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jeudi 21 juillet 2011

Une vision de l'islam au XIXe siècle, par E. Lamairesse, 1899.


 L'œuvre de Mahomet

L'institution principale de Mahomet, la guerre sainte, que les Musulmans font toutes les fois qu'elle a chance de succès, est la négation directe de la liberté de conscience et de la fraternité humaine, deux dogmes essentiellement communs aux religions altruistes. On peut donc s'étonner que quelques écrivains aient considéré la réforme de Mahomet comme le prélude et presque l'équivalent en Orient de la Réforme protestante en Occident ; et il paraît superflu d'établir une comparaison détaillée entre l'Islam, d'une part et de l'autre le Christianisme ou le Bouddhisme qui prêchent la charité ou compassion universelle.

Et cependant l'Islam est une religion puissante. Par une conception monothéiste très simple et tout à fait absolue, elle saisit l'esprit des individus et des masses et peut donner au sentiment religieux, limité à la piété envers Dieu, une satisfaction assez complète pour qu'on ne voie jamais un vrai croyant abjurer sa foi. Un bon Musulman est un adorateur fervent de Dieu et un guerrier intrépide ; il possède toutes les vertus sociales: la sincérité, la probité poussée jusqu'à l'abstention du prêt à intérêt, la tempérance à un degré que lui seul atteint, l'hospitalité, la libéralité la plus large envers les pauvres, l'horreur du jeu, la mansuétude envers les serviteurs et les animaux, la patience à l'égard de tous les maux, la résignation aux décrets d'Allah dans tous les malheurs publics et privés (1).

L’Islam, peut-être, a été un progrès pour une partie des peuples qui l'ont gardé définitivement. Mais pour juger s'il a fait proavancer l'humanité, et dans quelle mesure, il faut remonter à son point de départ, puis regarder la carrière parcourue et le point atteint.

Son point de départ a été la religion Juive, telle qu'elle était comprise et pratiquée du temps de Mahomet par ceux qui, sans appartenir au peuple Juif, en avaient la foi et la piété (2). Ils étaient très nombreux à la Mecque ; on en cite quatre particulièrement, Othman,Waraca, Obeïdallah, Zeid B. Amru, parents ou amis de Mahomet et ayant eu avec lui de fréquents rapports. La plupart des Koreish étaient au fond monothéistes, Mahomet était du nombre de ceux-ci. Sa conduite jusqu'à l'âge de 50 ans environ, où il rompit avec les Juifs de Médine est celle d'un dévot monothéiste. Comment expliquer autrement sa chasteté et les autres qualités presque religieuses dont on lui fait honneur jusqu'à 25 ans, âge de son mariage, puis sa constante fidélité à Kadidja (qu'on ne peut attribuer qu'en partie à l'ambition). Ce sont là essentiellement des vertus juives, telles qu'on les trouve recommandées ou prescrites par la Bible. Ses retraites continuelles à la grotte du Mont Hira, dans les années qui précèdent la déclaration de sa mission prophétique, et les essais poétiques qu'on lui attribue à cette époque révèlent un mysticisme inspiré par le précepte :

« Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces » (3).

Il suivait les pratiques juives pour la fête, pour les prières et jusque dans la manière de porter sa chevelure. Il fréquentait la Synagogue et avait pour intimes ou parents des Arabes judaïsants ou christianisants.

Seulement, comme il était illettré, il ne put faire des renseignements oraux qu'il recevait un corps de doctrine exactement fondé sur des textes, et son imagination dût suppléer à son instruction pour lier dans un ensemble les matériaux recueillis. Ce fût donc, en réalité, à la loi juive enseignée principalement par le Pentateuque et les Psaumes qu'il se crut mission d'appeler les Arabes, comme étant le dernier prophète.

Nous avons une notion exacte du Monothéisme juif à l'époque de David par le magnifique Psaume de l'Exode (CXIII), le chant national des Hébreux que les Catholiques chantent aux vêpres du dimanche: (In exitu Israël... «Nous n'en citerons que les versets essentiels :

3. Notre Dieu est dans les cieux ; il a tout créé, tout fait selon sa volonté (4).

4. Les idoles des nations sont d'or et d'argent, œuvres impuissantes de la main des hommes.

5. Que ceux qui les font deviennent semblables à elles, ainsi que tous ceux qui ont foi (5).

11. Ceux qui craignent le Seigneur ont espéré en lui ; il est leur aide et leur protecteur.

12. Le Seigneur s'est souvenu de nous et il nous a bénis.

13. Il a béni tous ceux qui le craignent ; les petits aussi bien que les grands.

14. Que Dieu vous comble de biens, vous et vos fils.

13-16. Il a fait le ciel et la terre et donné la terre aux humains.

17. Seigneur, les morts ne le loueront pas, ni ceux qui descendent dans la région inférieure (descendunt in infernum).

Dieu se trouve ainsi défini comme créateur tout puissant, comme maître unique qui maudit les idoles et les idolâtres ; il est l'aide et le protecteur des pieux (6) ; il les récompensera jusque dans leurs enfants ; il est donc providence et intervient dans les affaires humaines.

Dans ces versets il n'est point question des récompenses d'une autre vie ; le verset 17 semble même les exclure : puisque les morts ne loueront pas le Seigneur, il n'y aura pas de bienheureux après la mort ; cependant il pourra y avoir des hommes plongés dans les régions inférieures.

Le dogme de la vie future est très effacé dans la Bible ; elle se borne presque toujours à des menaces de maux terrestres, qui s'étendent jusque dans les générations à venir. La Géhenne est mentionnée, mais rarement cependant.

Mais, il est certain que la croyance au Paradis et (7) surtout à l'enfer, enseignée dans beaucoup d'écrits juifs en dehors de la Bible, était générale à la fois dans le judaïsme et dans le christianisme à l'époque de Mahomet. La résurrection est éloquemment expliquée par Saint Paul dans son épître aux Corinthiens, chapitre XV (8). En l'adoptant, il n'a fait que suivre l'opinion régnante de son temps.

Mais, pour des motifs politiques, il en a fait, un abus immodéré. Voyant que les peines et récompenses éternelles impressionnaient fortement des natures incultes, il a eu constamment à la bouche la menace de l'Enfer qui se liait si intimement à la guerre sainte, et il a imaginé les délices sensuels de son Paradis.

Tous les biographes européens de Mahomet s'accordent à dire qu'il n'a rien trouvé. Cependant on ne peut guère lui contester trois inventions à peu près originales : la guerre sainte, les délices matérielles du paradis, l'abstention du vin et du jeu de hasard. En ce qui concerne la première institution, on objecte qu'elle est empruntée à Moïse qui a prescrit l'extermination des peuples habitant la Terre promise. En donnant cet ordre, Moïse a obéi à une nécessité politique momentanée. Pour que les Hébreux restassent maîtres non troublés du pays à occuper, il fallait en faire disparaître les habitants ; tous les conquérants qui n'ont pas pris celle mesure radicale ont fini, l'histoire le prouve, par être évincés ou se fondre avec les vaincus, ce que ne pouvait admettre Moïse qui voulait préserver les juifs de l'idolâtrie. Mais ce législateur n'a point ordonne de faire la guerre aux idolâtres en dehors de la Palestine. C'est bien Mahomet qui a institué la guerre sainte universelle. Il y a été conduit évidemment par les circonstances ; mais il a pu emprunter aux juifs de sou temps les sentiments qui l'ont inspiré. D'après la Gemare de Babylone (Talmud) :

« Tout incirconcis mérite la mort ; il la reçoit si la politique ne le protège: Dans tous les cas, il est un ennemi, il n'a aucun droit et ne peut réclamer aucune justice ; le magistrat qui refuse de l'entendre fait son devoir. Dans les pays où les gentils sont au pouvoir, l'israélite qui les trompe, même par faux serment, n'engage pas sa conscience, il fait œuvre pie. »

Cette morale, trouvait à la rigueur son excuse dans de l'oppression où vivaient ceux qui la pratiquaient.

