vendredi 13 juin 2014

L'évolution du rabat chez les évêques du diocèse de Vannes, 1931

Ph. du Bec (1559-1566)
Le costume, le costume ecclésiastique même, évolue, suit la mode. C'est ainsi que nos évêques contemporains s'habillent en un violet qui tire sur le rouge, tandis que leurs devanciers étaient vêtus presque de bleu. Ils portaient la calotte noire, et la ceinture pare
S. de Rosmadec (1622-1646)
ille à la soutane, alors qu'aujourd'hui ces attributs sont invariablement violets. Sous l'Ancien Régime, la croix pectorale pendait à un ruban bleu, comme la décoration du Saint-Esprit ; depuis la Révolution, elle est soutenue par une chaîne d'or ou un cordon vert ; mais sous la Restauration, on revint, pour un temps, au ruban, rouge cette fois comme celui de la Légion d'Honneur.


La plus curieuse évolution est celle du rabat.

F. d'Argouges (1687-1716)
Les premiers portraits nous montrent un col de lingerie double, replié sur le vêtement. Ce col, ou rabat, au sens étymologique, commence à prendre de plus amples proportions chez Sébastien de Rosmadec.

Avec François d'Argouges, ses pointes se développent démesurément, se rejoignent sur la poitrine ; l'ourlet qui le borde seul reste blanc, tandis que l'étamine qui en fait le fond est passée au bleu, et puis au noir.
A. Fagon (1719-1742)

Le rabat d'Antoine Fagon s'étale de plus en plus ; celui de Charles de Bertin se rétrécit, au contraire, tout en faisant toujours le tour du col, comme encore celui de M. de Pancemont, chez qui la partie rabattue se réduit à deux pattes noires et blanches.

Ch. de Bertin (1746-1774)
Une certaine hésitation se manifeste ensuite : Mgr de Bausset adopte le rabat rigide et cassé, que reprendra Mgr Garnier, alors qu'entre temps Mgr de Bruc aura porté le rabat d'étamine dit sulpicien.


A. Mayneaud de Pancemont (1802-1807)
Avec Mgr de la Motte, c'est la forme actuelle qui triomphe définitivement ; et Mgr Dubreuil y changera seulement les galons en rangs de perles.

Mgr Gouraud, lui, sacré à Rome, se prononce pour le col romain, qui n'est autre chose, soit dit en passant, que le col primitif, rabattu, mais à l'intérieur du vêtement.

C. J. de La Motte (1827-1860)
Dès lors, cette petite marque distinctive que Mazarin, dit-on,
imposa au clergé français, le rabat ; le rabat qui eut sa place dans toutes les Cours d'Europe, qui monta dans toutes les chaires ou les tribunes, celles des somptueuses cathédrales et des églises de villages, de la Sorbonne et du Collège de France, comme celles des assemblées nationales, constituantes ou parlementaires ; qui s'arrêta aux
A. Gouraud 
fauteuils des Académies et des Conseils de ministres ; qui parcourut les champs de batailles et tomba sur les barricades ; le rabat que Rome a placé sur les autels, avec Jean-Baptiste de la Salle, Louis Grignion de Montfort, Jean Marie Vianney et les martyrs de la Révolution; rabat bleu de Saint-Gabriel, rabat blanc des Écoles Chrétiennes, rabat noir du clergé séculier, simple et modeste témoin d'un glorieux passé ; — tout comme les perruques frisées, les chapeaux tricornes, les petits collets, les soutanes à queues et les souliers à boucles, — le rabat, après trois siècles de vie, — Messieurs, saluons au passage, - tend à disparaître. 


Référence

Joseph Blarez (prêtre), « Portraits des évêques de Vannes », in Bulletin de la Société polymathique du Morbihan, année 1931, Imprimerie et librairie Galles, Vannes, 1931, pp. 133-135.

Les quatre premiers portraits sont extraits de l'article lui-même et sont issus de la Bibliothèque Nationale.

