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dimanche 11 décembre 2016

Comment, par la passion, le Christ a délivré les hommes du péché, selon S. Thomas d'Aquin



Le Christ-Prêtre en Croix, 
Église Notre-Dame-de-la-Miséricorde
d' Ars-sur-Formans


Objections


1. Délivrer des péchés est propre à Dieu, selon Isaïe (43, 25) : « C'est moi qui efface tes iniquités, par égard pour moi. » 

Or le Christ n'a pas souffert en tant que Dieu, mais en tant qu'homme. 

Donc nous ne sommes pas délivrés du péché par sa passion.

2. Le corporel n'agit pas sur le spirituel. 

Or la passion du Christ est corporelle, tandis que le péché n'existe que dans l'âme, qui est une créature spirituelle. 

La passion du Christ n'a donc pas pu nous purifier du péché.

3. Nul ne peut être délivré du péché qu'il n'a pas commis, mais qu'il commettra dans la suite.

Donc, puisque beaucoup de péchés ont été commis après la passion du Christ et qu'il s'en commet tous les jours, il apparaît que nous ne sommes pas délivrés du péché par la passion du Christ.

4. Une fois posée la cause suffisante pour produire un effet, rien d'autre n'est requis. 

Or, pour la rémission des péchés, on requiert encore le baptême et la pénitence. 

Il semble donc que la passion du Christ ne soit pas cause suffisante de la rémission des péchés.

5. Il est écrit dans les Proverbes (10, 12) : « La charité couvre toutes les offenses.» Et aussi (15, 27, de la Vulgate) : « Les péchés sont purifiés par la miséricorde et la foi. » 

Or la foi a beaucoup d'autres objets, et la charité beaucoup d'autres motifs que la passion du Christ.

En sens contraire, il est écrit dans l'Apocalypse (1, 5) : « Il nous a aimés et il nous a lavés de nos péchés dans son sang. »


Réponse

La passion du Christ est la cause propre de la rémission des péchés de trois manières.

Par mode d'excitation à la charité.

Car selon S. Paul (Romains 6, 8) : « La preuve que Dieu nous aime, c'est que, dans le temps où nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. » 

Or, par la charité, nous obtenons le pardon des péchés, suivant cette parole (Luc 7, 47) : « Ses nombreux péchés lui ont été remis parce qu'elle a beaucoup aimé. »

2° Par mode de rédemption.  

En effet, le Christ est notre tête. Par la passion, qu'il a subie en vertu de son obéissance et de son amour, il nous a délivrés de nos péchés, nous qui sommes ses membres, comme si sa passion était le prix de notre rachat. 

C'est comme si un homme, au moyen d'une œuvre méritoire accomplie par sa main, se rachetait du péché commis par ses pieds. 

Car, de même que le corps naturel est un, alors qu'il consiste en membres divers, l'Église tout entière, Corps mystique du Christ, est comptée pour une seule personne avec sa tête, qui est le Christ.

3° Par mode d'efficience. 

La chair dans laquelle le Christ a souffert sa passion est l'instrument de sa divinité, et c'est en raison de sa divinité que ses souffrances et ses actions agissent dans la vertu divine, en vue de chasser le péché.


Solutions

1. Le Christ n'a pas souffert en tant que Dieu. 

Cependant sa chair a été l'instrument de sa divinité. 

De ce fait sa passion a eu, comme on vient de le dire, la vertu divine de remettre les péchés.

2. La passion du Christ est corporelle. 

Cependant elle reçoit une vertu spirituelle de la divinité à laquelle sa chair a été unie comme instrument. 

Par cette vertu la passion du Christ est cause de la rémission des péchés.

3. Par sa passion le Christ nous a délivrés de nos péchés par mode de causalité.  

Elle institue en effet la cause de notre libération, cause par laquelle peuvent être remis, à tout moment, n'importe quels péchés, présents ou futurs, comme un médecin qui ferait un remède capable de guérir n'importe quelle maladie, même dans l'avenir.

4. La passion du Christ, nous venons de le dire, est comme la cause préalable de la rémission des péchés. 

Il est pourtant nécessaire qu'on l'applique à chacun, pour que ses propres péchés soient effacés. Cela se fait par le baptême, la pénitence et les autres sacrements, qui tiennent leur vertu de la passion du Christ, comme on le dira plus loin.

5. C'est aussi par la foi que la passion du Christ nous est appliquée, afin que nous en percevions les fruits, d'après S. Paul (Romains 9, 25) : « Dieu a destiné le Christ à servir de propitiation par la foi en son sang. » 

Or, la foi par laquelle nous sommes purifiés du péché, n'est pas la foi informe, qui peut subsister même avec le péché, mais la foi informée par la charité

La passion du Christ nous est donc appliquée non seulement quant à l'intelligence, mais aussi quant à l'affectivité.

