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vendredi 3 avril 2015

L'égoïsme, selon P. Bellouino, 1844

 
La passion la plus basse, celle qui rapproche le plus l'être intelligent de l'animal, c'est celle dont nous allons traiter. 
 
L'égoïsme est l'amour exclusif de soi, se préférant dans tous les cas au devoir et à autrui ; c'est le refus tacite que fait l'homme d'accomplir les obligations qui lui sont imposées par Dieu à l'égard de ses semblables, obligations d'amour, de sacrifice, qui sont l'une des conditions les plus essentielles du bonheur à venir, le seul en vue duquel il faille définitivement agir.
 
Cette passion est la plus impénétrable qui existe ; elle se montre partout ; et partout elle est insaisissable ; nulle part on ne peut la surprendre. Menteuse habile, elle a des formes qui trompent et qui ne sont jamais en rapport avec ses effets. Essayons cependant de l'approfondir. 
 
Ce qu'il faut reprocher à l'égoïste, ce n'est pas d'être le dernier terme de ses affections, mais d'en être l'objet unique ; ce n'est pas non plus d'aimer les autres pour lui, mais de n'aimer que lui. 
 
Nous savons bien que c'est toujours nous que nous cherchons jusque dans nos démarches les plus désintéressées. Nous ne pratiquons l'amitié qu'en vue du bonheur qu'elle nous procure ; nous n'aimons d'amour que pour le même motif; notre bienfaisance n'a peut-être pas d'autre but. Les sacrifices que nous faisons à une personne aimée, nous sont encore inspirés par l'amour de nous-mêmes. Cette loi est irrésistible, nul ne peut s'y soustraire.Cependant, en général, les hommes ne se renferment pas en eux-mêmes pour être heureux ; ils trouvent leur bonheur dans les autres, dans le bien qu'ils leur font, dans les jouissances qu'ils leur procurent ou qu'ils en reçoivent. Il est naturel qu'on se plaise et qu'on se recherche dans ses semblables ; l'égoïste ne se recherche et n'a de satisfactions qu'en lui-même. Il lui semble absurde de s'occuper d'autre chose que de lui. 
 
L'enfance, chez laquelle les instincts animaux sont très développés, est en général fort égoïste ; il n'en est pas de même de la jeunesse, généreuse et pleine d'illusions ; elle ne vit que d'amour, d'amitié, de dévouement. L'expérience n'a point encore détruit ses erreurs, ne les a point arrachées de son cœur ; elle est confiante, expansive, croit à l'affection d'autrui et prodigue facilement la sienne. L'âge mur, qui a davantage l'expérience des choses de la vie est plus positif, plus réfléchi ; il obéit souvent aux calculs et aux inspirations de l'égoïsme. l.a vieillesse, de laquelle tout se retire, qui n'a plus que quelques années à passer sur la terre, se renferme en elle-même. Le vieillard, continuellement préoccupé de la crainte de la mort et des soins nécessaires à son grand âge, est la plupart du temps égoïste. 
 
L'isolement, le célibat, quand il n'est pas inspiré par la charité et la foi, les occupations sédentaires, tendent aussi à fermer le cœur à tout ce qui n'a pas d'intérêt individuel. Il n'est pas bon que l'homme se sépare de ses semblables ; il s'enlève ainsi l'occasion de pratiquer de grandes vertus et d'accomplir des devoirs nécessaires au perfectionnement de l'âme. 
 
Les souffrances physiques, les affections chroniques surtout, qui portent sans cesse l'individu à chercher des soulagements à ses maux, qui mettent continuellement le malheureux patient face à face avec la douleur, sont une cause puissante d'égoïsme. 
 
Les peines morales n'agissent point de la même manière : loin de concentrer l'homme en lui-même, elles le forcent à s'épandre pour chercher eu autrui des consolations Rien ne lie les hommes d'affection comme l'infortune, et l'amitié cimentée par les larmes, celle surtout qui vient au secours du malheur, ne périt jamais. Il est si doux de donner des consolations, il est si bon quelquefois d'en recevoir ! 
 