dimanche 8 juin 2014

Le mari, selon l'Encyclopédie, 1780


MARI, s. m. (Jurisprudence) est celui qui est joint et uni à une femme par un lien qui de sa nature est indissoluble.
Cette première idée que nous donnons d'abord de la qualité de mari, est relative au mariage en général, considéré selon le droit des gens, et tel qu'il est en usage chez tous les peuples.
Parmi les chrétiens, un mari est celui qui est uni à une femme par un contrat civil, et avec les cérémonies de l’Église. 
Le mari est considéré comme le chef de sa femme, c'est-à-dire comme le maître de la société conjugale.
Cette puissance du mari sur sa femme est la plus ancienne de toutes, puisqu'elle a nécessairement précédé la puissance paternelle, celle des maîtres sur leurs serviteurs, et celle des princes sur leurs sujets.
Elle est fondée sur le droit divin ; car on lit dans la Genèse, chap. III, que Dieu dit à la femme qu'elle serait sous la puissance de son mari : « sub viri potestate eris, et ipse dominabitur tui ».
On lit aussi dans Esther, chap. I, qu'Assuérus ayant ordonné à ses eunuques d'amener devant lui Vasthi, et celle-ci ayant refusé et méprisé le commandement du roi son mari, Assuérus, grandement courroucé du mépris qu'elle avait fait de son invitation et de son autorité, interrogea les sages qui, suivant la coutume, étaient toujours auprès de lui, et par le conseil desquels il faisait toutes choses, parce qu'ils avaient la connaissance des lois et des coutumes des anciens. De ce nombre étaient sept princes qui gouvernaient les provinces des Perses et des Mèdes. Leur avant demandé quel jugement on devait prononcer contre Vasthi, l'un d'eux répondit, en présence du roi et de toute la Cour, que non-seulement Vasthi avait offensé le roi, mais aussi tous les princes et peuples qui étaient soumis à l'empire d'Assuérus ; que la conduite de la reine serait un exemple dangereux pour toutes les autres femmes, lesquelles ne tiendraient compte d'obéir à leurs maris ; que le roi devait rendre un édit qui serait déposé entre les lois du royaume, et qu'il ne serait pas permis de transgresser, portant que Vasthi serait répudiée, et la dignité de reine transférée à une autre qui en serait plus digne ; que ce jugement serait publié par tout l'empire, afin que toutes les femmes des grands, comme des petits, portassent honneur à leurs maris. Ce conseil fut goûté du roi et de toute la cour, et Assuérus fit écrire des lettres en diverses sortes de langues et de caractères, dans toutes les provinces de son empire, afin que tous ses sujets pussent les lire et les entendre, portant que les maris étaient chacun princes et seigneurs dans leurs maisons. Vasthi fut répudiée, et Esther mise à sa place.
Les constitutions apostoliques ont renouvelé le même principe. S. Paul dans sa Première [épître] aux Corinthiens, chap. XI, dit que le mari est le chef de la femme : « caput est mulieris vir ». Il ajoute que l'homme n'est pas venu de la femme, mais la femme de l'homme, et que celui-ci n'a pas été créé pour la femme, mais bien la femme pour l'homme, comme en effet il est dit en la Genèse : « faciamus ei adjutorium simile sibi ».
S. Pierre, dans son Épître I, chap. III, ordonne pareillement aux femmes d'être soumises à leurs maris: « mulieres subdita sint viris suis ». Il leur rappelle, à ce propos, l'exemple des saintes femmes qui se conformaient à cette loi, entre autres celui de Sara, qui obéissait à Abraham, et l’appelait son seigneur.
Plusieurs canons s'expliquent à peu près de même, soit sur la dignité, ou sur la puissance du mari.
Ce n'est pas seulement suivant le droit divin que cette prérogative est accordée au mari ; la même chose est établie par le droit des gens, si ce n'est chez quelques peuples barbares où l'on tirait au sort qui devait être le maître du mari ou de la femme, comme cela se pratiquait chez certains peuples de Scythie, dont parle Élien, où il était d'usage que celui qui voulait épouser une fille, se battait auparavant avec elle. Si la fille était la plus forte, elle l’emmenait comme son captif, et était la maîtresse pendant le mariage. Si l'homme était le vainqueur, il était le maître. Ainsi c’était la loi du plus fort qui décidait.
Chez les Romains, suivant une loi que Denys d'Halicarnasse attribue à Romulus, et qui fut insérée dans le code papyrien, lorsqu'une femme mariée s’était rendue coupable d’adultère, ou de quelque autre crime tendant au libertinage, son mari était son juge, et pouvait la punir lui-même, après en avoir délibéré avec ses parents, au lieu que la femme n’avait cependant pas seulement droit de mettre la main sur son mari, quoiqu'il fût convaincu d’adultère.
Il était pareillement permis à un mari de tuer sa femme, lorsqu'il s'apercevait qu'elle avait bu du vin.
La rigueur de ces lois fut depuis adoucie par la loi des Douze Tables. Voyez Adultère et Divorce, loi Cornelia de adulteriis, loi Cornelia de sicariis.
César, dans ses commentaires De bello gallico [La guerre des Gaules], rapporte que les Gaulois avoient aussi droit de vie et de mort sur leurs femmes comme sur leurs enfants.
En France, la puissance maritale est reconnue dans nos plus anciennes coutumes, telles que celles de Toulouse, de Berry et autres. Mais cette puissance ne s'étend qu'à des actes légitimes.
La puissance maritale a plusieurs effets. Le premier, que la femme doit obéir à son mari, lui [l'] aider en toutes choses, et que tout ce qui provient de son travail est acquis au mari, soit parce que le tout est présumé provenir des biens et du fait du mari, soit parce que c'est au mari à acquitter les charges du mariage. C'est aussi la raison pour laquelle le mari est le maître de la dot. Il ne peut pourtant l'aliéner sans le consentement de sa femme ; il a seulement la jouissance des revenus et, en conséquence, est le maître des actions mobilières et possessoires de sa femme. Il faut excepter les paraphernaux, dont la femme a la libre administration.
Quand les conjoints sont communs en biens, le mari est le maître de la communauté, il peut disposer seul de tous les biens, pourvu que ce soit sans fraude: il oblige même sa femme jusqu'à concurrence de ce qu'elle ou ses héritiers amendent de la communauté, à moins qu'ils n'y renoncent.
Le second effet de la puissance maritale est que la femme est sujette à correction de la part de son mari, comme le décide le canon placuit 33. quæstio 2. mais cette correction doit être modérée, et fondée en raison.
Le troisième effet est que c'est au mari à défendre en jugement les droits de sa femme.
Le quatrième est que la femme doit suivre son mari lorsqu'il le lui ordonne, en quelque lieu qu'il aille, à moins qu'il ne voulût la faire vaguer çà et là sans raison.
Le cinquième effet est qu'en matière civile, la femme ne peut ester en jugement, sans être autorisée de son mari, ou par justice, à son refus.
Enfin le sixième effet est que la femme ne peut s'obliger sans l'autorisation de son mari.
Au reste, quelque bien établie que soit la puissance maritale, elle ne doit point excéder les bornes d'un pouvoir légitime; car, si l’Écriture sainte ordonne à la femme d'obéir à son mari, elle ordonne aussi au mari d'aimer sa femme et de l'honorer; il doit la regarder comme sa compagne, et non comme un esclave. Et comme il n'est permis à personne d'abuser de son droit, si le mari administre mal les biens de sa femme, elle peut se faire séparer de biens; s'il la maltraite sans sujet, ou même qu'ayant reçu d'elle quelque sujet de mécontentement, il use envers elle de sévices et mauvais traitements qui excédent les bornes d'une correction modérée, ce qui devient plus ou moins grave, selon la condition des personnes, en ce cas, la femme peut demander sa séparation de corps et de biens. Voyez Séparation.
La femme participe aux titres, honneurs et privilèges de son mari. Celui-ci participe aussi à certains droits de sa femme : par exemple, il peut se dire seigneur des terres qui appartiennent à sa femme ; il fait aussi la foi et hommage pour elle : pour ce qui est de la souveraineté appartenant à la femme de son chef, le mari n'y a communément point de part. On peut voir à ce sujet la dissertation de Jean-Philippe Palthen, professeur de droit à Grypswald, De marito reginæ
À défaut d'héritiers, le mari succédé à sa femme, en vertu du titre unde vir et uxor. Voyez Succession.
Le mari n'est point obligé de porter le deuil de sa femme, si ce n'est dans quelques coutumes singulières, comme dans le ressort du parlement de Dijon, dans lequel aussi les héritiers de la femme doivent fournir au mari des habits de deuil. Voyez Autorisation , Dot, Deuil, Femme, Mariage, Obligation, Paraphernal (A)


Référence

D. DIDEROT, J. LE ROND D'ALEMBERT (dir.), Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, Tome XXI, Sociétés typographiques, Lausanne et Berne, 1780, p. 68-70.

L'orthographe et la ponctuation ont été modernisées par l'auteur de ce blog.

vendredi 6 juin 2014

La démocratie et sa transformation en dictature, selon Platon, Ve-IVe siècle av. J. C.

Le dialogue suivant est celui de Socrate et de Glaucon. Il illustre les faiblesses et les tares de la démocratie. Il décrit, ensuite, le processus de transition faisant évoluer la démocratie en dictature, en passant par la démagogie et la recherche d'un protecteur ou sauveur. Il montre enfin ce que le dictateur est obligé de faire pour maintenir son pouvoir à plus long terme. Dialogue intéressant à lire et relire en ces périodes de crises politique et économique.


Statue de Platon devant l'Académie d'Athènes (Sébastien Bertrand, 2004)

Mais n'est-ce pas le désir insatiable de ce que la démocratie regarde comme son bien suprême qui perd cette dernière?

– Quel bien veux-tu dire?

– La liberté, répondis-je. En effet, dans une cité démocratique tu entendras dire que c'est le plus beau de tous les biens, ce pourquoi un homme né libre ne saurait habiter ailleurs que dans cette cité.

– Oui, c'est un langage qu'on entend souvent.

– Or donc - et voilà ce que j'allais dire tout à l'heure - n'est-ce pas le désir insatiable de ce bien, et l'indifférence pour tout le reste, qui change ce gouvernement et le met dans l'obligation de recourir à la tyrannie ?

– Comment ? Demanda-t-il.

– Lorsqu'une cité démocratique, altérée de liberté, trouve dans ses chefs de mauvais échansons, elle s'enivre de ce vin pur au delà de toute décence ; alors, si ceux qui la gouvernent ne se montrent pas tout à fait dociles et ne lui font pas large mesure de liberté, elle les châtie, les accusant d'être des criminels et des oligarques.

– C'est assurément ce qu'elle fait, dit-il.