Et de cette manière encore, c'est par la vertu de la passion du Christ que les péchés sont remis.


Référence

S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, 3e partie, question 49, article 1.

Honorer et aimer le Fils de Dieu dans le Saint-Sacrement


Le Christ-Prêtre en Croix,
Église Notre-Dame-de-la-Miséricorde
d' Ars-sur-Formans
Les Princes des ténèbres s'assemblent contre le Fils de Dieu au très Saint-Sacrement.

Les Princes des ténèbres, dans la profonde nuit qui fait la partie principale de leur empire, sortent de leurs cavernes, sans pourtant se séparer de leurs tourments. Les feux qui les dévorent les suivent partout. Ils sortent, dis-je, et volent par toute la terre pour assembler leurs suppôts, et leurs détestables coopérateurs, afin de combattre la gloire du Fils de Dieu dans l'adorable Eucharistie, qui est le principal objet de leur aversion, étant le mystère qui attache plus d'âmes à Dieu. 

Le Fils de Dieu a été l'occasion de leur ruine en leur création, parce qu'ils n'ont pas voulu Lui rendre leurs hommages comme il leur avait été commandé, et ces mauvais anges sont au désespoir de voir que les hommes se sauvent et vont occuper leurs places dans le Ciel, à cause des pieux sentiments qu'ils ont d'honorer et d'adorer l'Homme-Dieu sur les Autels. C'est pourquoi ils font ce qu'ils peuvent pour en abolir le culte.
  
Une grande ferveur à honorer le Fils de Dieu au Saint-Sacrement.

Toutes les âmes réparatrices de l'honneur du Fils de Dieu au Saint-Sacrement, doivent, en qualité de victimes, opposer à la malheureuse volonté des démons une grande ferveur, pour souhaiter que tous les hommes s'emploient à honorer le Fils de Dieu, comme il le mérite. 

Et si une haine infernale contre cet Homme-Dieu presse les démons à faire tant d'efforts contre Lui, le vœu que la victime a fait, et la résolution que tant de saintes âmes ont prises de L'honorer, les obligent à contribuer de tout ce qu'elles sont, et de tout ce qu'elles ont, pour Le faire adorer de tous les hommes.

L'oubli de Jésus dans la plupart des chrétiens.

Par rapport à la Passion du corps naturel de Jésus vivant sur la terre, on peut voir les mêmes démarches et les mêmes insultes des démons, pour L'attaquer et Lui faire injure dans le Saint-Sacrement de l'autel. 

Les trois apôtres bien-aimés s'endorment au Jardin des Olives, et Jésus sur nos autels, où Il vit d'une vie mystique, dans un être sacramentel, pour prier pour nous, n'a pas un des chrétiens durant la nuit qui L'accompagne, ou qui veille auprès de Lui. 

L’Église avait ce sentiment dans ses premiers siècles, quand elle s'assemblait pendant la nuit. Après les persécutions, elle continua encore cette assiduité pendant plusieurs siècles. 

Mais maintenant la lâcheté est devenue si grande qu'on peut dire que ce Roi, ce Prêtre, cet Époux n'a ni gardes, ni assistants, ni épouses qui aient la fidélité, la dévotion, ou l'amour de veiller avec lui.

« Non potuistis una hora vigilare mecum. »

[« Vous n'avez pas pu veiller une heure avec moi. »
 
(Évangile selon S. Matthieu 16, 40)]

Référence

Occupation intérieure pour les âmes associées à l'adoration perpétuelle du Très-Saint-Sacrement de l'autel, Josse et Delespine, Paris ; Dehansy, Saint-Nicolas, 1758, p. 17-20.

L'édition du texte a été modernisée par l'auteur de ce blog.

samedi 12 novembre 2016

Comment l'âme se trouve divinisée, par S. Alphonse Rodriguez, XVIIe siècle


S. Alphonse Rodriguez
(...) Ceci ne dura pas bien longtemps parce que, comme elle éprouvait beaucoup de facilité, des consolations et un grand profit spirituel à méditer sur les Mystères de la Passion de Notre-Seigneur, il lui sembla bon de s'adonner davantage à la considération des souffrances de Jésus-Christ, qui lui inspiraient une tendre compassion, plutôt qu'aux autres exercices. 

Elle méditait en particulier sur l'Ecce homo, sur Jésus portant sa croix, pendant que la foule le conduit au supplice avec des cris et des vociférations ; sur la rencontre du Fils et de la Mère et la manière dont ils se regardèrent ; ou bien encore elle contemplait le mystère du crucifiement du Sauveur et son élévation en croix et la scène qui se passa alors entre la Mère et le Fils ; enfin la descente de la croix et la manière dont le corps de Jésus fut reçu par sa mère bien-aimée. 