Quant aux autres vertus que le Coran a confirmées ou introduites chez les Arabes, elles se trouvent dans la Bible à un degré supérieur.

1° Part des pauvres et des humbles.

Le Coran a fait aux pauvres une part aussi large que possible par l'assistance privée et légale, mais il recommande de tenir dans l'aumône un juste milieu entre la prodigalité et la parcimonie. Il n'a donc en vue que la satisfaction d'un besoin politique et social auquel a pourvu plus ou moins complètement tout législateur, tout homme d'état. Au contraire Moïse non seulement fait de tout une part pour le pauvre, mais il le protège, il le défend dans son domicile, dans sa liberté, contre le créancier impitoyable ; il annule les dettes tous les sept ans ; il prescrit tous les 49 ans un jubilé, c'est-à-dire un nouveau partage des terres ; c'est un communisme intermittent. Enfin Dieu est l'ami du pauvre et de l'infirme et presque l'ennemi du puissant et du riche.

Esurientes implevit bonis et divites dimisit inanes. (Vulgate et Magnificat à Complies le dimanche).
Traduction littérale : Il a tout pris aux riches et tout donné aux meurt-de-faim.

« Dispersit superbos mente cordis sui: deposuit potentes de sede et exaltavit humiles. »
Traduction libre : Il a chassé les orgueilleux, abattu les aristocrates et fait régner les sans-culottes.

Pour tout cela le Coran est en arrière de la Bible.

2° Aide et fraternité entre coreligionnaires.

Ils sont également obligatoires dans les deux religions : Diliges proximum tuum sicut te ipsum. Tu aimeras ton prochain comme toi-même.

Toute la question est dans la définition du mot prochain. Il parait avoir été entendu d'abord dans le sens de proche ou parent et ensuite, par extension, dans celui de coreligionnaire, en donnant le nom de frère à un coreligionnaire quelconque. Sans doute il y a exception pour les ennemis personnels : in odio habebis inimicos tuos. Peut-être en cela encore la Bible dépasse-t-elle le Coran : Exode, chap. XXIII :

4. Si tu rencontres le bœuf de ton ennemi ou son âne égarés, tu les lui ramèneras.

5. Si tu vois que l'âne de ton ennemi a failli sous le poids, tu l'aideras à se relever.

On trouve dans les deux religions des dispositions en faveur de la veuve, de l'orphelin et de l'étranger ou voyageur, plus encore dans le Pentateuque que dans le Coran (9).

3° Loi pénale : 
 
Elle est commune aux deux livres ; c'est la loi du talion. Moïse établit trois villes de refuge pour les homicides par imprudence. Moïse punit de mort la sodomie et la bestialité. Le Coran est muet à cet égard.

4° L'usure :

L'usure entre juifs est interdite par la Bible. Il n'est permis aux juifs de prêter à intérêt qu'aux étrangers et ils ne doivent pas leur emprunter. Si un juif a prêté à un autre juif, sans intérêt comme il est prescrit, il ne doit point le presser pour le remboursement. En fait, le musulman obéit à ce verset :

« Si votre débiteur éprouve de la gène, attendez qu'il soit plus aisé ; si vous lui remettez sa dette, ce sera plus méritoire pour vous. »

Le musulman ne prête pas à usure, mais il contracte des emprunts usuraires qu'il acquitte fidèlement. L'emprunt est une cause de ruine pour les musulmans et États musulmans, Moïse fut hautement prévoyant en l'interdisant aux juifs, et en leur permettant de prêter à l'étranger.

5° La mansuétude envers les serviteurs est l'objet de plusieurs prescriptions dans le Coran et dans la Bible. L'un et l'autre Livre restreignent et abrègent le plus possible la condition de servage appliquée aux coreligionnaires et adoucissent l'esclavage de l'étranger jusqu'à en faire une domesticité héréditaire. Le Décalogue (Lévitique, XXI) condamne comme un criminel celui qui frappe à mort un esclave ; V. 20. Il affranchit l'esclave à qui son maître a crevé un œil ou brisé une dent ; V. 76 et 27. Un juif esclave doit être affranchi au bout de sept ans.

La loi juive a des stipulations particulièrement favorables aux filles d'esclaves et surtout aux captives ; celles-ci ne peuvent être les épouses que de ceux qui les ont conquises. De même, la fille juive vendue comme esclave par son père obéré ne peut être que l'épouse de son maître. (Exode XXI. 7 à 11). En cette matière encore la Bible est plus libérale que le Coran.

Comme les musulmans prennent leurs captives pour concubines, il est intéressant de citer la loi juive à cet égard : Deutéron, chap. XXI.

11. S'il se trouve au nombre des captifs que Dieu a livrés à ton bras une belle femme et que tu l'aimes et veuilles l'avoir pour épouse,

12. Tu la conduiras à ta maison où elle fera sa toilette du corps,

13. — Elle quittera les vêlements qu'elle portait, lorsqu'elle a été prise et restera dans la maison occupée pendant un mois à pleurer son père et sa mère ; ensuite tu la posséderas et elle sera ton épouse ;
Si ensuite cette union le déplaît, tu la renverras libre, tu ne pourras ni la vendre ni la molester ; parce que tu l'as outragée.

Lorsqu'un esclave prend refuge chez un juif, celui-ci doit le garder. Deuteron, chap. XXIII.

15. Tu ne livreras, pas à son maître l'esclave qui s'est réfugié chez toi.

16. Il habitera avec toi le lieu qu'il voudra ou se retirera dans l'une des trois villes à l'abri de toute molestation.

Citons encore le Deutéronome :

XXII. — 6 et 7. Tu ne prendras pas la mère d'une couvée de petits oiseaux dans son nid.

10. Tu n'attelleras pas à la même charrue un âne et un bœuf.

XXV. — 10. Tu n'attacheras pas par la bouche le bœuf qui foule le blé sur ton aire.

6° La mansuétude à l'égard des animaux est également ordonnée par les deux Livres.

7° La patience dans toutes les tribulations est sémitique d'origine et de tempérament. C'est la vertu des prophètes. Les arabes et les juifs revendiquent également Job comme exemple et comme modèle.

Chez les uns et les autres elle n'est que trop souvent, à l'inverse de la vertu bouddhique et chrétienne du pardon des injures, que la dissimulation du ressentiment jusqu'à l'heure propice à la vengeance. C'est ainsi que David lègue à Salomon la punition non avouée de Joab meurtrier d'Absalon et de Gera fils de Semei.C'est ainsi queMahomet fait accepter pour arbitre du sort des Béni Koryttah Juifs, Sad qu'il savait implacable contre eux. C'est ainsi qu'il encourage les croyants de la Mecque qui sont dans l'impossibilité d'émigrer, à dissimuler leur foi tout en la gardant. Pour le Musulman, le martyre, c'est la mort dans les combats pour la foi ; ce n'est point la résistance aux tourments pour l'attester. Il n'imite point les Macchabées. En cela il diffère des juifs, des bouddhistes et des chrétiens qui ont fourni à l'histoire des religions ses plus belles pages, notamment la Passion de Jésus-Christ, par le père Didon, et les Martyrs de Lyon, par Renan.

8° La résignation aux malheurs publics et privés est propre presque exclusivement aux Musulmans ; ou du moins ils l'ont élevée à un degré tout nouveau. Ils l'empruntent à la notion de Dieu que Mahomet a adoptée et inculquée après qu'il eût inauguré la guerre sainte sans s'inquiéter ou s'apercevoir de son désaccord avec celle qu'il avait eue primitivement, la notion juive de Dieu-providence, de Dieu-justice, et qu'il conserve implicitement, puisqu'il admet que Dieu peut être fléchi par la prière, modifier ses décisions, et changer le cours naturel des choses. De sa prescience, il conclut le tableau réservé, la prédestination. Le guerrier est dans sa main. En vain il cherchera à éviter le péril, si son heure a sonné. Il distribue à son gré le bien et le mal, le vice et la vertu. Ce n'est plus la réunion et la coordination suprême de toutes les perfections. C'est la toute puissance irresponsable et insondable à laquelle il faut obéir aveuglément. L'idée de justice prédominante dans la Bible s'efface (10).