– Et ceux qui obéissent aux magistrats, elle les bafoue et les traite d'hommes serviles et sans caractère ; par contre, elle loue et honore, dans le privé comme en public, les gouvernants qui ont l'air de gouvernés et les gouvernés qui prennent l'air de gouvernants. N'est-il pas inévitable que dans une pareille cité l'esprit de liberté s'étende à tout ?

Comment non, en effet ?

Qu'il pénètre, mon cher, dans l'intérieur des familles, et qu'à la fin l'anarchie gagne jusqu'aux animaux ?

– Qu'entendons-nous par là ? Demanda-t-il.

Que le père s'accoutume à traiter son fils comme son égal et à redouter ses enfants, que le fils s'égale à son père et n'a ni respect ni crainte pour ses parents, parce qu'il veut être libre, que le métèque devient l'égal du citoyen, le citoyen du métèque et l'étranger pareillement (1).

Oui, il en est ainsi, dit-il.

– Voilà ce qui se produit, repris-je, et aussi d'autres petits abus tels que ceux-ci. Le maître craint ses disciples [élèves] et les flatte, les disciples font peu de cas des maîtres et des pédagogues. En général les jeunes gens copient leurs aînés et luttent avec eux en paroles et en actions ; les vieillards, de leur côté, s'abaissent aux façons des jeunes gens et se montrent pleins d'enjouement et de bel esprit, imitant la jeunesse de peur de passer pour ennuyeux et despotiques.

– C'est tout à fait cela.

– Mais, mon ami, le terme extrême de l'abondance de liberté qu'offre un pareil État est atteint lorsque les personnes des deux sexes qu'on achète comme esclaves ne sont pas moins libres que ceux qui les ont achetées (2). Et nous allions presque oublier de dire jusqu'où vont l'égalité et la liberté dans les rapports mutuels des hommes et des femmes.

Mais pourquoi ne dirions-nous pas, observa-t-il, selon l'expression d'Eschyle, « ce qui tantôt nous venait à la bouche ? »

Fort bien, répondis-je, et c'est aussi ce que je fais. À quel point les animaux domestiqués par l'homme sont ici plus libres qu'ailleurs est chose qu'on ne saurait croire quand on ne l'a point vue. En vérité, selon le proverbe (3), les chiennes y sont bien telles que leurs maîtresses ; les chevaux et les ânes, accoutumés à marcher d'une allure libre et fière, y heurtent tous ceux qu'ils rencontrent en chemin, si ces derniers ne leur cèdent point le pas. Et il en est ainsi du reste : tout déborde de liberté.

– Tu me racontes mon propre songe, dit-il, car je ne vais presque jamais à la campagne que cela ne m'arrive.

– Or, vois-tu le résultat de tous ces abus accumulés ? Conçois-tu bien qu'ils rendent l'âme des citoyens tellement ombrageuse qu'à la moindre apparence de contrainte ceux-ci s'indignent et se révoltent ? Et ils en viennent à la fin, tu le sais, à ne plus s'inquiéter des lois écrites ou non écrites, afin de n'avoir absolument aucun maître.

– Je ne le sais que trop, répondit-il.

– Eh bien ! mon ami, repris-je, c'est ce gouvernement si beau et si juvénile qui donne naissance à la tyrannie, du moins à ce que je pense.

– Juvénile, en vérité ! dit-il; mais qu'arrive-t-il ensuite ?

– Le même mal, répondis-je, qui, s'étant développé dans l'oligarchie, a causé sa ruine, se développe ici avec plus d'ampleur et de force, du fait de la licence générale, et réduit la démocratie à l'esclavage; car il est certain que tout excès provoque ordinairement une vive réaction, dans les saisons, dans les plantes, dans nos corps, et dans les gouvernements bien plus qu'ailleurs.

– C'est naturel.

– Ainsi, l'excès de liberté doit aboutir à un excès de servitude, et dans l'individu et dans l'État.

– Il le semble, dit-il.

– Vraisemblablement, la tyrannie n'est donc issue d'aucun autre gouvernement que la démocratie, une liberté extrême étant suivie, je pense, d'une extrême et cruelle servitude.

– C'est logique.

– Mais ce n'est pas cela, je crois, que tu me demandais. Tu veux savoir quel est ce mal, commun à l'oligarchie et à la démocratie, qui réduit cette dernière à l'esclavage.

– C'est vrai.

– Eh bien ! j'entendais par là cette race d'hommes oisifs et prodigues, les uns plus courageux qui vont à la tête, les autres, plus lâches qui suivent. Nous les avons comparés à des frelons, les premiers munis, les seconds dépourvus d'aiguillon.

– Et avec justesse, dit-il.

– Or, ces deux espèces d'hommes, quand elles apparaissent dans un corps politique, le troublent tout entier, comme font le flegme et la bile dans le corps humain. Il faut donc que le bon médecin et législateur de la cité prenne d'avance ses précautions, tout comme le sage apiculteur, d'abord pour empêcher qu'elles y naissent, ou, s'il n'y parvient point, pour les retrancher le plus vite possible avec les alvéoles mêmes.

– Oui, par Zeus ! s'écria-t-il, c'est bien là ce qu'il faut faire.

– Maintenant, repris-je, suivons ce procédé pour voir plus nettement ce que nous cherchons.

– Lequel ?

Partageons par la pensée une cité démocratique en trois classes, qu'elle comprend d'ailleurs en réalité. La première est cette engeance, qui par suite de la licence publique ne s'y développe pas moins que dans l'oligarchie.

– C'est vrai.

– Seulement elle y est beaucoup plus ardente.

– Pour quelle raison ?

Dans l'oligarchie, dépourvue de crédit et tenue à l'écart du pouvoir, elle reste inexercée et ne prend point de force ; dans une démocratie, au contraire, c'est elle qui gouverne presque exclusivement ; les plus ardents de la bande discourent et agissent ; les autres, assis auprès de la tribune, bourdonnent et ferment la bouche au contradicteur (4) ; de sorte que, dans un tel gouvernements toutes les affaires sont réglées par eux, à l'exception d'un petit nombre.

– C'est exact, dit-il.

– Il y a aussi une autre classe qui se distingue toujours de la multitude.

– Laquelle ?

– Comme tout le monde travaille à s'enrichir, ceux qui sont naturellement les plus ordonnés deviennent, en général, les plus riches.

– Apparemment.

– C'est là, j'imagine, que le miel abonde pour les frelons et qu'il est le plus facile à exprimer.

– Comment, en effet, en tirerait-on de ceux qui n'ont que peu de chose ?

– Aussi est-ce à ces riches qu'on donne le nom d'herbe à frelons [vaches à lait]?

– Oui, un nom de ce genre, répondit-il.

– La troisième classe c'est le peuple : tous ceux qui travaillent de leurs mains, sont étrangers aux affaires, et ne possèdent presque rien. Dans une démocratie cette classe est la plus nombreuse et la plus puissante lorsqu'elle est assemblée.

– En effet, dit-il ; mais elle ne s'assemble guère, à moins qu'il ne lui revienne quelque part de miel.

– Aussi bien lui en revient-il toujours quelqu'une, dans la mesure où les chefs peuvent s'emparer de la fortune des possédants et la distribuer au peuple, tout en gardant pour eux la plus grosse part.

– Certes, c'est ainsi qu'elle reçoit quelque chose.

– Cependant, les riches qu'on dépouille sont, je pense, obligés de se défendre : ils prennent la parole devant le peuple et emploient tous les moyens qui sont en leur pouvoir.