À cette oraison, elle employait le matin, deux heures, suivies d'un quart d'heure d'actions de grâces ; ensuite elle entendait la messe. Durant le jour, elle s'entretenait avec ferveur avec son Dieu ; le soir, elle faisait une méditation semblable à celle du matin. 

Dieu lui enseigna encore diverses manières de prier ; car, d'elle-même, elle n'aurait pas su trouver le chemin par où Dieu voulait la conduire. L'une d'elle consistait en ce que, après s'être exercée sur un Mystère, en discourant de façon en être bien pénétrée, elle devenait tellement enflammée de l'amour de Jésus-Christ, que, tout discours cessant, elle se bornait à demeurer en la présence de son Dieu et elle y jouissait de ses divines communications. Cette manière de prier qui se nomme contemplation, se passait ainsi à son égard : son âme étant vivement occupée de Notre-Seigneur, se sentait blessée d'amour en contemplant ce qu'il souffrait pour elle ; alors, le Seigneur la mettait en son cœur, ou il lui communiquait de grandes lumières concernant sa douloureuse passion et les souffrances de toute sorte qu'il y endura.

Mais nul ne saurait dire et expliquer ce que Jésus-Christ lui communiquait de ses vertus et de ses dons spirituels, lorsqu'il lui donnait de ressentir en elle même, dans l'âme et dans le corps, ses propres souffrances. Alors cette personne se sentait des pieds à la tête, crucifiée avec Jésus-Christ, qui lui communiquait une partie de ses souffrances. De là résultait qu'elle se trouvait embrasée d'amour, étroitement unie à son Sauveur et comme transformée et transfigurée en lui, tant était ardent leur amour réciproque, et tant était grande la part que Jésus-Christ lui communiquait de ses souffrances.

4. En outre, de même que dans le mode d'oraison dont il a été parlé, cette personne était attirée par Jésus-Christ dans son divin cœur et là, dans cette solitude, en recevait de merveilleuses communications d'une façon toute spirituelle et sans aucun bruit de paroles ; de même, dans le mode d'oraison que je vais dire, Notre-Seigneur se communiquait grandement à elle. 

Ce mode était le suivant : en contemplant ce divin Maître cloué sur la croix, son âme, blessée de l'amour de ce souverain Seigneur, l'attirait à elle par la force de son amour, comme l'aimant attire le fer, et le mettait au plus profond de son cœur. Pendant qu'elle était ainsi en sa présence, Notre-Seigneur lui faisait part de ce qu'il est et de ce qu'il a, de son amour, de ses souffrances, de ses vertus ; il lui faisait aussi ressentir ses souffrances ; enfin il se communiquait tellement à elle qu'elle en venait à être comme transformée en lui et divinisée. Elle éprouvait d'une manière très sensible cette visite et cette présence de Jésus-Christ Notre-Seigneur en elle. La transformation en lui durait habituellement plusieurs jours de suite ; en particulier, quand elle recevait le Très-Saint Sacrement de l'autel.

Ces deux transformations de l'âme en Dieu, se comprendront à l'aide de la comparaison suivante : Dieu agit sur l'âme comme le feu sur le fer de même que, lorsque le fer est dans un foyer ardent, le feu se communique au fer, au point que le fer devienne feu ou plutôt à la fois fer et feu, mais feu par participation, non par nature ; de même aussi, quand le Seigneur met l'âme en son cœur, qui est un foyer d'amour, il l'embrase à un tel point de cet amour, qu'en vertu de la grâce et de l'amour de Jésus-Christ, elle se trouve divinisée, unie et transformée en lui, soit que le Seigneur mette l'âme en lui, soit que l'âme attire le Seigneur en son cœur par la grandeur de son amour. De là, l'âme tire un grand profit.

Cette personne en vint ainsi a être tellement remplie de la personne de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qu'elle allait par les rues de la ville, absorbée en Jésus crucifié sans voir les gens autrement que comme des ombres.


Référence

Vie admirable de saint Alphonse Rodríguez, coadjuteur temporel de la Compagnie de Jésus : d'après les mémoires écrits de sa main, par ordre de ses supérieurs, traduite de l'espagnol par Octave Duhil de Benazé, jésuite, 1890, p. 4-7

