mercredi 16 mai 2012

Contre les châtiments corporels de la première enfance, H. Nadault de Buffon, 1862

 
Voici un petit texte bien ancien, mais peut-être bien utile à nos temps présents...

L'enfance, c'est bien l'âge le plus doux de la vie ; son insouciance et sa liberté la rendent chère au  cœur de l'homme pourquoi faire de l'enfance la  saison des larmes, en la soumettant, sans un absolu  besoin, aux rudes épreuves du châtiment ?

Élevez l'enfant sans mollesse, mais sans dureté non plus : songez que cet âge est le meilleur, que peut-être l'enfant ne parviendra pas à ceux qui le suivent, souriez a ses joies, encouragez ses plaisirs par eux surtout vous serez puissante sur l'éducation. Votre cœur de mère, auquel je m'adresse sans cesse, me répond que je serai compris. Agir autrement est une cruauté : rarement une mère est cruelle, souvent elle est faible, c'est sa faiblesse qu'elle doit corriger. Conservez vos châtiments pour ces natures, heureusement fort rares, sur lesquelles la douceur, la persuasion, l'exemple, n'exercent aucun empire. Autrement, que votre gouvernement soit léger à l'enfant ; qu'il ne se présente jamais à lui sous un aspect rigoureux. Aimez-le fortement, et, en vue de son bonheur futur, soyez exacte à reprendre ses fautes avec sévérité, si la circonstance l'exige, mais ne le chargez pas de chaînes  dont le poids l'accable, ne l'entourez pas d'entraves  inutiles dont la rudesse et le nombre tour à tour le révoltent ou l'outragent. Que l'enfant aime votre loi, qu'il chérisse votre commandement, qu'il recherche  votre autorité, loin de la craindre ; qu'il lui vienne en aide, loin de la menacer, et qu'un jour il ne s'échappe pas de vos mains comme l'oiseau de sa cage, le prisonnier de son noir cachot.

Toutes ces rigueurs par lesquelles vous aurez attristé son enfance, n'auront, du reste, servi de rien le fougueux courtier qu'un écuyer inhabile contraint à demeurer en place au lieu d'employer ses forces dans un exercice sagement réglé et de laisser à son ardeur, en la modérant, quelque occasion de se produire, s'échappe un jour des mains qui le retiennent captif. Les rênes sont brisées, l'écuyer, surpris, est désarçonné, le cheval part, il secoue sa crinière, la liberté le rend fou : au premier obstacle il se heurte rudement, il demeure, ou bien il reçoit une blessure dont il ne guérira jamais.

L'enfant aussi est un coursier fougueux dont il faut employer les forces, dont il faut laisser librement courir le jeune sang la contrainte le rend indomptable. On croit étouffer son impétueuse ardeur, et on parvient à peine à retarder sa manifestation un jour l'heure de l'émancipation arrive, l'enfant se dérobe à la discipline de fer sous laquelle jusqu'alors il a plié par faiblesse, par nécessité, non par soumission ; il se redresse comme le bois de l'arc trop fortement tendu, il est libre enfin, il veut aussitôt jouir de cet état nouveau joyeux ; il s'élance, la passion l'aveugle, il va droit à la lumière, l'audacieux y brute ses jeunes ailes et retombe foudroyé.

De cette manière seulement on peut expliquer pourquoi l'âge de raison devient si souvent pour la bouillante jeunesse le temps des désordres et l'heure des grands dangers. Il est une loi de physique morale qui proportionne toujours la réaction à la compression la mère doit maintenir et non comprimer.

On a inventé à l'usage de l'enfance une foule de petits supplices, un nombre infini de tortures corporelles, que les maîtres se font même une sorte de plaisir d'infliger a l'élève révolté.

Quelque grave que soit la faute, telle ne sera pas la rigueur de la discipline maternelle.

Pour mille raisons, dont je dirai quelques-unes, ces châtiments sont mauvais ; leur abus peut devenir funeste.  

D'abord l'enfant verra certainement dans le mal que lui fait son maître, une vengeance exercée contre lui parce qu'il a méconnu son autorité. Sous la main qui le frappe il s'agite, il résiste, il se révolte, il maudit sa faiblesse, il a la rage dans le cœur, il proteste par ses cris contre cette cruelle justice exercée par le plus fort contre le plus faible, ou bien, reconnaissant l'impuissance de ses efforts, il garde un silence farouche et il subit avec une stoïque indifférence le châtiment qu'on lui inflige ; mais, en même temps, son cœur se remplit de haine pour ce rude instituteur qui le frappe sans pitié.
 
Désormais, dans son maître il verra son ennemi, son bourreau, et il sera sans cesse occupé à chercher un moyen de se venger impunément des cruelles souffrances qu'il lui fit endurer. Sa vengeance sera celle des faibles, elle sera patiente, elle attendra son heure, puis elle éclatera soudain, ardente, cruelle, implacable Vous en voyez, chaque jour, des exemples dans les pensionnats et dans les collèges : les incessantes mystifications auxquelles les maîtres sont en but, les coups que leur porte parfois une main inconnue, ce sont là autant de petites vengeances exercées dans l'ombre par les écoliers contre leurs durs tyrans.