– Sans doute.

Les autres, de leur côté, les accusent, bien qu'ils ne désirent point de révolution, de conspirer contre le peuple et d'être des oligarques.

– Assurément.

– Or donc, à la fin, lorsqu'ils voient que le peuple, non par mauvaise volonté mais par ignorance, et parce qu'il est trompé par leurs calomniateurs, essaie de leur nuire, alors, qu'ils le veuillent ou non, ils deviennent de véritables oligarques ; et cela ne se fait point de leur propre gré : ce mal, c'est encore le frelon qui l'engendre en les piquant.

– Certes !

– Dès lors ce sont poursuites, procès et luttes entre les uns et les autres.

– Sans doute.

– Maintenant, le peuple n'a-t-il pas l'invariable habitude de mettre à sa tête un homme dont il nourrit et accroît la puissance ?

– C'est son habitude, dit-il.

– Il est donc évident que si le tyran pousse quelque part, c'est sur la racine de ce protecteur et non ailleurs qu'il prend tige (5).

– Tout à fait évident.

Mais où commence la transformation du protecteur en tyran ? N'est-ce pas évidemment lorsqu'il se met à faire ce qui est rapporté dans la fable du temple de Zeus Lycéen en Arcadie ?

Que dit la fable ? Demanda-t-il.

Que celui qui a goûté des entrailles humaines, coupées en morceaux avec celles d'autres victimes, est inévitablement changé en loup. Ne l'as-tu pas entendu raconter ?

Si.

De même, quand le chef du peuple, assuré de l'obéissance absolue de la multitude, ne sait point s'abstenir du sang des hommes de sa tribu, mais, les accusant injustement, selon le procédé favori de ses pareils, et les traînant devant les tribunaux, se souille de crimes en leur faisant ôter la vie ; quand, d'une langue et d'une bouche impies, il goûte le sang de sa race, exile et tue, tout en laissant entrevoir la suppression des dettes et un nouveau partage des terres, alors, est-ce qu'un tel homme ne doit pas nécessairement, et comme par une loi du destin, périr de la main de ses ennemis, ou se faire tyran, et d'homme devenir loup ?

Il y a grande nécessité, répondit-il.

Voilà donc, repris-je, l'homme qui fomente la sédition contre les riches.

Oui.

Or, si après avoir été chassé, il revient malgré ses ennemis, ne revient-il pas tyran achevé ?

Évidemment.

Mais si les riches ne peuvent le chasser, ni provoquer sa perte en le brouillant avec le peuple, ils complotent de le faire périr en secret, de mort violente (6).

Oui, dit-il, cela ne manque guère d'arriver.

C'est en pareille conjoncture que tous les ambitieux qui en sont venus là inventent la fameuse requête du tyran, qui consiste à demander au peuple des gardes de corps pour lui conserver son défenseur.

Oui vraiment.

Et le peuple en accorde, car s'il craint pour son défenseur, il est plein d'assurance pour lui-même.

Sans doute.

Mais quand un homme riche et par là-même suspect d'être l'ennemi du peuple voit cela, alors, ô mon camarade, il prend le parti que l'oracle conseillait à Crésus, et « le long de l'Hermos au lit caillouteux il fuit, n'ayant souci d'être traité de lâche (7). » Et aussi bien n'aurait-il pas à craindre ce reproche deux fois ! Et s'il est pris dans sa fuite, j'imagine qu'il est mis à mort.

Inévitablement.

Quant à ce protecteur du peuple, il est évident qu'il ne gît point à terre « de son grand corps couvrant un grand espace soi (Homère, Iliade, XVI, 776.). » Au contraire, après avoir abattu de nombreux rivaux, il s'est dressé sur le char de la cité, et de protecteur il est devenu tyran accompli.

Ne fallait-il pas s'y attendre ?

Examinons maintenant, repris-je, le bonheur de cet homme et de la cité où s'est formé un semblable mortel.

Parfaitement, dit-il, examinons.

Dans les premiers jours, il sourit et fait bon accueil à tous ceux qu'il rencontre, déclare qu'il n'est pas un tyran, promet beaucoup en particulier et en public, remet des dettes, partage des terres au peuple et à ses favoris, et affecte d'être doux et affable envers tous, n'est-ce pas ?

Il le faut bien, répondit-il.

Mais quand il s'est débarrassé de ses ennemis du dehors, en traitant avec les uns, en ruinant les autres, et qu'il est tranquille de ce côté, il commence toujours par susciter des guerres, pour que le peuple ait besoin d'un chef.

C'est naturel.

Et aussi pour que les citoyens, appauvris par les impôts, soient obligés de songer à leurs besoins quotidiens, et conspirent moins contre lui (8).

Évidemment.

Et si certains ont l'esprit trop libre pour lui permettre de commander, il trouve dans la guerre, je pense, un prétexte de les perdre, en les livrant aux coups de l'ennemi. Pour toutes ces raisons, il est inévitable qu'un tyran fomente toujours la guerre.

Inévitable.

Mais ce faisant, il se rend de plus en plus odieux aux citoyens.

Comment non ?

Et n'arrive-t-il pas que, parmi ceux qui ont contribué à son élévation, et qui ont de l'influence, plusieurs parlent librement soit devant lui, soit entre eux, et critiquent ce qui se passe- du moins les plus courageux ?

C'est vraisemblable.

Il faut donc que le tyran s'en défasse, s'il veut rester le maître, et qu'il en vienne à ne laisser, parmi ses amis comme parmi ses ennemis, aucun homme de quelque valeur.

C'est évident.

D'un œil pénétrant il doit discerner ceux qui ont du courage, de la grandeur d'âme, de la prudence, des richesses; et tel est son bonheur qu'il est réduit, bon gré mal gré, à leur faire la guerre à tous, et à leur tendre des pièges jusqu'à ce qu'il en ait purgé l'État !

Belle manière de le purger !

Oui, dis-je, elle est à l'opposé de celle qu'emploient les médecins pour purger le corps ; ceux-ci en effet font disparaître ce qu'il y a de mauvais et laissent ce qu'il y a de bon : lui fait le contraire.

Il y est contraint, s'il veut conserver le pouvoir.

Le voilà donc lié par une bienheureuse nécessité, qui l'oblige à vivre avec des gens méprisables ou à renoncer à la vie !

Telle est bien sa situation, dit-il.

Or, n'est-il pas vrai que plus il se rendra odieux aux citoyens par sa conduite, plus il aura besoin d'une garde nombreuse et fidèle ?

Sans doute.

Mais quels seront ces gardiens fidèles ? D'où les fera-t-il venir ?

D'eux-mêmes, répondit-il, beaucoup voleront vers lui, s'il leur donne salaire.

Par le chien ! Il me semble que tu désignes là des frelons étrangers, et de toutes sortes.

Tu as vu juste.

Mais de sa propre cité qui aura-t-il ? Est-ce qu'il ne voudra pas ...

Quoi ?

Enlever les esclaves aux citoyens et, après les avoir affranchis, les faire entrer dans sa garde.

Certainement. Et aussi bien ce seront là ses gardiens les plus fidèles.

En vérité, d'après ce que tu dis, elle est bienheureuse la condition du tyran, s'il prend de tels hommes pour amis et confidents, après avoir fait mourir les premiers !

Et pourtant il ne saurait en prendre d'autres.