vendredi 16 septembre 2016

L'interprétation de la Rédemption par le Christ, selon Albert Ritschl



Albert Ritschl

Pour lui [Albert Ritschl], le Christ est essentiellement notre Rédempteur, parce qu'il est le révélateur du Dieu-Père. Car Dieu est amour, l'amour invincible et permanent, et l'homme se trompe quand il se croit l'objet de l'inimitié divine. Son péché n'est, en réalité, qu'une faiblesse et Dieu est tout prêt à lui accorder le pardon. Les maux de la vie ne sont pas des châtiments, mais une conséquence fatale de la marche du monde, tout au plus des corrections paternelles pour nous ramener à Dieu. Toutes ces vérités, obscurcies dans la conscience humaine, ont été, au contraire, présentes et vivantes dans la conscience filiale de Jésus, cependant que sa vie tout entière en était le splendide commentaire. C'est à ce titre qu'il nous sauve, parce qu'il nous rend la confiance et l'amour ; il n'est pas venu réconcilier Dieu avec les hommes, mais les hommes avec Dieu. Sa mort, à cet égard, n'a point de signification spéciale ; mais elle couronne l'œuvre de sa vie, en ce qu'elle nous offre un exemple de la plus profonde communion religieuse avec Dieu dans les plus dures épreuves. La foi initie chaque chrétien aux mêmes sentiments, et c'est en cela que consiste notre Rédemption. Comme Schleiermacher, Ritschl enseigne que cette grâce ne saurait être appropriée que par l'intermédiaire de l'Église : ce qui leur vaut à tous deux le reproche de catholicisme.

Référence

Jean Rivière, Le dogme de la Rédemption, étude théologique, 2e édition, J. Gabalda, Paris, 1914, p. 472-473.

samedi 30 janvier 2016

Le socialisme, fils naturel du christianisme, par É. de Laveleye, 1881


Émile de Laveleye (1822-1892)
Mais c'est de la Judée qu'émanent la protestation la plus persistante contre l'inégalité et l'aspiration la plus ardente vers la justice qui aient jamais soulevé l'humanité au-dessus du réel. Nous en vivons encore. C'est de là qu'est sorti ce ferment de révolution qui travaille le monde. 
 
Job voit le mal triomphant et espère en la justice. Les prophètes d'Israël tonnent contre l'iniquité et annoncent un ordre meilleur. 
 
Dans l’Évangile, ces idées sont exprimées en ce langage simple et pénétrant qui a remué et transformé les hommes qui l'ont entendu et compris. « La bonne nouvelle » (Ευαγγελιον, Euaggeliov) est annoncée aux pauvres ; les premiers seront les derniers ; heureux les pacifiques, car ils posséderont la terre ; malheur aux riches, le ciel n'est pas pour eux ; le règne de Dieu est proche ; une génération ne se passera pas avant que le justicier ne vienne en sa puissance. 
 
Et c'est bien sur cette terre que la transformation devait s'accomplir. Les premiers chrétiens croient tous au millenium. 
 
D'instinct et comme conséquence naturelle de leur foi, ils établissent parmi eux le communisme. On se rappelle ce tableau touchant que les Actes des apôtres tracent de la vie commune des disciples de Jésus, à Jérusalem (Ac 2, 40-47 ; 4, 32-35). 
 
Quand le temps fut passé et qu'il fallut renoncer à la venue du « Royaume » ici-bas , on ne l'espéra plus que dans un « autre monde», dans le ciel ; toutefois l'amour de la justice et de l'égalité des prophètes et de l'Évangile continua à gronder dans les écrits des Pères.de l'Église en accents terribles. 
 
Chaque fois que le peuple prend en main la Bible et se pénètre fortement de son esprit, il en sort comme une flamme de réforme et de nivellement. Quand le sentiment religieux implique la croyance en la justice divine et le désir de la voir se réaliser ici-bas, il conduit nécessairement à condamner l'iniquité qui règne dans les relations sociales et, par conséquent, à des aspirations égalitaires et socialistes. 
 
Les idées communistes des millénaires se perpétuent, durant le Moyen Âge, chez les gnostiques, chez les disciples de Waldo, dans les ordres mendiants, chez les taborites en Bohême, chez les anabaptistes en Allemagne, chez les niveleurs en Angleterre. Elles inspirent aussi les rêves d'une société parfaite, comme l'Évangile éternel de Joachim de Flore, l' Utopie de Morus, la Civitas solis de Campanella, l'Oceana de Harington et la Salente de Fénelon. 
 
Ainsi que le dit Dante, saint François d'Assise relève et épouse la pauvreté, délaissée depuis le départ de Jésus-Christ. Le couvent d'où est bannie la source de toute discorde, la distinction du « tien » et du « mien », apparaît comme la réalisation de l'idéal chrétien. 
 
Le droit canonique dit lui-même : « Dulcissima rerum possessio communis [la propriété commune est la plus douce des choses] » et toutes les sectes d'un spiritualisme exalté rêvent de transformer la société en une communauté de frères et d'égaux. 
 
Nous trouvons ces idées clairement exprimées dans un poète flamand du XIIIe siècle, Jacob Van Maerlant (1235). Dans un poème intitulé : Wapene, Martyn !, il dit faisant allusion au Sachsen-Spiegel [Miroir des Saxons] : 
 
Martyn, die deutsce Loy vertelt 
Dat van onrechter Gewelt 
Eygendom is comen. 
 