Le Coran dit III et 67. — Dieu accordera sa miséricorde à qui il voudra ; il est le suprême dispensateur des grâces, LXII (Médine). — 4. La foi est une faveur de Dieu ; il l'accorde à qui il veut et il est plein d'une immense bonté. — 6. Juifs, si vous imaginez être les alliés de Dieu à l'exclusion de tous les hommes, désirez la mort si vous dites la vérité (c'est-à-dire : offrez votre vie en témoignage).

De ces citations on peut rapprocher les suivantes : Quos vult perdere Jupiter dementat (Horace). — La grâce souffle où elle veut (Calvin et Jansénius) (11).

Le Dieu de la Bible est un Dieu jaloux. Il ne faut s'attacher qu'à lui, ne s'adresser qu'à lui. Si Qarum, au lieu de supplier soixante-dix fois Moïse, avait invoqué le Seigneur une seule fois, il aurait été pardonné. — Allah, dans le Coran, ne raisonne pas, ne discute pas, il ordonne, il impose, il promet et menace, il frappe ou récompense.

Tous les musulmans sont égaux devant lui, mais comme tous les sujets devant un despote : LL. 10e année de la mission. — 56. « Je n'ai créé les hommes et les génies qu'afin qu'ils m'adorent. — 57. Je ne demande point qu'ils me nourrissent. — 58. Dieu seul est le dispensateur de la nourriture, le Fort, l'Inébranlable. » — Puisque le despotisme trône au ciel, il doit aussi régner sur la terre, il est le régime obligé des populations musulmanes ; et celles-ci, ainsi que le professent les sectes intransigeantes dans leur logique inflexible doivent former une Théocratie sous un chef unique.

Dieu étant pour Mahomet l'être absolu, il a dû, à mesure qu'il avançait dans sa mission, accentuer l'adoration et le culte beaucoup plus que les juifs, au moins que ceux de son époque ; depuis la destruction du Temple où l'on immolait des victimes, bien que les derniers prophètes se fussent déclarés plutôt contraires aux sacrifices sanglants, très peu ou point de place est donnée au culte et aux cérémonies primitivement instituées ; les synagogues ne sont point des temples et il n'y règne point un recueillement religieux ; simples écoles elles ne servent qu'à l'instruction et quelque peu à la prière collective peut être, mais privée ; ce sont des salles de conférences religieuses.

Le titre de rabbin ne donne à celui qui le porte aucun caractère sacerdotal ; nommé à l'élection, pour l'instruction et la direction de la communauté juive, il n'a pas la mission de prier et d'officier pour elle. Les Juifs n'ont point d'oraisons d'invocation ou d'imploration de la faveur divine pour obtenir des grâces spirituelles ou temporelles.

Les Musulmans non plus ; d'où plusieurs écrivains ont conclu qu'ils ne croient pas à l'intervention de Dieu dans les affaires humaines. Cependant nous voyons le contraire dans beaucoup de leurs récits pieux et il faut reconnaître chez eux, au moins à titre d'exception, cette dérogation au dogme du fatalisme.

En général la prière musulmane se réduit à une exclamation adorative, comme le « mani pedma oum »des Thibétains, accompagnée d'une mimique qui en fait un exercice en quelque sorte hygiénique se répétant cinq fois par jour et dans toute occasion importante, ce qui n'a pas lieu chez les juifs. Elle est un rappel continuel à la soumission à Dieu et à ses préceptes. Des jeûnes fréquents et prolongés, imités des juifs il est vrai, concourent à l'effet de la prière. Mais ce sont là des pratiques tout extérieures. Il n'y entre ni le recueillement, ni l'examen de soi-même pour le perfectionnement, qui tiennent une si grande place dans les religions et même les Écoles philosophiques aryennes. Ce n'était point dans le tempérament des Sémites.

Quant au culte, le souvenir du temple de Jérusalem, l'exemple de la Kaaba et aussi sans doute celui des Églises chrétiennes, en avaient appris à Mahomet la nécessité pour rallier ensemble les fidèles et leur communiquer un sentiment commun. Le monument religieux était l'expression muette, mais permanente de ce sentiment. Aussi le premier acte de Mahomet à Médine fut-il la construction d'une Mosquée, consacrée à la prière et à l'instruction pieuse.

Au moment où Mahomet inspirait par le fatalisme un courage indomptable aux croyants, il ne pouvait apercevoir qu'une partie des conséquences de cette doctrine ; car son œil n'embrassait qu'un coin du monde et de l'avenir ; là elle était un mobile d'activité, elle devait devenir un principe d'inertie ; la résignation musulmane, à ce qui a été écrit, a été en partie la cause de l'arrêt, de la civilisation musulmane et de son irrémédiable défaite ; elle pourra cependant avoir un effet utile, celui de laisser cette civilisation s'imprégner d'une civilisation supérieure et par là relever son niveau moral. Mais la cause principale et essentielle de l'infériorité musulmane est la trop grande place faite au plaisir charnel et l'effacement de la femme dans la famille.

Législateur plutôt politique et du moment, qu'universel, Mahomet a voulu, comme les Brahmes, conduire les hommes (dont il ne connaissait guère qu'une faible partie, les Arabes), par leurs cotés faibles : la terreur, et la soif du plaisir et de la richesse. Il a inspiré la terreur par l'enfer ; il a donné la richesse par les dépouilles des infidèles et il a promis les voluptés du Paradis. La croyance à l'Enfer a contribué beaucoup à rendre impitoyables les musulmans comme tous ceux qui l'ont partagée, notamment les Espagnols à certaines époques. Quant au Paradis, la pensée des Houris célestes, hantant continuellement l'imagination des musulmans n'a pu que développer chez eux, outre mesure et aux dépens de l'intelligence, le sens génésique que l'état des mœurs et la religion leur permettaient de satisfaire.

En Égypte et en Syrie, et aussi jusqu'à un certain point en Afrique, on a remarqué dans les Écoles publiques, fréquentées par les Musulmans, le rapide développement intellectuel de l'enfant et de l'adolescent, et l'arrêt de l'adulte. Les employés Arabes des Européens sont excellents pour l'exécution des ordres donnés et la surveillance, nuls pour l'initiative et pour parer à l'imprévu.

On a plusieurs fois discuté cette question : Mahomet a-t-il amélioré la condition des femmes ?

La réponse doit selon moi être affirmative, en ce qui concerne l'Arabe, pour la majeure partie des femmes. Les femmes, libres comme les filles et les veuves, restent indépendantes et maîtresses de leurs actions et de leur main. Aucune femme ne peut être forcée de se marier contre sa volonté. Sans rien ôter aux droits et privilèges que les femmes pouvaient avoir, comme Kadidja, dans certaines situations de rang et de fortune (12), le Coran a assuré à toutes les épouses un traitement doux, l'entretien nécessaire, luxueux même quand il est possible, et un minimum de galanterie conjugale appelé la pari de Dieu. Il a aboli le droit du fils à prendre possession des femmes de son père comme héritier. Il a défendu l'infanticide des filles. — Cependant, on peut lui reprocher d'avoir diminué beaucoup la liberté des femmes par les règles sévères et la séquestration qui n'existaient point avant lui chez les Arabes.

Le régime nouveau, probablement alors moins rigoureux que plus tard, a pu suffire en Arabie, à l'époque de Mahomet ; mais il faut se demander :

l° si en ce qui concerne la famille, il est un progrès par rapport à la loi juive ;
2° si, au même point de vue, il satisfait aux conditions nécessaires d'existence de la société à d'autres époques.