Donc, ces camarades l'admirent, et les nouveaux citoyens vivent en sa compagnie. Mais les honnêtes gens le haïssent et le fuient, n'est-ce pas ?

Hé! peuvent-ils faire autrement ?

Ce n'est donc pas sans raison que la tragédie passe, en général, pour un art de sagesse, et Euripide pour un maître extraordinaire en cet art.

Pourquoi donc ?

Parce qu'il a énoncé cette maxime de sens profond, à savoir « que les tyrans deviennent habiles par le commerce des habiles ( Euripide, Troyennes, v. 1177) »; et il entendait évidemment par habiles ceux qui vivent dans la compagnie du tyran. Il loue aussi, ajouta-t-il, la tyrannie comme divine et lui décerne bien d'autres éloges, lui et les autres poètes. Ainsi donc, en tant que gens habiles, les poètes tragiques nous pardonneront, à nous et à ceux dont le gouvernement se rapproche du nôtre, de ne point les admettre dans notre État, puisqu'ils sont les chantres de la tyrannie. (…) Mais, repris-je, nous nous sommes écartés du sujet. Revenons-en à l'armée du tyran, cette troupe belle, nombreuse, diverse, et toujours renouvelée, et voyons comment elle est entretenue.

Il est évident, dit-il, que si la cité possède des trésors sacrés, le tyran y puisera, et tant que le produit de leur vente pourra suffire, il n'imposera pas au peuple de trop lourdes contributions.

Mais quand ces ressources lui manqueront ?

Alors, il est évident qu'il vivra du bien de son père, lui, ses commensaux, ses favoris et ses maîtresses.

Je comprends, dis-je : le peuple qui a donné naissance au tyran le nourrira, lui et sa suite.

Il y sera bien obligé.

Mais que dis-tu ? Si le peuple se fâche et prétend qu'il n'est point juste qu'un fils dans la fleur de l'âge soit à la charge de son père, qu'au contraire, le père doit être nourri par son fils ; qu'il ne l'a point mis au monde et établi pour devenir lui-même, quand son fils serait grand, l'esclave de ses esclaves, et pour le nourrir avec ces esclaves-là et le ramassis de créatures qui l'entourent, mais bien pour être délivré, sous son gouvernement, des riches et de ceux qu'on appelle les honnêtes gens dans la cité ; que maintenant il lui ordonne de sortir de l'État avec ses amis, comme un père chasse son fils de la maison, avec ses indésirables convives...Alors, par Zeus! il connaîtra ce qu'il a fait quand il a engendré, caressé, élevé un pareil nourrisson, et que ceux qu'il prétend chasser sont plus forts que lui.

Que dis-tu ? m'écriai-je, le tyran oserait violenter son père, et même, s'il ne cédait pas, le frapper ?

Oui, répondit-il, après l'avoir désarmé.

D'après ce que tu dis le tyran est un parricide et un triste soutien des vieillards; et nous voilà arrivés, ce semble, à ce que tout le monde appelle la tyrannie ; le peuple, selon le dicton, fuyant la fumée de la soumission à des hommes libres, est tombé dans le feu du despotisme des esclaves, et en échange d'une liberté excessive et inopportune, a revêtu la livrée de la plus dure et la plus amère des servitudes.

C'est, en effet, ce qui arrive.

Eh bien ! demandai-je, aurions-nous mauvaise grâce à dire que nous avons expliqué de façon convenable le passage de la démocratie à la tyrannie, et ce qu'est celle-ci une fois formée ?

L'explication convient parfaitement, répondit-il,


Notes

(1) Aristote, Politique, livre VII : De l'organisation du pouvoir dans la démocratie et dans l'oligarchie, chap. 2, § 9) : « Pour établir ce genre de démocratie [directe] et transférer tout le pouvoir au peuple, les meneurs tâchent ordinairement d'inscrire aux rôles civiques le plus de gens qu'ils peuvent ; ils n'hésitent point à comprendre au nombre des citoyens non seulement ceux qui sont dignes de ce titre, mais aussi tous les citoyens bâtards, et tous ceux qui ne le sont que d'un des deux côtés : je veux dire soit du côté du père, soit du côté de la mère. Tous ces éléments sont bons pour former le gouvernement que ces hommes-là dirigent. »

(2) Xénophon, La république des Athéniens, chap. I, § 10.12 : « Quant aux esclaves et aux métèques, ils jouissent à Athènes de la plus grande licence ; on n’y a pas le droit de les frapper et l’esclave ne se rangera pas sur votre passage. Quelle est la raison de cet usage, je vais l’expliquer. Si la loi autorisait l’homme libre à frapper l’esclave, le métèque ou l’affranchi, il lui arriverait souvent de prendre un Athénien pour un esclave et de le frapper ; car l’homme du peuple à Athènes n’est pas mieux habillé que les esclaves et les métèques et n’a pas meilleure apparence qu’eux. (…) Voilà pourquoi nous avons accordé même aux esclaves vis-à-vis des hommes libres la même franchise de parole qu’à eux. Nous l’avons donnée de même aux métèques vis-à-vis des citoyens, parce que l’État a besoin des métèques pour une foule de métiers et pour sa marine. C’est cela qui justifie la liberté de parole que nous avons laissée aux métèques aussi. »

(3) Le proverbe est le suivant d'après le Scoliaste : « οἵαπερ ἡ δέσποινα τοία χἀ κύων, c'est-à-dire : « telle maîtresse, telle chienne. »

(4) Démosthène, 3e Philippique ou 2e Olynthienne, 29-31 : « — Eh! de grâce, si nous nous affaiblissons au dehors, l'administration intérieure est plus florissante. — Qu'aurait-on à me citer? des créneaux reblanchis, des chemins réparés, des fontaines, des bagatelles ! Ramenez, ramenez vos regards sur les administrateurs de ces futilités : ceux-ci ont passé de la misère à l'opulence; ceux-là, de l'obscurité à la splendeur; tel parvenu s'est même bâti de somptueux palais, qui insultent aux édifices de l'État. Enfin, plus la fortune publique est descendue, plus la leur s'est élevée. Quelle est donc la raison de ces contrastes? pourquoi tout prospérait-il autrefois, quand tout périclite aujourd'hui? C'est que le peuple, osant faire la guerre par lui-même, était le maître de ses gouvernants, le souverain dispensateur de toutes les grâces; c'est qu'il était cher aux citoyens de recevoir du peuple honneurs, magistratures, bienfaits. Que les temps sont changés ! Les grâces sont dans les mains des administrateurs; tout se fait par eux, et vous, vous, peuple ! Les jarrets coupés, mutilés dans vos richesses, dans vos alliés, vous voilà comme des surnuméraires, comme des valets ! Trop heureux si ces dignes chefs vous distribuent les deniers du théâtre, s'ils vous jettent une maigre pitance ; et, pour comble de lâcheté, vous baisez la main qui vous fait largesse de votre bien. Ils vous emprisonnent dans vos propres murs, ils vous amorcent, vous apprivoisent et vous façonnent à leur joug. »

(5) Aristote, Politique, livre VIII : Théorie générale des révolutions, chap. 8, § 2-3 : « Le tyran, au contraire, est tiré du peuple et de la masse, contre les citoyens puissants, dont il doit repousser l'oppression. On peut le voir sans peine par les faits. Presque tous les tyrans, on peut dire, ont été d'abord des démagogues, qui avaient gagné la confiance du peuple en calomniant les principaux citoyens. »