« Martin, la loi germanique rapporte 
Que de l'inique violence, 
La propriété est née. » 
 
 Plus loin Maerlant s'écrie : 
 
Twee worde in die werelt syn : 
Dats allene myn ende dyn. 
Moeht men die verdriven, 
Pays ende vrede bleve fyn ; 
Het ware al vri, niemen eygin. 
Manne metten wiven ; 
Het waer gemene tarwe ende wyn. 
 
« Deux mots en ce monde existent : 
Mien et tien. 
Si on pouvait les supprimer, 
La paix et la concorde régneraient ; 
Chacun serait libre ; nul serf, 
Ni homme, ni femme. 
Blé et vin seraient en commun. » 
 
Quand ces idées, empruntées à l'idéal chrétien et à la vie monastique, descendaient dans le peuple au moment où ses souffrances devenaient plus intolérables, elles provoquaient des soulèvements et des massacres : les Pastoureaux et les Jacques en France, Watt Tyier en Angleterre, ou Jean de Leyde en Allemagne (v. l'histoire du socialisme, De Socialisten, personen en stelsels [Les Socialistes, hommes et systèmes], malheureusement non terminée, de M. [H.-P.] Quack, et celle de M. B[enoît] Malon). 
 
Voyons maintenant, comment le socialisme, sortant de la région mystique des rêves communistes et des aspirations égalitaires, est devenu un parti politique. 
 
Il en est des idées comme des microbes. Pour qu'elles se développent, il faut qu'elles trouvent un milieu favorable. Ce milieu favorable a été produit par diverses causes. 
 
Les principales sont les croyances et les aspirations du christianisme, les principes politiques inscrits dans nos constitutions et dans nos lois et la transformation des modes de production. 
 
De toutes ces influences propices au développement du socialisme, la plus puissante est celle de la religion, parce que celle-ci a mis en nous certains sentiments qui font partie désormais de notre nature même. Les revendications socialistes y trouvent à la fois une source, pour ainsi dire instinctive, et une justification rationnelle. 
 
Nul ne contestera que le christianisme ne prêche le relèvement des pauvres et des déshérités. Il s'élève contre la richesse en termes aussi véhéments que les socialistes les plus radicaux. Faut-il rappeler tant de paroles gravées dans la mémoire de tous ? Même alors que l'Église catholique a déjà fait alliance avec la royauté absolue, écoutez comment elle parle par la bouche de Bossuet, dans le Sermon sur les dispositions relativement aux nécessités de la vie :  « Les murmures des pauvres sont justes. Pourquoi cette inégalité des conditions ? Tous formés d'une même boue nul moyen de justifier ceci, sinon en disant que Dieu a recommandé les pauvres aux riches et leur a assigné leur vie sur leur superflu, ut fiat equalitas [pour qu'advienne l'égalité], comme dit saint Paul (Co 8, 14). »
 
Bossuet ne fait que reproduire ce qu'on lit à chaque page dans les pères de l'Église.
 
« Le riche est un larron. » (Saint Basile) 
 
« Le riche est un brigand. Il faut qu'il se fasse une espèce d'égalité, en se donnant l'un à l'autre le superflu. Il vaudrait mieux que tous les biens fussent en commun. » (Saint Jean Chrisostome) 
 
«L'opulence est toujours le produit d'un vol ; s'il n'a été commis par le propriétaire actuel, il l'a été par ses ancêtres. » (Saint Jérôme) 
 
« La nature a établi la communauté ; l'usurpation, la propriété privée » (Saint Ambroise). 
 
« En bonne justice tout devrait appartenir à tous. C'est l'iniquité qui a fait la propriété privée. » (Saint Clément)
 
Le christianisme a donc gravé profondément dans nos cœurs et dans nos esprits les sentiments et les idées qui donnent naissance au socialisme. Il est impossible de lire attentivement les prophéties de l'Ancien Testament et l'Évangile, et de jeter en même temps un regard sur les conditions économiques actuelles, sans être porté à condamner celles-ci au nom de l'idéal évangélique. Dans tout chrétien qui comprend les enseignement s de son maître et les prend au sérieux, il y a un fonds de socialisme et tout socialiste, quelque puisse être sa haine contre toute religion, porte en lui un christianisme inconscient. 
 
Les darwinistes et les économistes [= les libéraux] qui prétendent que les sociétés humaines sont régies par des lois naturelles auxquelles il faut laisser libre cours, sont les vrais et seuls adversaires logiques à la fois et du socialisme et du christianisme. 
 