1. Moyse a tout fait pour assurer la pureté des mœurs, l'inviolabilité de la famille. Il a été impitoyable contre tous ceux qui y ont porté atteinte. Citons encore le Deuteronome (13) :

XXII. — 13-14. Si un homme renvoie sa femme en l'accusant d'avoir perdit sa virginité avant le mariage,

15 à 19. Son père et sa mère la conduiront devant les anciens de la ville et leur montreront les preuves de sa virginité. Si ces preuves sont admises, l'accusateur sera condamné à être battu, à payer une très forte amende, à reprendre sa femme et à la garder toute sa vie ;

20 et 21. Si l'accusation est vraie, la femme coupable d'avoir forniqué dans la maison de son père sera lapidée ;

22. En cas d'adultère, les deux coupables seront punis de mort.

23 et 24. Si, en ville, un homme déflore une vierge fiancée, tous deux seront lapidés :

25. Si. c'est dans la campagne, l'homme seul mourra.

28 et 29. Celui qui aura défloré une une vierge non fiancée, paiera au père de la fille 50 sicles d'argent et l'aura toute sa vie pour épouse.

XXIII. — 1. L'eunuque dont les testicules sont coupés ou écrasés n'entrera point, dans l'assemblée du Seigneur (sera exclus de la communauté juive) ;

2. De même le bâtard jusqu'à la dixième génération.

17. Il n'y aura point de prostituée parmi les filles d'Israël, ni de proxénète parmi ses fils.

L'Incontinence et l'Onanisme sont stigmatisés dans d'autres passages.

La femme coupable est cruellement punie, mais le mari a des devoirs rigoureux envers sa femme presque toujours unique. Il ne peut s'y soustraire par des absences prolongées de plus de 8 jours. La première année de son mariage, il est- dispensé d'aller à la guerre. Il n'y a de restriction aux obligations conjugales que pour les docteurs de la. loi ; il peut leur être accordé jusqu'à un intervalle d'un mois. La femme juive doit se bien parer pour plaire à son époux. Il n'est point question de son infériorité ; elle s'acquitte des soins domestiques comme une compagne et non comme une servante. Elle élève ses enfants et est, honorée d'eux. « Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement ». — Le père et la mère sont mis ait même rang.

Ce précepte avait une sanction terrible : Exode XXI.

15 et17. Celui qui frappera, ou maudira son père ou sa mère sera, puni de mort.

Le chap. XXI du Deuteronome assure l'obéissance dans la famille.

18. Si un mauvais fils méprise l’autorité de son père ou de sa mère,

19. Ceux-ci l'appréhenderont et l'amèneront devant les anciens de la. cité, à la porte du jugement ;

20. Et leur diront : notre fils est vicieux et et incorrigible, il méprise nos remontrances, s'adonne à la paresse, à la. luxure et à la gourmandise ;

21. Le peuple de la. ville le lapidera, et il mourra, pour que le méchant extirpé de votre sein serve d'exemple à tout Israël.

Dans le cas de deux épouses, les droits des enfants sont sauvegardés : « Si le mari aime l'une et déteste l'autre, et si le fils de celle-ci est l’aîné, le père ne pourra, le priver des droits attachés à ce titre, notamment celui d'une part double dans l'héritage. Deuteron. XXI, 15 à 11.

Voici les versets relatifs au divorce ; d'après ces textes il semble qu'il n'était pratiqué qu'en cas de répulsion motivée (14).

XXIV. — 1. Si un homme après avoir possédé une femme qu'il a épousée ne peut la garder à cause de quelque dégoût pour défaut physique, impureté (fœditatem), il écrira le libellé de la. répudiation, le lui remettra et la renverra de chez lui:

2 et 3. Et si celle-ci a un autre mari qui la prend aussi en aversion et la répudie ou bien vient à mourir,

4. Le premier mari ne pourra la reprendre, parce qu'elle a été polluée et est devenue abominable au Seigneur.

Le divorce n'était qu'une exception, le concubinage nul ; la famille était pleinement constituée. Et elle a continué à exister jusqu'aujourd'hui chez les Israélites.

Elle n'a jamais existé réellement chez les Musulmans, du moins telle que nous la comprenons, pour être la base de la société et de la première éducation. On cite des mères juives (celle des Machabés), des mères romaines, des mères chrétiennes ; on ne cite point de mères musulmanes. Pour les musulmans, d'une manière générale, la femme n'est qu'un être inférieur, un instrument de plaisir et de génération, dont tout le prix consiste dans la satisfaction qu'il procure à l'un ou à l'autre de ces points de vue. Il faut la bien traiter pour qu'elle remplisse bien son double office, mais uniquement pour cela (15).

La musulmane est habituée dès sa plus tendre enfance à la crudité des mots ; pour elle, aucune partie du corps humain ne renferme de secret. Dès l'âge de six ans, dans certaines parties de l'Orient, elle assiste aux dévergondages obscènes et aux extravagances ithyphalliques de l'illustre Karagheuz. Il n'existe chez elle qu'un sentiment de pudeur bien prononcé : celui qui la porte à cacher son visage devant un étranger, ne fût-elle vêtue que d'une simple chemise et dût-elle, pour arriver à se voiler, abandonner à la vue de l'indiscret toutes les autres parties de son corps.

On prétend que, par la séquestration et la peur, les musulmans assurent presque complètement la bonne conduite de leurs épouses ; c'est là un succès du même genre que celui obtenu en tenant les voleurs en prison. On attribue à la femme turque une chasteté relative consistant à n'aimer que le plaisir charnel avec l'homme.

Enfin on prétend que la femme musulmane est maintenue dans le devoir par le verset 35 de la S. XXXIII, une des dernières de Medine : « Les femmes vertueuses obtiendront de Dieu une récompense généreuse. » Il y a encore le verset 73 de la S. IX : « Dieu a promis aux croyants, hommes et femmes, les jardins baignés par des rivières ; ils y demeureront éternellement ; ils auront des habitations charmantes dans les jardins d’Éden. La satisfaction de Dieu est quelque chose de plus grand encore : c'est un Bonheur immense. »

Il en résulte que la condition matérielle de la femme musulmane, élevée pour cette condition, pourra la satisfaire, mais que son état moral sera toujours très inférieur. On ne lui donne aucune instruction. On lui enseigne que sa seule aspiration, sa seule ambition doit être de mettre au jour des fils. L'épouse peut être renvoyée sans allégation d'aucun motif, sans avis préalable, sans délai, même d'une heure (16). Mais elle doit rester enchaînée comme une esclave à son époux, contre son gré, négligée ou méprisée, si telle est la volonté de celui-ci. Le Coran ne stipule point pour la femme le droit au divorce (17). Les docteurs musulmans le reconnaissent dans des cas très exceptionnels En Algérie, le Cadi l'accorde assez facilement aux femmes notoirement maltraitées.

La femme divorcée peut réclamer son douaire, mais c'est là une faible garantie contre le caprice d'un maître (S. LXV, 2, 6 ; IV, 23 et aliud).

L'idée de la communauté de biens dans le mariage est étrangère aux musulmans. Chaque épouse a ses intérêts séparés, non seulement de ceux des autres femmes de son mari, mais encore des intérêts de celui-ci, au point qu'en cas de décès d'un fils le père et la mère partagent son héritage. Par conséquent, les frères de mères différentes n'ont aucun lien entre eux et sont plutôt rivaux qu'amis.

L'ignorance des femmes et la futilité de leurs goûts les rendent tout à fait impropres à exercer une direction ou influence bienfaisante sur l'éducation de leurs fils (et même de leurs filles), en sorte que les jeunes musulmans ne reçoivent que l'instruction très bornée, quoique assez répandue, des écoles publiques.