(6) Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, livre VIII, § 65 : « Au cours de leur navigation entière, Peisandros et la délégation, conformément au plan adopté, abolirent dans les villes le régime démocratique. Quelques régions même leur fournirent des hoplites auxiliaires qu'ils amenèrent avec eux à Athènes. Là ils trouvèrent la plupart des dispositions déjà prises par leurs partisans. Quelques jeunes gens avaient formé une conjuration et avaient mis à mort secrètement un certain Androklès, chef le plus influent de la faction populaire et le principal artisan du bannissement d'Alcibiade. Deux motifs les avaient particulièrement poussés à commettre ce meurtre le souci de se débarrasser d'un démagogue et celui de complaire à Alcibiade, dont le retour semblait proche et qui devait assurer à Athènes l'amitié de Tissaphernès. lls avaient de même supprimé en secret d'autres citoyens qui s'opposaient à leurs desseins. Enfin ils avaient proclamé hautement, dans un discours préparé de longue main, que seuls les gens de guerre devaient toucher un salaire et la gestion des affaires revenir à Cinq Mille citoyens tout au plus, pris parmi les plus aptes à défendre l'État par leurs fortunes et leurs personnes. »

(7) Hérodote, Histoire, livre I, chap. 55 : « Crésus, ayant envoyé ces présents aux Delphiens, interrogea le dieu pour la troisième fois ; car, depuis qu'il en eut reconnu la véracité, il ne cessa plus d'y avoir recours. Il lui demanda donc si sa monarchie serait de longue durée. La Pythie lui répondit en ces termes : ''Quand un mulet sera roi des Mèdes, fuis alors, Lydien efféminé, sur les bords de l'Hermus : garde-toi de résister, et ne rougis point de ta lâcheté.'' »

(8) Aristote, Politique, livre VIII : Théorie générale des révolutions, chap. 9, § 4-5 : « Un autre principe de la tyrannie est d'appauvrir les sujets, pour que, d'une part, sa garde ne lui coûte rien à entretenir, et que, de l'autre, occupés à gagner leur vie de chaque jour, les sujets ne trouvent pas le temps de conspirer. C'est dans cette vue qu'ont été élevés les pyramides d'Égypte, les monuments sacrés des Cypsélides, le temple de Jupiter Olympien par les Pisistratides, et les grands ouvrages de Polycrate à Samos, travaux qui n'ont qu'un seul et même objet, l'occupation constante et l'appauvrissement du peuple. On peut voir un moyen analogue dans un système d'impôts établis comme ils l'étaient à Syracuse : en cinq ans, Denys absorbait par l'impôt la valeur de toutes les propriétés. Le tyran fait aussi la guerre pour occuper l'activité de ses sujets, et leur imposer le besoin perpétuel d'un chef militaire. »


Référence :

Platon, La République, livre VIII, 562b-568c : dialogue entre Socrate et Glaucon.


Un gouvernant doit gouverner, selon Socrate, Ve siècle av. JC

Socrate, Musée archéologique de Naples
De Socrate, Xénophon et Platon, rapportent les deux propos suivants :

1) « Les rois et les chefs, disait-il encore , ne sont pas ceux qui portent un sceptre, ceux que le sort ou l'élection de la multitude, que la violence ou la fraude ont favorisés, mais ceux qui savent commander. »

Convenait-on que le devoir d'un souverain est de commander, celui des sujets d'obéir, il montrait ensuite que, dans un vaisseau, le commandement est déféré au plus habile, et que tous lui obéissent, sans excepter le maître du vaisseau ; que de même en agriculture, le maître d'un champ suit les lumières de son laboureur ; qu'ainsi les malades obéissent au médecin, et ceux qui s'exercent le corps, aux maîtres d'exercices ; qu'enfin, dans tout ce qui exige de l'industrie, les hommes se gouvernent eux-mêmes quand ils s'en jugent capables ; sinon, qu'ils obéissent aux habiles gens qu'ils rencontrent, et qu'absents, ils rappellent pour se mettre à leurs ordres, et faire ce qu'il convient. Il observait que dans l'art de filer, les femmes elles-mêmes commandent aux hommes, parce qu'elles s'y connaissent, et que les hommes n'y entendent rien.

[Référence :Xénophon, Les Mémorables, livre III, chap. 9, § 10, in J. A. C. Buchon, Œuvres complètes de Thucydide et de Xénophon, Auguste Desrez, Paris, 1839, p. 764-765.]

2) « Au reste, il y a une chose déraisonnable que je vois faire aujourd’hui et que j’entends dire également des hommes d’autrefois. Je remarque que, lorsque la cité met en cause un de ses hommes d’État préjugé coupable, ils s’indignent et se plaignent de l’affreux traitement qu’ils subissent. Ils ont rendu mille services à l’État, s’écrient-ils, et l’État les perd injustement. Mais c’est un pur mensonge ; car jamais un chef d’État ne peut être opprimé injustement par la cité même à laquelle il préside. Il semble bien qu’il faut mettre ceux qui se donnent pour des hommes d’État sur la même ligne que les sophistes. »

[Référence : Platon, Gorgias, LXXIV, traduction par Émile Chambry, La Bibliothèque électronique du Québec, Coll. Philosophie, vol. 11, version 1.0.]

Et Jean Rouvier de commenter


« (...) Socrate, fustigeant d'un coup de fouet rapide les gouvernants sans autorité, cette triste espèce de prétendus hommes d’État qui, dépourvus d'envergure et de caractère, feraient mieux de rester simples gouvernés (...) »

[Référence : Jean Rouvier, Les grandes idées politiques - Des origines à J.-J. Rousseau, Bordas, coll. Sciences, idées, doctrines,Paris, 1973, p. 67.]

À bon entendeur ...

Pourquoi le mari doit surveiller et contrôler les sorties et relations de sa femme, selon Napoléon Bonaparte, 1802


Le texte suivant se rapporte aux discussions préparatoires à l'établissement du texte du futur Code Civil français de 1804. Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul de la République française, défend la nécessité de privilégier, en toutes choses, l'intérêt de l'enfant né ou à naître. Ce dernier, quelque soit les conditions réelles de sa conception, doit avoir pour père le mari de sa mère, tant que les apparences peuvent être maintenues. Il s'agit, avant tout, de donner un père à l'enfant, c'est-à-dire d'assurer, à long terme, sa défense, son entretien, et son éducation. Dans une époque où la contraception est difficile et peu sûre, les allocations familiales et l'école gratuite pour tous inexistantes, cela entraîne des conséquences fâcheuses à supporter pour notre époque. Le mari qui doit pourvoir à l'entretien et à l'éducation des enfants qu'il aura de sa légitime épouse, doit s'assurer qu'ils seront bien de lui. Il doit donc surveiller et contrôler les sorties et les relations de sa femme, que cela plaise à cette dernière ou non : « Les enfants que vous ferez seront à moi », c'est à dire « sous ma tutelle légale ».


N. Bonaparte, Premier Consul, par Ingres (1803-1804)
La seule séance qu'on trouve dans les procès-verbaux imprimés, où le titre de la paternité et de la filiation ait été discuté, est celle du 29 fructidor an X [16 septembre 1802], et qui était présidée par le second Consul.

Cependant la matière avait été discutée dans une séance précédente, présidée par le Premier Consul [Napoléon Bonaparte]. Il y prit une très-grande part, ainsi qu'on va le voir.