Quelle influence peut donc avoir sur son élève un  maître abhorré ? L'enfant n'a en lui aucune confiance, il ne témoigne aucun désir de lui plaire, l'enseignement est perdu.

Que la mère laisse donc aux collèges et aux  maisons d'éducation qui les ont inventés, ces moyens  cruels de faire respecter l'autorité du maître. Au  reste ce que je dis est de peu d'utilité, car son cœur  a déjà banni tous ces châtiments ; j'en parle surtout  afin qu'elle surveille sans cesse les instituteurs ou  les gouvernantes auxquels elle aurait, obéissant à  une nécessité impérieuse, délégué une partie quelconque de son pouvoir.


J'estime d'ailleurs qu'un enfant, conduit suivant  ma méthode, ne mettra jamais sa mère dans la triste  nécessité de lui infliger un rude châtiment. En effet, si la mère est attentive à prévenir le mal, si elle  l'attaque dans sa racine, avant même qu'il ne se  montre, jamais elle n'aura besoin de recourir ces  moyens violents. L'enfant sera souple et docile parce que la mère n'aura laissé aucun mauvais germe fermenter en lui, et je suis certain que la privation d'un plaisir produira une impression plus salutaire  que des coups ou un séjour prolongé dans un lieu obscur, ou l'obligation de se tenir, durant plusieurs heures, dans une position, soit gênante, soit douloureuse, ou enfin, que tel autre châtiment du même  genre. Le plus souvent même, le regret du chagrin qu'il aura causé, la peine que sa mère laissera voir,  suffiront pour le ramener et l'engager à ne plus jamais retomber dans une semblable faute.

Ces moyens demeurent-ils impuissants, une punition plus grave est-elle nécessaire ? il sera toujours  temps d'y recourir.

Les punitions dont la mère fera habituellement usage ne seront point prises parmi les châtiments que je viens de signaler ; elle choisira, de préférence, des punitions qui s'adressent à l'âme, négligeant celles qui n'affectent que le corps. Un système rigoureux de châtiments corporels est plus digne des nations barbares que des nations civilisées, plus digne d'un païen que d'un membre de la grande famille chrétienne.
 
Diriger un enfant uniquement par la crainte des châtiments corporels, c'est l'avilir, c'est rendre l'obéissance elle-même humiliante et honteuse. Il redoute la douleur, non la honte ; bientôt même son corps s'endurcit et la main qui le châtie doit se faire plus rigoureuse encore : s'arrêtera, je vous le demande, cette terrible progression ?

Avant d'avoir recours aux châtiments corporels, nécessaires parfois dans les cas extrêmes, pour faire respecter l'autorité audacieusement méconnue, la mère a mille moyens de se faire obéir. Elle a les réprimandes, les leçons, les avertissements souvent répétés, elle a surtout les bons exemples. La punition qu'elle inflige doit tirer toute son efficacité de la circonstance ; une réprimande, un avertissement donnés à propos produiront toujours le plus grand effet. Il faut que la punition affecte surtout l'âme, mais sans humilier toutefois outre mesure l'enfant ; il faut qu'elle soit proportionnée, en même temps, à la faute et à l'âge du coupable, ceci est essentiel, car il est certain qu'une punition capable de faire une impression profonde sur l'esprit d'un enfant de quatre ans, demeurera sans effet sur un enfant de neuf ou de dix ans. Les idées changent, l'intelligence grandit : avec l'âge, avec les caractères doit se modifier la nature des corrections, autrement tout leur effet moral serait certainement perdu ; le châtiment doit conduire à la honte et non à la révolte, la honte elle-môme doit avoir sa source dans le repentir et non dans l'humiliation.

Il faut que la main qui châtie soit juste, il faut qu'à l'occasion elle sache être sévère, mais il est indispensable que le châtiment soit toujours infligé avec une grande dignité. La dignité préserve de l'outrage celui qui punit, et elle ajoute un grand poids moral à la privation ou à la peine physique qui sera la conséquence de la punition.

La dignité, la discrétion, le discernement, l'à-propos sont indispensables dans l'exercice du droit de châtiment que de mères paraissent l'oublier!
 
Elles aiment l'enfant avec passion, mais avec passion aussi elles le châtient ; la résistance les irrite, elles ont été blessées, outragées, désobéies : aussitôt, dans toute la violence du premier mouvement, sans attendre que le calme ait reparu, elles punissent le coupable. Une punition, ainsi infligée, sera toujours hors de proportion avec la faute. La mère apprécie la désobéissance d'après le mécontentement qu'elle lui cause ou le dommage qu'elle en reçoit, jamais en se plaçant au point de vue des intentions qui ont conduit l'enfant ; de cette sorte, elle punit une maladresse, une imprudence, une légèreté une négligence de la même manière qu'un acte de méchanceté calculée ou de désobéissance volontaire. Elle frappe l'enfant, elle l'accable de reproches ; un instant après peut-être, reconnaissant qu'elle a été trop loin, elle le couvrira de caresses. Elle humilie son amour-propre et elle parait jouir de son humiliation ! Quels tristes fruits pourra donc produire une punition ainsi infligée ! Le manque de dignité de la mère l'aura, tout au moins, rendue inutile.
 
