doit absolument rien » ; c'est pourquoi tout bienfait qui vient de Dieu est appelé ḥesed, comme il est dit : Je rappelle les bienfaits (חסדי) de l'Éternel (Isaïe, 63, 7). C'est pourquoi aussi tout cet univers, je veux dire sa production par Dieu, est appelée ḥesed, comme il est dit : C'est par la bonté divine (חסד) que l'univers a été construit (Ps. 89, 3), ce qui veut dire la construction de l'univers est un bienfait. Dieu dit encore en énumérant ses attributs ורך חסד, plein de bienveillance (Exode, 34, 6). 

Quant au mot tsedaqa, il est dérivé de tsèdèq (צדק) qui désigne l'équité. L'équité consiste à faire droit à quiconque peut invoquer un droit et à donner à tout être quelconque selon son mérite. Cependant, dans les livres prophétiques, on n'appelle pas tsedaqa, conformément au premier sens, l'acquittement des dettes qui t'incombent à l'égard d'un autre; car si tu payes au mercenaire son salaire, ou si tu payes ta dette, cela ne s'appelle pas tsedaqa. Mais ce qu'on y appelle tsedaqa, c'est l'accomplissement des devoirs qui t'incombent à l'égard d'un autre au point de vue d'une bonne morale, comme, par exemple, de soulager celui qui souffre d'un mal quelconque.


B) Lucas Brugensis, « in Evangelium Secundum Lucam Commentaria », in J. - P. MIGNE, Scripturæ Sacræ Cursus Completus, tome 22, Montrouge, 1842, col. 340

VERS. 50. — Et, prout, misericordia, beneficentia, bonitas hæc enim omnia significat Hebræum hesed, quod Septuag. verterunt, έλεος [eleos], misericordia.

[VERS. 50. — Et, dans la mesure où, en effet, « miséricorde », « bienfaisance », « bonté », tous ces [mots] donnent le sens de l’hébreu hesed, que les Septante ont traduit έλεος [eleos], « miséricorde ».]


C) « In Psalmos Commentarium », in J. - P. MIGNE, Scripturæ Sacræ Cursus Completus, tome 16, Montrouge, 1841, col. 547.

Misericordia, beneficentia, pietas, hesed propriè.

[Miséricorde, bienfaisance, piété [sens latin : devoirs que l'on doit rendre aux dieux, aux parents, à la patrie], hesed, en termes propres.]

lundi 10 octobre 2011

L'ocytocine, le comportement pro-social et la structure hypothalamo-limbique du cerveau humain.



Un allèle commun du gène du récepteur de l’ocytocine (OXTR)
a un effet sur le tempérament pro-social,
ainsi que sur la structure humaine hypothalamo-limbique et sa fonction.


Auteurs :

- Heike Tosta, à qui toute correspondance peut être adressée (courriel : tosth@mail.nih.gov ou a.meyer-lindenberg@zi-mannheim.de) ;
- Bhaskar Kolachana, de la Branche clinique des troubles du cerveau, programme « Gènes, cognition et psychose », de l’Institut national de la santé mentale, Instituts nationaux de la santé, département de la santé et des services humains, de Bethesda au Maryland (20892) ;
- Shabnam Hakimi, id.
- Hervé Lemaitre, id.
- Beth A. Verchinski, id.
- Venkata S. Mattay, id.
- Daniel R. Weinberger, id.
- Andreas Meyer–Lindenberg, du Département de psychiatrie et de psychothérapie de l’Institut central de santé mentale, de Mannheim (68159), en Allemagne, à qui toute correspondance peut être adressée (courriel : tosth@mail.nih.gov ou a.meyer-lindenberg@zi-mannheim.de)

Article préparé pour la publication par Robert Desimone, de l’Institut de Technologie du Massachussets, de Cambridge, au Massachusetts, et approuvé le 25 juin 2010 (reçu pour évaluation le 12 mars 2010).


Résumé.

L’ocytocine, un neuropeptide favorablement conservé par l’évolution, est un médiateur clé du comportement social et émotionnel chez les mammifères, y compris les humains. Une variante commune (rs53576) du gène du récepteur de l’ocytocine a déjà été reliée à des phénotypes socio-comportementaux, tels que la sensibilité maternelle et l’empathie, ainsi qu’à des troubles neuropsychiatriques associés à des insuffisances sociales, mais les mécanismes neuraux intermédiaires reste inconnus. Ici, nous utilisons la neuro-imagerie multimodale pour un large échantillon de sujets humains en bonne santé, afin d’identifier les altérations structurelles et fonctionnelles chez les porteurs de l’allèle risque OXTR, et leur lien avec le tempérament. L’activation et le couplage de l’amygdale durant le traitement de signaux sociaux émotionnellement repérables furent significativement affectés par le génotype. En outre, il est ressorti la preuve d’altérations structurelles dans les régions clés ocytocinergiques, particulièrement dans l’hypothalamus. Ces caractéristiques neurales prédisent de plus bas niveaux de dépendance à la récompense, précisément chez les porteurs masculins de l’allèle risque. Nos résultats identifient des mécanismes dépendants du sexe et ayant un effet sur la structure et la fonction des circuits hypothalamo-limbiques qui sont potentiellement significatifs du point de vue clinique et translationnel.


Références.

- Version anglaise originelle du texte présenté ci-dessus.
- Article complet en anglais : "A common allele in the oxytocin receptor gene (OXTR) impacts prosocial temperament and human hypothalamic-limbic structure and function."

L'ocytocine et les ressources psychologiques.

 
Le gène (OXTR) du récepteur de l’ocytocine
est lié aux ressources psychologiques.


Auteurs :

- Shimon Saphire-Bernstein, département de psychologie de l’Université de Californie, à Los Angeles (CA 90095) ;
- Baldwin M. Way, département de psychologie de l’Université de l’État d’Ohio, à Columbus (OH 43210) ;
- Heejung S. Kim, département de psychologie de l’Université de Californie, à Santa Barbara (CA 93106) ;
- David K. Sherman, département de psychologie de l’Université de Californie, à Santa Barbara (CA 93106) ;
- Shelley E. Taylora, département de psychologie de l’Université de Californie, à Los Angeles (CA 90095), à qui toute correspondance doit être adressée (courriel : taylors@psych.ucla.edu).

Article signé par Shelley E. Taylor, le 10 août 2011 (envoyé pour évaluation le 9 mai 2011)

Résumé : 

Les ressources psychologiques — optimisme, maîtrise, et estime de soi — amortissent les effets délétère du stress et permettent de prédire les conséquences relatives à la santé, du point de vue neurophysiologique et psychologique. On a montré que ces ressources peuvent être grandement héritées, même si les fondements génétiques de cette héritabilité demeurent inconnus. Ici, nous rendons compte d’un lien existant entre le récepteur de l’ocytocine (OXTR) SNP rs53576 et les ressources psychologiques, lien tel que les porteurs de l’allèle « A » manifestent des niveaux plus bas d’optimisme, de maîtrise et d’estime de soi, par rapport à des homozygotes G/G. OXTR a été également associé à une symptomatologie dépressive. L’analyse de médiation indique que les effets de OXTR sur les symptômes dépressifs peuvent être largement attribués à l’influence de OXTR sur les ressources psychologiques.

Référence. 

- Version anglaise originelle du texte présenté ci-dessus.
- Article complet en anglais : "Oxytocin receptor gene (OXTR) is related to psychological resources"