Le projet consacrait le principe que l'enfant conçu dans le mariage a pour père le mari, excepté les cas de l'adultère et de l'impuissance [=stérilité causée soit par un vice de conformation, soit par un accident].

LE PREMIER CONSUL : « La conséquence de l'adultère n'est pas toujours un enfant. Si une femme couche avec son mari et avec un autre homme, on doit présumer que l'enfant appartient au mari. Il n'est pas évident qu'il n'est pas de lui, il est très possible qu'il en soit le père. L'impuissance est un mot vague, elle peut n'être que temporaire. Il ne s'agit pas ici de l'intérêt de la femme, mais de celui de l'enfant. La puissance du mari se prouve par l'existence de l'enfant. Quel médecin pourrait dire quelle est la maladie qui rend impuissant, et assurer qu'il n'existe pas un germe de puissance ? Il en est autrement quand on oppose le fait physique de l'absence du mari ; il n'y a que l'imagination avec laquelle on ne puisse pas faire d'enfants. »

Le second Consul [Jean-Jacques-Régis de Cambacérès] insiste sur ces deux exceptions dans certains cas.

LE PREMIER CONSUL : « Dès qu'il y a possibilité que l'enfant soit du mari, le législateur doit se mettre la main sur les yeux. L'enfant doit être regardé comme un tiers intéressé [celui qui entretient des liens avec un sujet ou l’objet de la situation juridique visée]. »

Le second Consul s'élève contre l'inflexibilité du principe. Les femmes ne seront plus retenues s'il leur suffit d'alléguer la possibilité.

LE PREMIER CONSUL : « Vous qui avez de l'expérience au barreau, vous n'avez jamais vu d'impuissance. Quand il faudra en venir à la preuve, la femme dira toujours : "L'enfant prouve puissance [=fécondité]". Dans ce débat qui prendra donc l'intérêt de l'enfant, si ce n'est la loi ? Il faut une règle fixe pour lever tous les doutes. On dit que c'est contre les mœurs. Non, car si le principe absolu n'était pas adoptée, la femme dirait au mari : "Pourquoi voulez-vous gêner ma liberté? Si vous soupçonnez ma vertu, vous aurez la ressource de prouver que l'enfant n'est pas de vous". Il ne faut point tolérer cela. Le mari doit avoir un pouvoir absolu et le droit de dire à sa femme : "Madame, vous ne sortirez pas, vous n'irez pas à la comédie, vous ne verrez pas telle ou telle personne; car les enfants que vous ferez seront à moi". Du reste, si le mari est impuissant et l'allègue, c'est le cas de dire : il est fort heureux qu'un autre ait fait l'enfant. »

MALLEVILLE : « Mais si le mari devient impuissant par une blessure un coup de feu ? Il y en a des exemples. »

LE PREMIER CONSUL : « On pourrait peut-être admettre l'impuissance accidentelle. Mais il faut que cela soit clair comme le soleil. Tout le reste n'est qu'illusion. Vous cherchez toujours l'intérêt du mari, des héritiers. Il n'y a pas compensation entre l'intérêt pécuniaire de quelques individus et l'existence légale d'un enfant. L'état gagnera un bon sujet, un citoyen, au lieu d'un membre vicieux, parce qu'on l'aurait flétri [=déshonorer, diffamer]. Dans ce cas, je refuserais toute action aux héritiers, je ne l'accorderais tout au plus qu'au mari, et je la limiterais à deux ou trois mois après l'accouchement, et encore, s'il n'avait pas vécu avec l'enfant, car alors cela vaudrait au moins comme adoption. Quand l'impuissance est produite par suite de blessures, que devient le mariage ? Ne serait-ce pas le cas de l'admettre comme cause de divorce ? Cela peut s'alléguer; il n'y a rien de malhonnête. Cela pouvait m'arriver. »


Référence

Antoine-Clair THIBAUDEAU, Mémoires sur le Consulat, 1799 à 1804, par un ancien conseiller d'État, Ponthieu, Paris, 1827, p. 449-452. 

Les ajouts entre crochet sont le fait de l'auteur de ce blog.

jeudi 5 juin 2014

Les fondements de l'autorité du mari sur son épouse, selon Robinet, 1782

Un mari et sa femme, par M. J. van Mierevelt, 1609
L'on appelle ainsi l'espèce [=le type] d'autorité qu'on a reconnue de tout temps dans le  [=au] mari à l'égard de la femme.

Il est établi qu'outre l'obéissance générale, la femme en doit une particulière aux volontés du mari ; mais comme il est assujetti lui-même à deux espèces [=types] de lois, les lois divines et les humaines, il ne peut ordonner ce qui leur est contraire, et la femme, soumise à ces mêmes lois, se peut dispenser de l'obéissance conjugale lorsque le mari lui ordonne de les transgresser.

Je parle ici de la femme véritable. Ce n'est pas assez pour lui donner ce nom qu'elle soit liée simplement par les nœuds extérieurs du mariage ; ce n'est pas assez qu'elle ait suivi le mari dans sa maison. Il faut que la liaison la plus intime qui peut unir les deux sexes, ait acquis au mari la supériorité [=autorité] qu'il revendique : la femme alors a passé sous le joug.

Si, cependant, il est lui-même sous la puissance d'autrui, comme le fils de famille ou l'esclave, dans ce cas, les uns et les autres, de même que leurs enfants, dépendent du chef de famille.

Cette dépendance, néanmoins, n'est pas de la même nature : l'autorité du père sur la femme de son fils, du seigneur sur celle de son esclave, ne s'étend qu'aux choses relatives au gouvernement de la maison et [=ainsi qu'à celles] qui sont de bienséance [=caractère convenable, approprié de ce qui se dit, de ce qui se fait, selon les personnes, le sexe, l'âge, le temps, le lieu, etc.] ; elle n'est pas étroite comme celle qui attache la femme aux ordres légitimes du mari ; c'est, pour elle, le devoir le plus sacré. Tout autre lui cède, si l'on excepte, comme je viens de le dire, celui qu'imposent les lois de la religion et une grande partie de celles de l'État.

Tout dicte à la femme l'obéissance qui lui est prescrite. Comme son nom se perd dans celui du mari, sa volonté doit se perdre dans la sienne. Il exerce ses actions ; il jouit de ses biens. Que peut-il lui rester lorsqu'elle s'est livrée elle-même ?

De pareilles lois ne sont pas, comme on pourrait se l'imaginer, injuste, ni l'effet de la seule volonté des hommes. Elles sont puisées dans la nature. Il est conforme à ses lumières que, dans une société établie pour la sûreté [=sécurité] et la tranquillité communes, on ne trouve pas deux volontés actives : elles auraient le droit de se contredire.

Si le bon ordre ne permet qu'une même famille reconnaisse deux maîtres dont le sentiment contraire opérerait d'abord l'inaction et ensuite, le trouble [=dissension] et le dérèglement [=opposition aux règles de la morale], si la nécessité veut qu'une volonté prédomine, il est tout naturel que le plus faible soit soumis au plus fort. C'est la nature qui en a décidé par le partage qu'elle a fait des forces : la femme peut bien lui pardonner cette ombre de supériorité [=autorité] donné à l'homme. Le dédommagement qu'elle en a reçu passe [=surpasse] l'équivalent.