Les femmes esclaves sont traitées comme des êtres infimes. Aussi séquestrées que les épouses, elles sont expressément exclues de tous droits conjugaux ; elles sont la chose de leurs maîtres. Il n'y a en leur faveur qu'une seule disposition ou coutume : quand une esclave a donné un enfant à son maître, il ne peut plus la vendre et, à sa mort, elle devient libre (18).

Il n'existe pour aucun des fils un droit spécial à hériter soit des biens, soit des titres ou dignités ou emplois du père ou à recevoir une éducation supérieure. Comme un riche a toujours des fils nombreux, la part, d'héritage de chacun d'eux est faible et la richesse ne se transmet pas de génération en génération, pas plus que les titres et emplois. Il n'y a point de classe intermédiaire entre le souverain et le peuple, ce qui est un mal ; par contre : point de caste, ce qui est un bien. Les plus hauts dignitaires de l’État peuvent avoir l'origine la plus humble. De là le manque d'esprit de suite des gouvernements et la flagrante corruption des fonctionnaires avides de plaisir et de luxe.

En général, en pays musulman, toutes les femmes sont mariées, à l'exception des prostituées ; mais, comme un certain nombre d'hommes ont plusieurs femmes, un plus grand nombre d'autres n'en ont pas ; la proportion varie comme celle du nombre des pauvres par rapport aux riches ; d'après les dires des indigènes que j'ai recueillis, il y aurait parmi eux un tiers de célibataires en Algérie, deux cinquièmes en Égypte. La conséquence est un développement correspondant de la prostitution (19). Elle s'affiche en plein jour dans les grandes villes : à Constantinople, dans les allées de cyprès des cimetières ; au Caire et à Delhi aux balcons de certains quartiers.

Sauf l'architecture, aucun art libéral n'a fleuri chez les musulmans. La peinture et la sculpture auraient été considérées comme de l'idolâtrie ; la musique n'entrait point dans le culte et est restée barbare. — La poésie a été très cultivée, mais n'a enfanté aucune œuvre maîtresse, pas même dans l'Inde et en Perse où cependant beaucoup de sang arien s'est mêlé à celui des conquérants sémites ou mongols.

Tout le génie artistique des Arabes et des Persans s'est concentré dans l'architecture, surtout dans l'architecture religieuse. Notre art gothique a beaucoup du cachet de l'art arabe qui, originairement, s'est inspiré de l'art byzantin. L’Empire mongol de Delhi dans l'Inde nous a légué des merveilles comme le Tage d'Agra, les tours triomphales Jumelles du Kollub dans les jardins féeriques de Delhi, etc., œuvres des architectes persans. Mais la source de ces chefs-d’œuvre est tarie depuis plusieurs siècles.

La civilisation arabe a brillé d'un vif éclat à la suite de la conquête musulmane, grâce à la perception très juste et très haute qu'avait eue Mahomet des grandes qualités intellectuelles des Koreish. On compte un très grand nombre d'auteurs musulmans, principalement arabes avec mélange de juifs et de chrétiens, et même de parsis, qui ont produit une énorme quantité d'ouvrages presque tous très volumineux. Ce sont, outre des œuvres purement littéraires, des traductions ou des encyclopédies ou
des traités sur :

I. Le droit musulman, la tradition, l'histoire et la géographie ;

II. Les mathématiques, l'astronomie et l'astrologie ;

III. L'histoire naturelle et la médecine ;

IV. La grammaire, la logique, la philosophie.

C'est probablement ainsi que se groupaient les cours ou facultés dans les Universités arabes :

I. Dans les quatre subdivisions de la section I, les travaux historiques ayant trait aux musulmans sont les seuls qui aujourd'hui intéressent le monde non musulman ; ils sont recueillis et étudiés en Europe suivant leur valeur ;

II. On ne cite aucune découverte considérable des Arabes dans la section II ; mais seulement quelques constatations astronomiques ; Al Battari, classé par Lalande parmi les quarante deux astronomes les plus célèbres, a mesuré l'excentricité de l'orbite solaire avec une approximation qui n'a pas été dépassée ; mais c'est là un simple fait et non une loi  ;

III. Les Arabes eurent un grand nombre de savants médecins, mais les progrès que leur doit la science sont peu considérables.

IV. Les grammairiens musulmans se sont occupés exclusivement de la langue arabe. — Leurs logiciens ont adopté Aristote, comme notre moyen-âge, et n'ont point dépassé la scolastique. Leurs philosophes dont trois : Avicenne, Avempace et Averroès sont célèbres, sont avant tout des théologiens, souvent doublés de médecins. Ils ont exercé sur le inonde musulman une action heureuse et féconde pour l'avenir, mais n'ont laissé rien d'universel, rien de comparable à ce que nous ont légué les Descartes, les Leibnitz, etc. Comme toutes les langues sémitiques, l'arabe n'était point un instrument approprié à la philosophie, et, de plus, fixé invariablement par le Coran il ne pouvait se plier, se transformer et progresser comme l'ont l'ait les langues de l'Europe.

Les mêmes raisons d'insuffisance philologique et d'ultra-réalisme moral et religieux ont resserré la littérature musulmane dans un cercle très borné. En dehors des productions énervées du souffisme, elle appartient tout entière à ce que nous appelons le genre léger ; les poêles n'ont guère chanté que l'amour et — qui le croirait ? — le vin. Comme œuvres d'imagination les prosateurs ont composé presque exclusivement des contes semblables à ceux des Mille et une Nuits ; leur gros bagage se compose des « Nuits Arabes » qui comprennent les Mille et une, de Galland, et une série pareille, y faisant suite, et qui a été également traduite. Dans ces contes, l'imagination arabe ne se donne aucun frein ; pour pouvoir être' lu en France, Galland a dû transformer quantité d'amours contre nature et de détails érotiques, qui émaillent les récits pour des lecteurs musulmans des deux sexes.

Après avoir causé à la science religieuse et profane des perles irréparables par l'incendie des bibliothèques de l’Égypte et de la Syrie peu après Mahomet, et plus tard, par la destruction des bibliothèques et couvents bouddhistes de l'Inde, les musulmans ont fait fleurir une certaine civilisation ; mais celle-ci, presque entièrement enfermée en elle-même, n'a eu qu'une très courte et faible influence sur la civilisation générale. Au XVIIe siècle, la littérature et la science s'éteignent chez les Arabes, on pourrait dire chez les musulmans.

Une sorte de Renaissance a lieu aujourd'hui [en 1899] en Égypte, en Syrie, et dans l'Afrique du Nord, mais par la reproduction en arabe d'ouvrages de l'Europe, principalement sous les auspices des Européens. À Constantinople, au Caire, à Beyrouth et ailleurs, à part quelques anciens ouvrages arabes très estimés, on n'imprime guère que des traductions de livres européens. Bombay, qui possède plus de cinquante presses, expédie d'immenses quantités de livres arabes, pour la plupart hors de l'Inde ; ils traitent de religion, de poésie, d'histoire et de médecine, mais ce sont des ouvrages anciens qui ne propagent point la science moderne.

Depuis Averroès, l'Islam ne compte guère de nom illustre, tandis que du sein de la race juive se sont élevées des célébrités en tous genres :

En peinture et sculpture : Lévy, Lehman, Worms, Lieberman, Mosler, Israëls, Antokolsky ;
En musique : Mendelssohn, Halévy, Meyerbeer ;
Au théâtre : Rachel ;
En poésie : Heine ;
En mathématiques : Herschell, Wheer, Meyerbeer, Halphen ;
En philosophie : Spinosa, Franck, Weil ;
dans les sciences annexes : Lippman, Reinach, Germain Sée, Munk, Oppert, Bréal, Halévy, Darmesteter ;
En politique : Carvallo, lord Disraeli, Ricardo, Marx, Lasalle, — sans parler des grands financiers.

L'exclusivisme des juifs, autrefois exorbitant, diminue ; et aujourd'hui ils concourent largement au progrès moderne ; les musulmans, au contraire, sont fort distancés à cet égard et comme frappés de déchéance.