J'ai parlé de l'amour-propre de l'enfant, parce que c'est, en effet, lui qu'atteignent surtout les punitions morales : le mettre en jeu sans abus et à l'heure opportune, sera toujours un puissant moyen d'action. Mais la mère doit agir avec une réserve extrême, et ne jamais oublier qu'en dépassant le but, la leçon manque son effet. Un sûr moyen d'agir efficacement et fortement sur l'amour-propre, sera d'infliger à l'enfant la punition méritée par sa désobéissance, en public, devant les étrangers, dans une circonstance solennelle. C'est un suprême remède, c'est le dernier terme des châtiments moraux, c'est une punition, exemplaire dont une faute grave ou un persistant oubli de la règle peuvent seuls justifier l'emploi. (...).

Ce sont des punitions bien sévères et que peut seul justifier l'insuccès des autres moyens de discipline. On ne doit recourir à ces remèdes énergiques que lorsqu'ils ont été reconnus indispensables mais, alors, il faut immédiatement agir et ne point reculer devant leur emploi rigoureux un membre, coupé a temps, sauve parfois le corps d'une décomposition complète.  

Ce sont des exceptions dans la règle commune la mère emploie,  pour faire respecter son autorité, des châtiments d'un usage moins pénible à son cœur, et généralement d'un effet aussi sûr ; ils consistent à attacher un caractère humiliant ou honteux, un caractère de  punition en un mot, à certains actes par eux-mêmes  fort innocents. Ainsi ce sera une punition que de  dîner sur une petite table, dans la grande salle,  au lieu de venir s'asseoir à la table de famille, entre  son père et sa mère ; ce sera une punition que de  voir une partie de plaisir ajournée parce que la mère  ne veut pas donner à des étrangers le spectacle d'un  enfant désobéissant ou menteur, qu'un baiser refusé parce que l'enfant n'est plus digne des caresses  de ses parents. [ Le bon Rollin rapporte l'exemple d'enfants que l'on contraignait, par punition, à demeurer assis et couverts, pendant le repas, alors que les autres élèves, debout et tète nue, attendaient la venue de leurs professeurs. Ce genre de châtiment, en usage dans les collèges de l'université avant la révolution, paraît avoir conduit aux plus heureux résultats. ] (...).

Je comprends que des maîtres étrangers, qui font de l'enseignement un métier, qui le donnent avec ennui, appelant, dès  le commencement de la leçon, l'heure de la liberté, aient besoin, pour se faire obéir, de l'emploi  fréquent des châtiments corporels. C'est plus  rude, mais, en même temps, c'est plus court ; et  tirer les oreilles à un enfant, lui donner un certain  nombre de coups de règle sur sa main tendue, ou  le faire mettre à genoux, durant plusieurs heures  dans un cabinet noir, exige moins de soins, d'attentions et de peines que la plus légère réprimande  donnée avec calme, avec réflexion et dans un but  déterminé. Le cœur de ces maîtres rigoureux est  sans amour, et leurs ordres, par leur sécheresse même, inspirent aux pauvres petits, sevrés trop tôt  des chaudes tendresses de la maison, l'esprit de  défiance, bientôt l'esprit de révolte.

Mais la mère, la mère possède le cœur de son enfant : tous deux se comprennent et s'entendent ;  entre elle et lui il y a l'amour qui rend faciles les  plus rudes devoirs et qui possède le secret d'adoucir les plus rigoureux châtiments.  

Entre le maître et  l'élève il y a l'ennui, la sécheresse, l'indifférence qui  aigrissent, qui éloignent, et qui, tôt ou tard, finissent par révolter l'un ou l'autre.  (...).

Ce n'est pas à de telles mains que sera remis le soin de la première enfance de cette sainte entreprise la mère seule doit être chargée, car, à cet âge avant tout, il faut que l'enfant soit aimé. (...).

(...) je dois signaler un dernier moyen à l'aide duquel la mère agira fortement sur le cœur de l'enfant, ce moyen c'est le pardon. Le pardon, arrivant à la suite de la réprimande ou du châtiment, vient merveilleusement compléter leur effet. Il est la conséquence nécessaire de toute punition, il en est comme le couronnement : en effet, un état permanent de punition ne pourrait se comprendre ; tôt ou tard, lorsque la faute est expiée, la peine doit cesser et une réconciliation intervenir entre la mère et l'enfant. Autrement l'enfant se révolterait, il s'endurcirait, il s'accoutumerait à l'action du mors trop fortement tendu, il serait aigri et non corrigé. Le pardon, c'est la fin d'un état de peine et l'oubli d'une faute volontairement commise. La mère sera heureuse de l'accorder, l'enfant qui le reçoit sera, en même temps, fier et reconnaissant. 

Référence.

Henri Nadault de Buffon, L'éducation de la première enfance, ou La femme appelée à la régénération sociale par le progrès : étude morale et pratique, Perisse frères, Paris, 1862, p. 160-175. 

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