Il dérive encore de cet avantage des forces, un sentiment de justice en faveur de l'autorité de l'homme. Une des premières règles de toute société est de faire la comparaison de ce que chacun y confère [=apporte], pour l'égaliser, autant qu'il est possible. La société conjugale est si étroite, et en même temps si universelle, qu'elle comprend toutes les espèces de sociétés possibles. Les premières que les hommes ont contractés, ont eu pour objet une défense mutuelle : c'est la suite naturelle des premières liaisons. La femme porte [=apporte], à cet égard, beaucoup moins que l'homme dans la société. Le mari est l'appui de sa faiblesse ; les honneurs, les dignités [=charges, offices, emplois considérables], la noblesse du mari rejaillissent sur elle. Il est juste qu'elle récompense ces avantages par l'obéissance à celui qui s'est chargé de la défendre.

Le mari avait, autrefois sur la femme, le droit de vie et de mort : il était juste dans l'origine. Lorsque l'on ne connaissait encore que la loi naturelle, le chef de famille était souverain [=indépendant, possédant l'autorité la plus élevé, jugeant en dernier ressort]­ chez lui ; il était le seul juge. Il avait, par conséquent, le droit de condamner à mort pour les causes qui l'avaient méritée ; mais c'était seulement comme exerçant la justice attachée à la souveraineté : quel autre que lui aurait pu l'exercer ?

Mais après que les corps politiques se furent formés, lorsque les hommes se furent soumis à une autorité fixe et réglée, cet empire du chef de famille aurait dû cesser. Ce fut un abus, quand il conserva, en qualité de mari, un droit qu'il n'avait qu'en qualité de juge souverain.

Cependant, on en trouve partout les vestiges. Par la loi de Romulus, le mari avait sur sa femme un pouvoir, à peu de choses près, sans limites. Il pouvait la faire mourir dans forme judiciaire, dans quatre cas : pour adultère, pour supposition d'enfant [=fait d'attribuer la maternité d'un enfant à une femme qui, en fait, n'en a pas accouché], pour avoir de fausses clés et pour abus de vin. Cette puissance a été commune à la plus grande partie des peuples connus. Les Gaulois, au rapport de César, avaient le pouvoir de vie et de mort sur leurs femmes et leurs enfants. Les Lombards usaient des mêmes lois. Ce droit était en usage par toute la Grèce, dans le cas d'adultère.

Il semble, par ces marques apparentes d'une aussi grande supériorité [=autorité], que les hommes étaient convenus de se révolter contre un ascendant [=autorité, pouvoir ; celui de la femme] dont ils sentaient la force. Ils se flattaient de se déguiser à eux-mêmes leurs maîtres, en lui donnant les dehors d'une dépendance [=subordination] servile [=caractéristique de la condition de l'esclave ou du valet]. Faibles efforts contre un sexe auquel il est donné de régner jusque dans les lieux où il paraît le plus esclave.

L'usage modéra, peu à peu, la rigueur de la loi. La peine d'adultère fut remise à la discrétion des parents de la femme. La répudiation contentera les esprits les plus doux.

Cependant les lois continuaient à retenir les femmes dans une tutelle [charge dévolu à la personne chargée de défendre celui qui, par sa faiblesse, est incapable de se défendre lui-même et de prendre soins de ses affaires] éternelle. Elles passaient de celle du père dans [=à] celle du mari. Si elles sortaient de celle-ci, c'était pour rentrer sous celle d'un frère ou de quelque autre parent. Nous voyons les mêmes lois chez les anciens Germains, avant qu'ils eussent été connus des Romains.

La loi Julia, donné par Auguste [=Caius Octavius Thurinus devenu Imperator Caesar Divi Filius Augustus], ôta aux maris cette autorité sans borne que l'usage avait déjà modérée : il ne laissa le droit de mort qu'au père de la femme, et dans le cas de flagrant délit. Mais, dans la suite, l'impératrice Théodora, maîtresse absolue de l'esprit de l'imbécile Justinien [empereur romain], nourrie de sentiments conformes à la bassesse de sa naissance [fille d'Acacius, dresseur d'ours attaché au cirque de Constantinople, danseuse et courtisane] et respirant l'opprobre [=honte] dans lequel elle ne cessa de croupir, fit faire des lois à l'avantage des femmes, aussi favorables qu'un empereur pouvait les donner sans en rougir. Elle changea la peine de mort encourue par l'adultère en une note d'infamie [=flétrissure imposée à l'honneur et à la réputation d'une personne par la loi et le magistrat] : était-ce une peine d'ôter l'honneur à qui l'avait déjà livré ?

Pour les fautes domestiques où le public est moins intéressé, on est toujours demeuré d'accord que le mari a le droit de corriger [=tenter de supprimer le défaut d'un subordonné en lui imposant la peine qu'il aura méritée en commettant quelque faute, délit ou crime. Le supérieur corrige l'inférieur ; le chef corrige le subordonné ] la femme avec modération [=vertu qui porte à conserver une certaine mesure en toute chose, sans se laisser aller, en l’occurrence, à la colère ou à l'orgueil]. La femme avait, autrefois, une action [=poursuite en justice] contre la mari, lorsque le traitement qu'elle essuyait était trop rude [=violent, impétueux], trop fréquent, ou sans cause. Depuis Justinien, l'action d'injure [=mépris que l'on signifie à quelqu'un en vue de l'offenser, de porter atteinte à l'estime qu'il a de lui ou à sa réputation] n'est plus permise entre le mari et la femme, si elles ne sont pas assez graves pour mériter la séparation.

Mais si nous considérons le pouvoir marital relativement à l'équité naturelle [=sentiment de la justice avec lequel l'homme naît sans qu'il soit besoin que les lois le lui rappelle], le mari n'a aucun pouvoir sur sa femme. Car cette prétendue supériorité [=autorité] du mari sur sa femme est contraire à l'égalité naturelle [=fait que tous les hommes ont en partage la même raison, les mêmes capacités, le même but, la même ascendance, la même physiologie, la même dépendance aux mêmes lois naturelles, la même fragilité, la même nature mortelle ; d'où il résulte que tous les hommes se doivent, les uns les aux autres, la même estime et le même traitement et espèrent le même bonheur et les mêmes satisfactions tirées de la même vie sociale] que ni la force, ni la majesté [=caractère d'une personne qui attire l'admiration, et suscite le respect et l'obéissance], ni le courage [vertu consistant à entreprendre, repousser ou supporter quelque chose de difficile ou de dangereux] ne peuvent détruire, outre qu'il n'est pas toujours vrai que tous les hommes possèdent ce qualités exclusivement aux femmes. Quant à la raison, je crois bien difficile de prouver que la nature en ait mieux partagé les hommes que les femmes.

Le contrat de mariage que quelques-uns font valoir pour établir le pouvoir marital, n'a pas lieu dans les mariage réguliers [=conforme aux règles, lois et règlements], à moins que, par une loi particulière, une nation ne l'exige, ou que les circonstances particulières des contractants ne demandent nécessairement cette condition. Dans tout autre cas, le contrat du mariage laisse dans une parfaite égalité le mari et la femme, tels qu'ils étaient avant que de se marier.

Référence

M. ROBINET, Dictionnaire universel des sciences morale, économique, politique et diplomatique ou Bibliothèque de l'homme d'État et du citoyen, tome 26, Londres, chez les Libraires Associés, 1782, p. 667-669.

Les insertions entre crochets sont du fait de l'auteur de ce blog et veulent éclaircir le sens qui était celui de certains mots au XVIIIe siècle.