Jamais, à aucune époque, l'égoïsme ne fut aussi développé qu'à la nôtre. Une philosophie subversive tend à mettre en doute tous les devoirs ; les vertus ne sont plus honorées, la conscience passe pour un préjugé ; et si la foi n'est pas éteinte, les hommes s'endorment dans une mortelle indifférence sur les choses de l'autre vie. 
 
Nécessairement, dans de telles conditions, l'égoïsme doit se faire jour et remplacer dans le cœur toutes les vertus, toutes les nobles tendances qui en sont l'ornement. Ce vice est devenu parmi nous une science, qui consiste à savoir profiter le plus possible de tout, en rendant le moins qu'on peut : c'est une véritable exploitation des personnes et des choses au milieu desquelles on vit. Pour être égoïste dans ce sens, il faut une certaine habileté, car il s'agit d'attirer l'affection des hommes en ne méritant que leur haine ; d'obtenir leur estime en n'étant digne que de leur mépris ; de gagner leur confiance en la trompant tous les jours. Une semblable tâche effraierait un honnête homme et présenterait à ses yeux d'immenses difficultés. Mais celui qui n'a d'autre règle que son intérêt, qui n'est plus susceptible de remords, celui-là trouve qu'il peut l'accomplir en y mettant un peu d'art et d'hypocrisie. Cacher ses défauts et ses vices, montrer les apparences de vertus qu'il n'a pas, voilà son unique, mais puissant moyen de réussite. Il ne se met en opposition ouverte ni avec les convenances, ni avec les lois, mais il ne leur sacrifie ses goûts, ses désirs, ses intérêts que quand il y est absolument contraint. 
 
Un pareil système ne peut exister que chez un homme habile et surtout expérimenté. Il suppose toujours une étude approfondie du monde, et des motifs secrets qui font agir les hommes. En effet, l'égoïste a déchiré le voile du cœur humain ; il en a pénétré les plus intimes pensées. Jamais il ne s'arrête à la surface ; il va chercher plus loin la réalité ; car il suppose que les autres, ainsi que lui, ne possèdent qu'un vernis menteur de vertus, de générosité, d'amitié, de bienfaisance. Sa froide raison, qui pèse tout au poids de l'intérêt individuel, salit ainsi les plus nobles actions, les vertus les plus pures. Elle croit que les dévouements, s'il en existe, sont des bévues de jeunesse ou d'inexpérience ; que l'abnégation est une folie stupide, et la charité une faiblesse dont se moquent intérieurement ceux même qui en sont les objets. Cherchant sans cesse à pénétrer la pensée d'autrui, l'égoïste rend la sienne impénétrable. Il vit en guerre continuelle avec le genre humain, guerre d'embuscade et de ruses occultes, dans laquelle il pense que le plus habile est le plus sage, le plus hypocrite, le plus raisonnable.
 
Parfois il arrive que l'égoïsme n'est point ainsi le produit d'un calcul habile, d'un système profondément combiné. Il naît des dispositions naturelles de l'individu et de certaine insuffisance ou faiblesse de l'esprit et du cœur. Ce genre d'égoïsme n'a point le caractère vicieux du précédent, il est moins dans la raison que dans la pente naturelle du caractère. Dépourvu d'habileté, il a quelque chose de matériel et de brutal qui se montre à nu sans précaution et sans honte. 
 
Le premier, plus coupable, sait garder les apparences ; il ne heurte personne, il ne s'étale point aux regards. Le second, au contraire, se fait voir sans pudeur ; il inspire le plus profond dégoût, parce que tous les hommes peuvent l'apprécier et en voir la laideur. Le premier est un serpent qui s'insinue sous les fleurs et qui arrive, en se cachant , à son but; le second, est un animal immonde qui se jette brutalement sur sa proie. La société est pleine d'égoïstes semblables au serpent, c'est- à-dire, d'amis trompeurs et perfides, de spéculateurs sans conscience, de débauchés hypocrites, de philanthropes avares et sans entrailles. C'est à ceux-là, vraiment criminels, qu'il faudrait infliger, s'il se pouvait, le stigmate de la haine publique ; ce sont ces hommes qu'il faudrait démasquer et vouer à l'ignominie. Quant aux autres , ils sont nombreux aussi , mais ils ne sont dignes que de dégoût, de pitié peut-être ; on doit les éviter plutôt que les blâmer ; il faudrait les refaire plutôt que les punir.
 