En instituant la guerre sainte, la polygamie avec séquestration des femmes, les délices du Paradis et le Fatalisme, Mahomet à modifié la loi juive dans un sens de recul pour l'adapter au tempérament des Arabes et tirer d'eux le parti qu'ils étaient susceptibles de rendre.

L'expérience a démontré qu'il n'avait accordé que l'indispensable aux nécessités politiques du moment, puisque, à sa mort, les tribus arabes se sont révoltées, trouvant trop lourd le joug de sa religion, et que pour étouffer leur mécontentement Abu-Backr, son successeur immédiat, a dû les lancer à la conquête de la. Syrie comme sur une proie. Et cette conquête n'a été qu'un prélude. Mahomet avait vu par la victoire de Bedr qu'un peuple de cavaliers nomades aguerris aux privations, pouvant se transporter à de grandes distances rapidement, sans impedimenta et sans les approvisionnements nécessaires à une armée nombreuse, frapperait partout des coups décisifs malgré une grande infériorité numérique.

Sa religion enflammait les guerriers en leur promettant, vivants ou morts, des femmes et des richesses. De là la soudaineté et l'immensité des conquêtes arabes. De là plus lard, les conquêtes des Mongols, autres cavaliers nomades dans les mêmes conditions que les Arabes. De là enfin celles des Turcs. La polygamie servait singulièrement les conquérants ; ils prenaient aux vaincus autant de femmes qu'ils pouvaient en entretenir avec les richesses dont ils s'étaient emparés, et multipliaient leur progéniture, si abondamment et si rapidement que, en Barbarie par exemple, il n'y avait plus guère que des musulmans après la seconde génération. J'ai constaté des résultats semblables dans l'Inde.

Nous avions montré que Mahomet a tenu constamment la conduite la plus habile pour arriver à la réalisation de ses plans, hautement conçus, en ce qui concerne l'Arabie. On doit lui rapporter aussi les succès obtenus après lui, et le considérer comme un très grand génie politique.

Mais ces succès n'ont point assuré le triomphe annoncé de sa religion dans le monde. Elle développait outre mesure l'amour du plaisir, et par conséquent de la richesse et l'ambition, et elle n'avait rien de ce qui les restreint : ni la croyance au libre arbitre et à la liberté humaine, ni l'examen de conscience et le retour sur soi-même pour le perfectionnement, ni le pardon des injures, ni même le scrupule dans l'emploi des moyens contre un ennemi, toutes choses dont Mahomet n'a point donné l'exemple.

Elle n'établissait entre les croyants qu'une fraternité d'armes, et on sait que cette fraternité n'exclut point les rivalités et ne réunit point par l'abnégation individuelle les volontés en un seul faisceau, comme une fraternité profondément morale (20). Mahomet n'avait songé à aucune transmission, aucun ralliement, aucune organisation religieuse. Il avait bien exhorté les Ansar et les Mohajjer à la concorde et avait désigné les Koréish pour la suprématie, pour être ce que nous appelons la classe dirigeante, mais il n'avait pas nommé expressément son successeur.

Comme sa vie avait été toute d'action, et comme il ne discutait pas, ni ne laissait discuter, il n'avait pas songé à établir une autorité religieuse, arbitre de difficultés qu'il ne prévoyait pas ; en sorte que l'Islam, comme nous l'avons dit ailleurs, est une anarchie au point de vue des croyances, quoique, politiquement, son essence soit le despotisme.

Il est résulté de là que les successeurs arabes de Mahomet se sont divisés et se sont combattus, principalement par ambition, et que les musulmans ont renoncé à un Empire unique et universel. Puis les Mongols et les Turcs ont pris successivement la place des Arabes. La fraternité musulmane a presque disparu. La polygamie, qui convenait si bien à des conquérants, a engendré pour la période de paix l'état social que nous avons signalé. Borné à l'horizon de son temps et de la Syrie, Mahomet avait cru embrasser tout le temps et tout l'espace, et la grande humanité lui avait échappé.

Comme législateur social, il est inférieur à Moïse et à Boudha. Ce sont les grands caractères et les grands cœurs qui impriment sur l'humanité des traits généraux et ineffaçables. Mahomet n'était ni tendre ni magnanime, et ses successeurs ne se sont jamais montrés tels. Leur histoire est pleine de meurtres et de cruautés. Les conquêtes musulmanes ne furent point fécondes comme celles d'Alexandre le Grand ; on peut appliquer aux Empires musulmans ce qui a été dit des anciens Empires d'Orient : « Ils ne peuvent exister qu'à l'état de conquérants ». Les invasions successives des Arabes, des Mongols et des Turcs rappellent celles des barbares, malgré l'éclat qu'ont jeté les deux premiers peuples, et la dernière est certainement un point de rebroussement dans la marche générale de la civilisation. Le plus grand bien qu'elles ont produit est d'avoir fait naître le mouvement des Croisades, qui a ruiné en Europe la féodalité.

Aujourd'hui, la religion musulmane compte cinquante millions d'adhérents dans l'Inde, cinquante millions au moins, et peut-être le double en Chine, cinquante millions environ dans le reste de l'ancien monde. Elle fait des prosélytes dans l'Inde, dans la Chine et dans l'Afrique centrale. Les musulmans sont dépendants dans l'Inde, en Chine, en Algérie, en Bulgarie, en Crimée, et dans quelques autres provinces de l'Empire russe. Ils sont maîtres dans l'Empire ottoman, où les chrétiens grecs sont en majorité, en Égypte, en Arabie, en Perse, à Tripoli et dans la Cyrénaïque, dans une partie de l'Afrique centrale et au Maroc. Là, ils ont la volonté de se maintenir, et même, à l'occasion, de s'agrandir par la force des armes... Mais l'intolérance contre les chrétiens n'y est plus qu'une exception. Le régime politique de tous ces pays est le despotisme absolu, sans frein ni contre-poids. Le souverain est le maître incontesté de la vie et des biens de ses sujets ; il en dispose sans aucune règle, soit pour ses jouissances, soit pour son ambition. La notion de l’État est à peu près nulle chez les musulmans, même chez les fonctionnaires. Un emploi est une situation personnelle. De là le gaspillage des ressources politiques. Le sultan actuel a eu toutes les peines du monde à faire réduire à cent millions la dépense annuelle du sérail. Les contributions sont arrachées par la violence, etc. Tous les États musulmans sont dans un état de décadence voisin de la chute. Ils ne tiennent debout que par l'effet de la rivalité des puissances européennes. Dans tous les pays où ils ne sont que sujets, les mahométans obéissent sans pensée de révolte, au moins actuelle, aux gouvernements qui les régissent.

Dans la dernière guerre entre les Russes et les Turcs, un grand nombre de musulmans servaient dans l'armée russe. Le prestige que le Tzar exerce sur les musulmans asiatiques prouve que l'idée de puissance étouffe chez eux les dissentiments religieux, car rien n'est plus opposé que l'Islam iconoclaste et l'Orthodoxie russe, religion des Icônes.

Partout les musulmans paraissent résignés à un état de choses qu'ils ne peuvent changer, et chaque gouvernement chrétien peut compter sur leur loyalisme.

S'ils nourrissent quelques idées de retour au passé, c'est plutôt par esprit d'indépendance et pour des motifs d'intérêt que par opposition religieuse. Partout, du reste, on est équitable envers eux et on assure l'exercice et le respect de leur religion et de leur loi.

Dans tous les pays musulmans dont les gouvernements sont chrétiens, l'état de paix et la suppression de l'esclavage ont diminué singulièrement la polygamie et par conséquent relevé la situation de l'épouse. Ce progrès ne peut que s'accélérer avec la diffusion de l'instruction, dans la population musulmane. Elle est générale parmi les hommes dans l'Inde et en Chine, et le gouvernement anglais fait, avec quelque succès, des efforts constants pour l'étendre aux femmes.