D'après Darwin, parmi les êtres vivants le progrès s'accomplit, parce que les espèces les mieux adaptées aux circonstances l'emportent dans la lutte pour l'existence. Les plus forts, les plus braves, les mieux armés éliminent peu à peu des plus faibles et ainsi se développent des races de plus en plus parfaites. Cet optimisme naturaliste est au fond de toute l'économie politique orthodoxe. 
 
Dans les sociétés humaines, dit-elle, le but est le plus grand bien général, mais on y arrive en laissant agir les lois naturelles, et non en poursuivant des plans de réforme qu'inventent les hommes. Laissez faire, laissez passer. Au sein de la libre concurrence les plus habiles triompheront. Et c'est ce qu'il faut désirer. Rien de plus absurde que de vouloir, par une charité mal entendue, sauver ceux que la nature condamne à disparaître; c'est faire obstacle à la loi du progrès. Place aux forts, car la force est le droit. 
 
Le christianisme et le socialisme tiennent un tout autre langage. Ils déclarent la guerre aux forts, c'est-à-dire aux riches, et ils prétendent relever les pauvres et les déshérités. Ils soumettent les prétendues lois naturelles à la loi de justice. Pleine liberté, soit ; mais sous l'empire du droit. Comme le dit le Sermon sur la montagne : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés. » 
 
On ne peut comprendre par quel étrange aveuglement les socialistes adoptent les théories darwiniennes qui condamnent leurs revendications égalitaires et repoussent le christianisme d'où elles sont issues et qui les légitime. En tout cas, ce que l'on peut affirmer, c'est que la religion qui nous a tous formés, adeptes comme adversaires, a formulé dans les termes les plus nets, les principes du socialisme, et que c'est précisément dans les pays chrétiens que les doctrines socialistes ont pris le plus grand essor.
 

Référence
 
Émile de Laveleye, Le socialisme contemporain, 2e édition, Librairie Germer-Baillière et Cie, Paris, 1883, p. V-XI.

samedi 28 novembre 2015

L'inexistence du libre arbitre et la Volonté cachée de Dieu, selon Martin Luther, 1525


M. Luther, par Lucas Cranach l'Ancien, 1526
 
Vous trouverez ci-dessous un petit florilège tiré du De servo arbitrio ou De l'arbitre esclave de Martin Luther (Eisleben, 1483-Eisleben, 1546).

Ce florilège veut illustrer les positions du célèbre docteur théologien protestant sur l'inexistence du libre arbitre humain et sur la Volonté cachée de Dieu qui dirige et prédestine en toutes choses quelques soient les dispositions connues de sa Parole révélée. Cette réflexion anticipe clairement celle d'un autre célèbre théologien protestant, Jean Calvin (Noyon, 1509-Genève 1564) bien connu pour sa théorie de la double prédestination...





1) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 615.

Est itaque et hoc imprimis necessarium et salutare Christiano, nosse, quod Deus nihil præscit contingenter, sed quod omnia incommutabili et æterna, infallibilique uoluntate et præuidet et proponit et facit. Hoc fulmine sternitur et conteritur penitus liberum arbitrium.

C'est pourquoi, principalement, il est nécessaire et salutaire, pour le chrétien, de reconnaître ceci, à savoir que Dieu ne connaît pas d'avance de manière contingente mais il prévoit, dispose et fait toutes choses par une Volonté immuable, éternelle et infaillible. Par cette foudre, le libre arbitre est terrassé et broyé entièrement.


2) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 615-616.

Ex quo sequitur irrefragabiliter: omnia quæ facimus, omnia quæ fiunt, etsi nobis uidentur mutabiliter et contingenter fieri, reuera tamen fiunt necessario et immutabiliter, si Dei uoluntatem spectes. Voluntas enim Dei efficax est, quæ impediri non potest, cum sit naturalis ipsa potentia Dei, deinde sapiens, ut falli non possit. Non autem impedita uoluntate, opus ipsum impediri non potest, quin fiat, loco, tempore, modo, mensura, quibus ipsa et præuidet et uult.

De cela, il s'en suit irréfutablement que toutes les choses que nous faisons, toutes les choses qui se produisent, même si elles nous semblent produites de façon inconstante et contingente, se produisent, cependant, en réalité, de façon nécessaire et immuable, si tu considères la Volonté de Dieu. En effet, la Volonté de Dieu est efficace, qui ne peut être empêchée, étant donné qu'elle est la Puissance naturelle même de Dieu ; ensuite Elle est intelligente, de telle manière qu'Elle ne peut être trompée. Or, la Volonté n'étant pas empêchée, l'action elle-même ne peut être empêchée sans qu'elle ne se produise en lieu, temps, mode et mesure selon lesquels Elle-même l'a prévue et voulue.


3) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 633.