L'égoïste viole tous les sentiments que la nature inscrivit au cœur de l'homme ; il foule aux pieds tous les devoirs que la société et la morale imposent.

Voyez-le, dans le sein de la famille, se refusant aux plus douces jouissances, méconnaissant la voix du sang, et brisant les liens d'affection que la nature établit entre les parents. Il ne voit dans son père et sa mère que des êtres qui ont accompli vis-à-vis de lui des devoirs qu'ils s'étaient volontairement imposés, et qui, du reste, ayant reçu des soins de leurs ancêtres, les devaient à leur descendance.

Mais bientôt il ne s'en tient plus à cette horrible ingratitude. De quoi n'est pas capable celui qui oublie le premier des bienfaits, celui de l'existence ? Il finit par regarder les auteurs de ses jours comme des surveillants incommodes qui lui imposent dés égards gênants, qui le restreignent dans ses goûts, dans ses passions. Il voit en eux les détenteurs de biens qui lui permettraient de vivre heureux, et d'horribles pensées, de criminels désirs traversent son cœur. Qui sait même si le malheureux, agenouillé près le lit de mort de son père, n'a pas suivi de l'œil les progrès du mal, dans de parricides espérances d'indépendance et de fortune ?

L'égoïste regarde son frère comme un être qui vient lui ravir une part d'héritage et d'affection.

Dans ses enfants, il ne voit que des charges pour lui, ne pense qu'aux privations qu'il faudra s'imposer pour eux ; il regrette de leur avoir donné le jour et néglige de les instruire par avarice ; ou bien, tombant dans un excès contraire, ou les aimant pour ses jouissances, il ne les contrarie en rien, ne corrige pas leurs mauvais penchants, et prépare ainsi l'infortune de leur vie tout entière.

Si l'égoïste est mauvais fils et mauvais père, sera-t-il bon citoyen ? Sera-t-il capable d'aimer sa patrie, de se dévouer pour elle ? Quoi ! la chose publique pourrait intéresser celui qui n'a d'autre dieu que lui-même ! Ne croyez pas qu'il veuille exposer son repos, sa fortune ou ses jours pour ses concitoyens. La patrie est un mot vide de sens ; il ne commettra jamais l'ineptie de se sacrifier pour des inconnus, pour des hommes qui ne lui en auraient aucune obligation, et qui, du reste, ne lui rendraient ni sa fortune, ni sa vie. Les héros morts sur les champs de bataille et immortalisés par l'histoire ne sont, pour lui, que des fanatiques.

L'égoïsme a poussé, de nos jours, sur la foi politique ; il a éteint dans les cœurs l'amour sacré de la patrie ; il a fait de la France une nation abâtardie, prête à subir toutes les tyrannies au-dedans et toutes les humiliations au-dehors. Chacun se préoccupe exclusivement du bonheur personnel ; le faisceau commun se disjoint, la décadence arrive à pas de géant.

Où sont donc ces dévouements sublimes qui poussaient tout un peuple, comme un seul homme, à la frontière ? Nous n'avons plus que des intérêts privés qui s'agitent stérilement dans des préoccupations individuelles. L'honneur national n'a plus d'écho dans les poitrines Les peuples ne sont plus solidaires des nationalités qui succombent. Des industriels, qui jouent leur fortune au scrutin, attirent les regards et l'attention des citoyens. Cette plaie honteuse de l'égoïsme ronge la société entière ; elle existe dans les masses, elle atteint les sommités, les gouvernants, ceux qui sont à hauteur d'exemple pour tous. Tous les efforts, toutes les tendances, nous entraînent sur cette pente fatale. Les égoïsmes combinés tournent les forces sociales vers l'industrie et les besoins matériels.
Dans cette voie, la ruine nous parait inévitable ; et, si nous n'avions foi dans le secours d'en-haut, si nous ne pensions que la croix arborée au sommet du Golgotha, et qui brille sur les nationalités chrétiennes, dut les protéger et les maintenir, nous craindrions pour notre patrie ces grandes catastrophes qui vinrent briser les civilisations de l'ancien monde, et les plonger dans les ténèbres de la plus profonde barbarie. Nous ne savons pas ce que Dieu nous garde ; mais l'avenir nous parait chargé d'événements suprêmes, et notre société sera fortement ébranlée, modifiée , si elle n'est pas complètement détruite.