En Chine, les femmes, en général, savent lire et écrire, et les musulmans sont plus avancés que les autres Chinois, plus énergiques et plus sincères. En Algérie, on sera longtemps encore avant d'instruire les femmes arabes et même la plupart des Arabes. Ceux-ci vivent de la terre, soit comme propriétaires, soit comme locataires ou journaliers.

Ils ne forment que de petits groupes auxquels il est difficile de donner des écoles communes. Les femmes et les filles sont occupées à des soins domestiques. Mais elles ne sont point misérables ni surmenées, comme on se l'imagine en voyant la femme arabe cheminer à pied à côté de son mari monté. Cette coutume est plutôt pour affirmer la suprématie du sexe fort que pour lui éviter la fatigue.

De tout cela on peut conclure que, chez les Musulmans régis par des Chrétiens, la polygamie est généralement fort réduite et l'état familial très amélioré. Peut-être n'est-il pas pire de beaucoup que dans le nord de l'Allemagne où fleurissent, outre le divorce, la multiplicité des unions libres et temporaires et celle des naissances illégitimes (21).

Administrées honnêtement et habilement, résignées à leur situation, les populations musulmanes de l'Inde et de l'Algérie sont en progrès — lent, mais ostensible, et obéissent à l'impulsion humanitaire qu'elles reçoivent. Le bien est contagieux. Les ordres religieux transigeants de l'Islam exaltent et pratiquent la charité d'Isa ; leurs principes ne peuvent que prédominer parmi leurs coreligionnaires dans l'Inde et la Chine tout imprégnées de la compassion bouddhique.

On peut beaucoup espérer d'une religion qui a inspiré le trait suivant :

Dans une insurrection en Algérie, un marabout très vénéré avait réussi à empêcher le massacre de plusieurs français prisonniers des Arabes : l'autorité militaire voulut ensuite le décorer et il refusa par humilité. Rappelé comme témoin, il répondit aux félicitations du président du tribunal : « Je n'ai fait que mon devoir de bon musulman. »

Ce Marabout s'inspirait des versets 7 et 8 de la S. LX révélée à Médine dans la première année de l'Hégire :

7. Il se peut qu'un jour Dieu établisse entre vous et vos ennemis la. bienveillance réciproque. Dieu peut tout, il est indulgent et miséricordieux.

8. Dieu ne vous défend pas la bienveillance et l'équité envers ceux « qui n'ont point combattu contre vous pour cause de religion, et qui ne vous ont point banni de vos foyers. » Il aime ceux qui agissent avec équité.

Depuis les Croisades, on n'a plus combattu les Musulmans pour cause de religion ; ils peuvent donc en vertu des deux versets précédents être les amis des Chrétiens et ils le deviennent volontiers de ceux qui joignent la force et l'équité. Comme eux, ils invitent tous les hommes à adorer Dieu.

Les versets : Laudate dominum omnes genyes, etc., sont musulmans aussi bien que juifs et chrétiens.

Puissent tous les peuples s'unir dans un idéal commun, dans une même acclamalion : Gloire à Dieu et Paix aux hommes de bonne volonté !

E. LAMAIRESSE.


Notes.

(1) Le suicide est extrêmement rare chez les Musulmans ; la coutume du duel n'y existe point, cependant ils ne pardonnent point les injures et la compassion chez eux est toujours égoïste ; celui qui l'implore dit toujours : « Aie pitié de moi pour que Dieu ait pitié de toi le jour du jugement. »

(2) Le Deutéronome, en recommandant aux Juifs de bien traiter les étrangers qui viennent en résident parmi eux, édicte une faveur spéciale pour les Iduméens et les Égyptiens. Chapitre XXIII, verset 7 : Tu ne détesteras pas l'Iduméen parce qu'il est ton frère ; ni l’Égyptien, parce que tu as résidé chez lui comme étranger. Verset 8 : Leurs descendants à la troisième génération feront partie du peuple de Dieu.

(3) Diliges dominum Deum tuum ex toto corde tuo et ex totà animà tuà et ex tota fortitudine tuà. Deutoronom, VI, 5, qui fait partie du Pentateuque admis par Mahomet comme révélé.

(4) Deus noster in cælis ; omnia quæ voluit fecit. On ne peut donner une idée à la fois plus sublime et plus spirituelle de Dieu. Dante a dit en parlant de la demeure divine : Lià dove, si puote quel che si vuole.

(5) Le verset 5 est plutôt juif et surtout musulman que chrétien. À la rigueur en pourrait y voir la justification, sinon l'institution de la guerre Sainte. Les Catholiques qui le chantent ne se doutent guère de sa signification.

(6) Il a le caractère de providence et non celui de despote et de fatalité qu'il prend dans le Coran à partir de l’institution de la guerre sainte. Il est un point par lequel l'Islam paraît arriéré par rapport à la Bible. Celle-ci ne mentionne que très rarement les anges et Satan ; tandis que dans les livres musulmans ceux-ci, avec les démons et les diverses sectes de génies, jouent un rôle considérable et ces êtres ne sent que des restes de l'Animisme, dont les superstitions dans l’ordre chronologique et de genèse sent contemporaines ou tout au plus immédiatement postérieures à celles du fétichisme.

(7) On se rappelle que Abu Jahl, oncle de Mahomet, se sépara de lui à cause du dogme de l’Enfer. Tous les idolâtres sent voués à l'enfer ; mais les croyants peuvent racheter leurs péchés par l'aumône et la guerre sainte ou les expier en purgatoire.

(8) Son spiritualisme forme un contraste très curieux avec le réalisme de Mahomet.

(9) Deutéronome X. Aimez-donc les étrangers parce que vous-même avez été des étrangers dans la terre d'Égypte.

(10) Les psaumes nous disent : Dieu est puissant, clément et juste. Le Coran dit : Allah est grand et miséricordieux.

(11) L'opposition entre la prescience divine et le libre arbitra a disparu depuis que Kant a établi la non-objectivité du Temps et de l'Espace. S. Augustin avait certainement vu sinon démontré la solution.

(12) On sait qu'aujourd'hui encore, dans certaines tribus du désert, notamment chez une partie des Touaregs, les femmes ont une considération et une influence qui rappellent les temps de notre chevalerie.

(13) Nous rapportons à Moïse toute la législation du Pentateuque ; elle dérive de lui, bien qu'il puisse n'être pas l'auteur direct du tout.

(14) L’Évangile interdit le divorce, hors le cas d’adultère. Citons S. Mathieu, V :

31. Il a été dit : « que celui qui renvoie son épouse lui donne le certificat de répudiation » ;

32. Mais moi je dis : celui qui renvoie son épouse, hors du cas do fornication, en fait une pécheresse ; et quiconque épouse une divorcée commet l'adultère.

(15) Dans un article récemment publié ici, un de nos collaborateurs s'efforçait de prouver, d'après des docteurs de l'Islam que si la condition de la femme est misérable dans certaines parties du monde musulman, on ne saurait s'en prendre aux institutions musulmanes. Il nous semble que M. Lamairesse parle de cette question seulement d'après quelques exceptions, car, en général, la condition de la musulmane est meilleure qu'il ne le dit. N.D.L.R.

16) Une restriction au divorce est stipulée sinon par le Coran, au moins par la Sonna. Elle est imitée de celle que nous avons signalée un peu plus haut dans la loi juive, Deuteronom XXIV, 4. Après avoir renvoyé deux fois sa femme, un mari ne peut la reprendre une troisième fois qu'à la condition qu'auparavant elle ait vécu avec un autre époux qui lui aura donné le certificat du divorce, et qu'on nomme un mostahil, parce qu'il se fait payer pour jouer ce rôle considéré comme infamant. Il y a une exclamation féminine proverbiale : « Plutôt mille amants qu'un mostahil. »

(17) L'idée que Mahomet avait de la destination de la femme ne comportait pas ce droit ; il n'en est pas non plus question dans la Bible. Sans doute, Moyse n'a pas pensé qu'une femme mariée y pouvait songer, étant liée par l'amour de ses enfants et se trouvant dans l'impossibilité de prendre, divorcée, une situation quelconque, en raison de l'état des mœurs et de l'opinion.