Sic ætemam suam clementiam et misericordiam abscondit sub æterna ira, Iustitiam sub iniquitate. Hic est fidei summus gradus, credere ilium esse clementem, qui tam paucos saluat, tam multos damnat, credere iustum, qui sua uoluntate nos necessario damnabiles facit, ut uideatur, referente Erasmo, delectari cruciatibus miserorum et odio potius quam amore dignus.

Ainsi [Dieu] cache sa clémence et sa miséricorde éternelle sous sa colère éternelle, la justice sous l'injustice. Là est le degré le plus haut de la foi : croire qu'Il est clément, Lui qui [en] sauve un si petit nombre, et [en] condamne de si nombreux ; croire qu'il est juste, Celui qui, par sa Volonté, nous rend nécessairement condamnables, si bien que l'on considère, comme le rapporte Érasme, qu'Il s'amuse des souffrances des malheureux et [qu'Il est] digne de haine plus que d'amour.


4) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 684.

Cæterum, Cur alii lege tanguntur, alii non tanguntur, ut illi suscipiant et hi contemnant gratiam oblatam, alia quæstio est, nec hoc loco tractatur ab Ezechiele qui de prædicata et oblata misericordia Dei loquitur, non de occulta illa et metuenda uoluntate Dei, ordinantis suo consilio, quis et quales prædicatæ et oblatæ misericordiæ capaces et participes esse uelit.

D'ailleurs, pourquoi les uns sont touchés par la Loi et les autres n'[en] sont pas touchés, de telle sorte que ceux-là reçoivent la grâce offerte et ceux-ci [la] méprisent, c'est une autre question, et elle n'est pas traitée en cet endroit par Ézéchiel qui parle de la miséricorde prêchée et offerte de Dieu et non de cette Volonté de Dieu, cachée et qu'il faut craindre, [de ce Dieu] qui ordonne, par son dessein, qui et lesquels il veut rendre capables et participants de la miséricorde prêchée et offerte.


5) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 685-686.

Aliter de Deo uel uoluntate Dei nobis prædicata, reuelata, oblata, culta, Et aliter de Deo non prædicato, non reuelato, non oblato, non culto disputandum est.
Quatenus igitur Deus sese abscondit et ignorari a nobis uult, nihil ad nos. Hic enim uere ualet illud: Quæ supra nos, nihil ad nos.
Et ne meam hanc esse distinctionem quis arbitretur, Paulum sequor, qui ad Thessalonicenses (2 Thes 2,4) de Antichristo scribit, quod sit exaltaturus sese super omnem Deum prædicatum et cultum, manifeste significans, aliquem posse extolli supra Deum, quatenus est prædicatus et cultus, id est, supra uerbum et cultum, quo Deus nobis cognitus est, et nobiscum habet commercium, sed supra Deum non cultum, nec prædicatum, ut est en sua natura et maiestate, nihil potest extolli, sed omnia sunt sub potenti manu eius.
Relinquendus est igitur Deus in maiestate et natura sua, sic enim nihil nos cum illo habemus agere, nec sic uoluit a nobis agi cum eo; Sed, quatenus indutus et proditus est uerbo suo, quo nobis sese obtulit, cum eo agimus, quod est decor et gloria eius, quo Psalmista eum celebrat indutum. (Ps. 21,6).
Sic dicimus: Deus pius non deplorat mortem populi, quam operatur in illo, Sed deplorat mortem, quam inuenit in populo et amouere studet. Hoc enim agit Deus prædicatus, ut ablato peccato et morte, salui simus.
Misit enim uerbum suum et sanauit eos. (Ps. 107,20) Cæterum Deus absconditus in maiestate, neque deplorat neque tollit mortem, sed operatur uitam, mortem, et omnia in omnibus. Neque enim tum uerbo suo definiuit sese, sed liberum sese reseruauit super omnia.
Illudit autem sese Diatribe ignorantia sua, dum nihil distinguit inter Deum prædicatum et absconditum, hoc est, inter uerbum Dei et Deum ipsum. 
Multa facit Deus, quæ uerbo suo non ostendit nobis, Multa quoque uult, quæ uerbo suo non ostendit sese uelle. Sic non uult mortem peccatoris, uerbo scilicet, Vult autem illam uoluntate illa imperscrutabili. . 
Nunc autem nobis spectandum est uerbum, relinquendaque illa uoluntas imperscrutabilis, Verbo enim nos dirigi, non uoluntate illa inscrutabili, oportet.
Atque adeo, quis sese dirigere queat ad uoluntatem prorsus imperscrutabilem et incognoscibilem? Satis est, nosse tantum, quod sit quædam in Deo uoluntas imperscrutabilis, Quid uero, Cur et quatenus illa uelit, hoc prorsus non licet quærere, optare, curare, aut tangere, sed tantum timere et adorare.
Igitur recte dicitur: Si Deus non uult mortem, nostræ uoluntati imputandum est, quod perimus. Recte, inquam, si de Deo prædicato dixeris; Nam ille uult omnes homines saluos fieri, dum uerbo salutis ad omnes uenit, uitiumque est uoluntatis, quæ non admittit eum, sicut dicit Matth. 23[,37]: Quoties uolui congregare filios tuos et noluisti ?