L'égoïste, n'aimant que lui au monde, ne connaît pas la pitié, l'humanité : son cœur n'est accessible qu'aux malheurs qu'il éprouve ou qu'il craint ; s'il est fâché qu'il y ait des infortunés sur la terre, c'est que leur présence et l'aspect de leurs misères troublent son repos et choquent ses yeux. Jamais il ne descend dans l'asile de la pauvreté pour y semer l'aumône ou les consolations. Sa porte est fermée à tous les malheureux ; il mange son pain dans l'isolement, et ne permet pas que le pauvre en ramasse les miettes.

Si parfois il écoute avec intérêt le récit d'un malheur, les plaintes d'un cœur en proie à la souffrance, c'est pour se féliciter intérieurement de n'être pas dans la même position. Dans les calamités publiques, il cherche quel profit il pourrait tirer des circonstances : son principe , c'est que les autres hommes sont égoïstes, ainsi que lui, et qu'il serait bien fou d'être leur dupe. Il est, dit-il. ici-bas pour faire son bonheur, et il ressemble à tout le monde en se préférant à tout .

Les conventions sociales, les exigences de l'amitié , de la famille, sont des entraves dont il ne veut être ni dupe ni victime. Si les autres hommes s'écartent du but qu'ils veulent atteindre, c'est leur faute, et il ne voit pas pourquoi il ne profiterait pas des bévues que leurs passions leur font commettre. La prudence et l'insensibilité sont les deux principes de l'égoïste, les choses qu'il érige en vertus, et qui dirigent sa conduite tout entière. Quant à de la probité, il en a autant qu'il en faut pour paraître en avoir. Dans ses relations, il cache sous des formes prévenantes la dureté et la sécheresse de son cœur. Ses prévenances ne marquent ni l'envie de plaire aux autres, ni de les servir ; ce sont seulement des moyens de ne pas aliéner les personnes qui lui sont utiles. Sa pensée dominante, qui ne le quitte jamais, c'est l'avantage qu'il peut tirer des hommes, des choses, des circonstances ; et, suivant les cas, il est poli, presque affectueux : on bien froid, indifférent, cruel même, et sans entrailles pour personne. Recevant tous les services, n'aimant à en rendre aucun, ne cherchant que ses aises, et ne craignant pas de gêner les autres, il vit comme s'il jouait une partie qu'il faut gagner contre tout le monde. L'égoïste n'a pas d'affections, il n'a que des liaisons plus  ou moins intéressées, et les protestations d'amitié que son intérêt lui arrache, s'évanouissent devant le plus petit sacrifice, devant le plus léger obstacle. Un pareil être, vivant, au sein de la société, comme une bête sauvage, n'a point d'amis ; il n'a point honte d'être heureux à l'aspect de certaines misères, personne ne plaindra les siennes ; il ne pleure pas sur la mort des autres, personne ne suivra son convoi, aucun regret ne l'accompagnera au-delà du tombeau. S'il a le triste bonheur de satisfaire tous ses appétits et tous ses goûts, il demeure étranger aux plus douces jouissances de l'âme, à celles qui naissent des affections mutuelles dans les rapports sociaux. 
 
L'égoïsme est une affection incurable chez ceux qui le doivent au vice de leur organisation et à l'insuffisance de leur esprit et de leur cœur. Chez ceux qui l'ont réduit en système, qui s'en sont fait une règle de conduite, il est la négation d'une saine philosophie, des principes moraux et religieux ; quelquefois le résultat du vice et de la dépravation. Il est certain qu'en inspirant à ces hommes l'amour de Dieu et des principes éternels de la philosophie et de la morale, on guérirait chez eux cette horrible plaie.

Référence

P. BELOUINO, Les passions dans leurs rapports avec la religion, philosophie, la physiologie et la médecine légale, tome 1, Walle, Paris, 1844, p. 196-204.

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