(18) Cette disposition n'est point dans le Coran ; elle est conforme à la conduite qu'a tenue Mahomet envers la Cophte Marie. Les esclaves de cette classe sont appelées Om el ouled, mère d'un enfant.

(19) Le Coran combat ce résultat prévu a l'aide des prescriptions suivantes de la S. XXIV :

32. Mariez ceux qui ne sont pas encore mariés, vos serviteurs probes à vos servantes ; s'ils sont pauvres, Dieu les rendra riches ; car Dieu est immense, il sait tout.

33. Que ceux qui ne peuvent trouver un parti « à cause de leur pauvreté » vivent dans la continence jusqu'à ce que Dieu les ait enrichis de sa faveur. Si quoiqu'un de vos esclaves vous demande son affranchissement par écrit, donnez-le lui si vous t'en jugez digne. Donnez-leur quoique peu de ces biens que Dieu vous a accordés. Ne forcez point vos servantes à se prostituer, pour vous gagner les biens passagers de ce monde, si elles désirant garder leur pudicité. Si quoiqu'un les y forçait, Dieu leur pardonnerait à cause de la contrainte ; il est indulgent et compatissant.

(20) Les musulmans n'ont jamais mis en pratique le verset 9, de la S. XLIX, l’avant-dernière révélée :
« Lorsque deux nations des croyants se font la guerre, cherchez à les concilier. Si l'une d'entre elles agit avec iniquité envers l'autre, combattez celle qui a agi injustement, jusqu'elle ce qu'elle revienne aux préceptes de Dieu. Si elle reconnaît ses torts, réconciliez-la avec l'autre selon la justice ; soyez impartiaux, car Dieu aime ceux qui agissent avec impartialité. »

(21) À Berlin, en 1875, sur 14000 mariages,il n'y en a que 4000 religieux. Au Sleswig-Holstein, le nombre des enfants naturels égale à peu près celui des légitimes. L'émancipation féminine réclamée par Bebel existe de fait. À Dresde, capitale intellectuelle, 7000 protestants au plus sur 160000 suivent le culte du dimanche autrefois si rigoureusement pratiqué.

Source.

E. Lamairesse, « L’œuvre de Mahomet », Revue de l’islam, 4e année, n°46, p. 129-134, n°47, p. 145-147, n°48, p. 167-169, 1899.

mardi 19 juillet 2011

Le syndrome d'abandon, selon Germaine Guex (7).


Madame V. paraît n’exister que dans le personnage qu’elle se crée, enveloppe vide qu’elle cherche constamment à rendre consistante. Nous avons l’impression d’un sentiment de soi très lacunaire, aux contours mal définis, les enfants n’apparaissent que comme prolongement maternel mal différenciés d’elle. Elle cherche sans arrêt à se monter conforme à ce qu’elle croit qu’on attend d’elle, se remplissant de nos propos qu’elle régurgite sans en avoir forcément compris le sens. Elle se fait tour à tour petite fille minaudant et séductrice, ou opposante et capricieuse. Toujours en dépendance du travailleur social ou de son époux qui ne peut répondre à tant d’exigence qu’il comprend mal. Elle se montre « incapable » et l’entraîne lui-même dans cette incapacité. Passive, à la limite parfois du masochisme, elle reste méfiante envers quiconque chercherait à l’aider, il ferait beau voir s’ils y réussissent car toute relation est rapidement interrompue ou brisée par des comportements qui entraînent les interlocuteurs au rejet ou au jugement lapidaire négatif à son encontre.
Ses accès d’angoisse sont nombreux et son entourage vit dans l’obligation perpétuelle de lui prouver qu’elle est la plus belle, la meilleure, la plus aimée. Reconnaissance qu’elle recherche mais détruit immédiatement en démontrant le contraire. Facilement autodestructrice, elle peut se mutiler ou se mettre en danger, incapable, bien entendu, de cadrer suffisamment ses enfants pour le s protéger. Elle a peur de tout, sans l’admettre et ne peut lier aucune amitié véritable, s’isolant, elle supporte cependant très mal cette solitude qui est d’ailleurs plus existentielle que circonstancielle. Sa vie est dominée par une insécurité affective de base avec la crainte permanente d’être abandonnée, non aimée, peu aimable. Elle est en demande perpétuelle d’attention, de réassurance, d’amour, avide, en attente, infantile et immature diront la plupart des observateurs. Elle admet mal la frustration qu’elle vit comme une agression, elle se dévalorise et possède peu de confiance en elle. 
 
Au fond, les « abandonniques » jouent sur les deux tableaux, celui de l’agressivité et celui du masochisme. Ce syndrome se manifeste par des réactions affectives et comportementales variées, différant d’un individu à l’autre, chez lesquels on retrouve cependant deux caractéristiques constantes : l’angoisse et l’agressivité se rattachant à l’absence d’un juste sentiment de soi et de sa valeur.

Nous pouvons affirmer que l’agressivité constatée est réactionnelle et consécutive aux privations d’amour de l’enfance, quelles que soient les formes qu’elles ont prises. Ces privations brutales ou progressives, régulières ou épisodiques, mais vécues intensément ont été traumatisantes à des degrés divers. Parmi les personnes rencontrés, beaucoup d’entre elles souffrent, pour une raison ou une autre, de ne pas avoir été suffisamment aimés : nous retrouvons souvent dans leur histoire la mort ou la disparition prématurés, voire inexpliquée de la mère, un père peu protecteur et aucune relation stable de substitution à laquelle s’attacher et les valorisant. Malheureusement beaucoup d’entre elles cumulent les circonstances et événements aggravants ; maltraitance, abus, placements répétés, s’additionnent et forment un ensemble de traumatismes que les plongent dans ce que l’on appelle actuellement la névrose post-traumatique des victimes, se superposant quasi point par point à celle antérieurement nommée abandonnique.

Les personnalités décrites se distribuent autour de deux pôles opposés : positif aimant et négatif agressif. Un premier type se construisant autour de caractéristiques plutôt simple : un système de régulation affectif sensible mais souple dépendant des besoins d’amour et de sécurité, un Moi quasi inexistant avec peu de motivation intellectuelle, une vie instinctuelle et pulsionelle élémentaire pour s’assurer la satisfaction des besoins de sécurité et se défendre des agressions.

Une autre catégorie plus complexe qui ajoute à ces principales caractéristiques un système d’interdiction assez contraignant, éveillant chez l’enfant, puis l’adulte immature, un profond sentiment de faiblesse et d’infériorité et l’impression perpétuelle de l’imminence d’un danger qui l’angoisse, le paralyse ou le rend fataliste vis-à-vis du malheur inhérent à sa condition. Le syndrome d’abandon se distingue de certaines psychoses à caractéristiques paranoïaques dans la mesure où, chez ces derniers, l’interprétation du malheur, de la trahison ou de la frustration est souvent univoque et stéréotypée.

Chez les abandonniques, tout est sujet à interprétation douloureuse. Le retrait et la distance affective de l’abandonnique sont des défenses remarquables contre le risque d’attachement et la souffrance, qui peut évoluer avec l’apparition progressive de la confiance et la sécurité, alors que chez le schizophrène, cet état est permanent. Les causes de l’abandonnisme sont de trois ordres :

- la constitution de l’enfant qui ne peut accéder à la rationalisation et admettre la perte fusionnelle initiale,
- attitude affective des parents,
- abandons traumatiques divers.

Dans tous les cas, l’enfant n’a pu acquérir, ni sentiment de sécurité, ni confiance en soi simple écho de celle des adultes, ni estime de soi grâce à la valorisation des parents, ni sentiment de valeur de soi reflet de sa propre capacité à se juger valable.

Source.