mercredi 23 mai 2012

Faut-il châtier corporellement les élèves ?, Augsbourg, 1862.


Monsieur le Directeur,

Permettez-moi de compléter aujourd'hui ce que je vous disais dans ma dernière lettre au sujet des congrès sans nombre qu'a vus éclore en Allemagne le mois de septembre. J'en ai omis un des plus curieux, et ce serait vraiment dommage de priver les lecteurs de la Revue Britannique des belles choses qui se sont dites à Augsbourg dans le Congrès des philologues, maîtres d'école, orientalistes et germanistes allemands. Cette savante assemblée de pédagogues a discuté avec une passion, une véhémence dignes d'une Chambre des députés français, la question de savoir : 

1° s'il était convenable d'infliger aux enfants des châtiments corporels ; 

2° de quel genre devaient être ces châtiments. 

Le soufflet, le bâton, les lanières et les verges ont trouvé des partisans convaincus et, disons-le aussi, d'intraitables adversaires. M. Dietsch, qui prit le premier la parole, déclara que l'assemblée devait d'autant moins se prononcer en faveur des châtiments corporels, que le gouvernement russe lui-même les avait interdits dans toutes les écoles de l'empire par motif d'humanité. 

À quoi M. Eckstein répondit qu'il était hors de propos d'invoquer l'exemple de la Russie, puisque dans tous les États allemands on avait pour principe d'éviter l'emploi des châtiments corporels, et qu'il s'agissait uniquement de savoir dans quels cas on pourrait donner un soufflet

Le conseiller de régence Firnhaber fit observer qu'un soufflet n'était pas un châtiment corporel ; qu'on ne désignait sous ce nom que ceux qui sont infligés avec un bâton ou quelque autre instrument semblable. « L'ordonnance de 1817, encore en vigueur dans le duché de Nassau, prescrit, dit l'orateur, comme instrument légal une courroie large de deux pouces et épaisse de trois. Mais j'ai trouvé les dimensions de cette courroie si variables, selon le caractère de chaque instituteur, qu'en vérité je ne saurais admettre l'emploi de cet affreux instrument ; je vote donc pour le bâton. » Ce bon M. Firnhaber !
 
Le professeur Schmitz, prenant la parole à son tour, s'exprime en ces termes : « Il faut établir l'éducation sur des bases chrétiennes. Or, il est dit dans la Bible : « Que celui qui aime son enfant le tienne sous la verge ! » En conséquence, je vote pour l'emploi des verges. » Cet excellent M. Schmitz!

Un autre membre du congrès eut beau lui faire observer que ce n'était là qu'une expression figurée pour dire qu'on doit être sévère envers l'enfant qu'on aime, il n'en voulut pas démordre. La Bible ne peut avoir tort, et, pour ne pas se perdre dans les interprétations, il est plus sage, selon lui, de la prendre au pied de la lettre. Des verges donc, des verges au nom du Christ et de la Bible !
 
Cependant le docteur Wiegand s'étant prononcé énergiquement contre l'emploi de tous ces moyens, y compris le soufflet, par cette raison assez péremptoire que « l'instituteur doit former la tête de l'enfant, et non la déformer en la frappant, » la docte et clémente assemblée finit par décider que le maître pourrait, en certains cas, et sous sa responsabilité personnelle, appliquer, non pas un soufflet, mais une calotte, comme disent les écoliers. Ce délicat euphémisme eut un succès complet, et la calotte fut votée d'enthousiasme.

Pourquoi donc ces messieurs, afin de prononcer en connaissance de cause, n'ont-ils pas essayé sur eux-mêmes chacun des moyens en discussion ? Pourquoi aussi les élèves n'étaient-ils pas représentés dans une réunion où s'agitaient des questions qui les touchent de si près ? Assurément leur avis n'eût pas été sans quelque valeur, et tous ces calotteurs à qui la main démange eussent trouvé à qui parler. L'enfant a, plus qu'on ne pense, le sentiment de sa dignité; il aime et respecte ceux qui l'instruisent, mais il ne tarde pas à prendre en haine et à mépriser ceux qui le frappent. Le maître qui se laisse aller à la colère s'amoindrit aux yeux de son élève à qui rien n'échappe, et auquel les châtiments corporels n'ont jamais appris qu'une seule chose : faire le mal sans hésiter dès qu'il ne craint plus les verges ou le bâton du maître.

Ce congrès de pédagogues frappeurs, vraiment instructif pour les jeunes élèves, — juvenes alumni ! — ne l'est pas moins pour leurs papas. N'est-ce pas ainsi que souvent les régents des peuples discutent entre eux sur la manière de les châtier sans les faire crier trop fort ? Il y a toutefois cette différence entre les enfants et les hommes, que les enfants repoussent énergiquement et sans discussion tout châtiment brutal, tandis que, depuis des siècles, leurs pères sont assez sots pour faire comme les anguilles et les grenouilles de Bruscambille qui disputent contre les cuisiniers, prétendant être écorchées les unes par la queue, les autres parla tête. O Menschen ! (ô hommes!) s'écriait souvent Weisshaupt, le fondateur de l'illuminisme. O Menschen ! répéterai-je après lui, vous serez donc toujours plus enfants que vos enfants !
 
Référence.
 
Abraham Rolland, « Correspondance d'Allemagne », Revue britannique, tome 5,  Paris, 1862, p. 213-215.

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