Il faut examiner d'une façon [le sujet] de Dieu et [de] la Volonté de Dieu [qui] nous est prêchée, révélée, offerte et [qui est] honorée ; et d'une autre façon [le sujet] de Dieu non prêché, non révélé, non offert, non honoré.
Puisque, donc, Dieu se cache et veut être ignoré de nous, cela ne nous concerne pas. En effet, cet [adage] [montre] vraiment sa valeur : « Ce qui est au-dessus de nous ne nous concerne pas. »
Et afin que personne ne croit que cette distinction soit la mienne, je suis [l'avis] de Paul qui écrit aux Thessaloniciens (Th 2, 4) au sujet de l'Antéchrist, qu'il s'élèvera au-dessus de tout Dieu prêché et honoré, signifiant manifestement que quelqu'un peut être élevé au-dessus de Dieu en tant qu'Il est prêché et honoré, c'est-à-dire, au-dessus de la Parole et du culte par lequel Dieu nous est connu et est en relation avec nous. Mais au-dessus de Dieu non honoré ni prêché, comme Il est en sa nature et [en sa] majesté, rien ne peut être élevé mais toutes choses sont sous sa main puissante.
Il faut donc laisser de côté Dieu en sa majesté et [en sa] nature ; ainsi, en effet, nous n'avons rien à faire avec Lui, et ainsi Il n'a pas voulu que nous traitions avec Lui. Mais, dans la mesure où Il est revêtu de sa Parole et révélé [par Elle], par laquelle Il s'est offert à nous, nous avons affaire à Lui parce qu'Elle est sa parure et sa gloire, Elle par laquelle le Psalmiste fait connaître qu'Elle en est revêtue (Ps. 21, 6).
Ainsi nous disons : Dieu bienveillant ne pleure pas la mort du peuple, [mort] qu'Il produit en lui ; mais il pleure la mort qu'Il trouve dans le peuple et s'applique à écarter. C'est, en effet, ce que fait Dieu prêché afin que nous soyons sauvés, le péché et la mort ayant été supprimés. En effet, Il a envoyé sa Parole et nous a guéris (Ps. 107,20). Du reste, Dieu caché en [sa] majesté ne pleure ni n'enlève la mort ; mais Il produit la vie, la mort et toutes choses en tous. Et, en effet, Il ne s'est pas limité par sa Parole, mais Il s'est gardé libre [de dominer] sur toutes choses. Le Diatribe [d'Érasme] a illustré son ignorance en ne faisant pas la distinction entre le Dieu prêché et le [Dieu] caché, c'est-à-dire entre la Parole de Dieu et Dieu lui-même. Dieu fait de nombreuses choses pour lesquelles Il ne nous montre pas par sa Parole qu'Il les veut Lui-même. Ainsi Il ne veut pas la mort du pêcheur par sa Parole, cela va sans dire ; mais Il la veut par cette Volonté insondable.
Maintenant donc, il nous faut considérer la Parole et cette Volonté insondable doit être laissée de côté. Il convient, en effet, que nous soyons dirigés par la Parole et non par cette Volonté insondable. Et bien plus, qui pourrait s'aligner tout à fait sur cette Volonté insondable et inconnaissable ? C'est assez de reconnaître seulement qu'il existe en Dieu une certaine Volonté insondable. Ce qu'elle veut vraiment, pourquoi et jusqu'où, cela n'est absolument pas permis de le chercher, de l'examiner, de s'en occuper ou d'y toucher, mais seulement de la craindre et de l'adorer.
Donc, il est juste de dire : si Dieu ne veut pas la mort, il faut imputer à notre volonté le fait que nous périssions. Juste, dis-je, si tu avais dit [cela] du Dieu prêché. En effet, Celui-ci veut que tous les hommes soient sauvés, lorsqu'Il vient vers tous par la Parole du salut, et c'est un vice de la volonté qui ne laisse pas venir, ainsi que le dit Matthieu 23[,37] : « Combien de fois ai-je voulu rassembler tes fils et tu n'as pas voulu ? »


6) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 689-690.

Deus igitur incarnatus hic loquitur: Volui et tu noluisti, Deus, inquam, incarnatus in hoc missus est, ut uelit, loquatur, faciat, patiatur, offerat omnibus omnia, quæ sunt ad salutem necessaria, licet plurimos offendat, qui secreta illa uoluntate maiestatis uel relicti uel indurati non suscipiunt uolentem, loquentem, facientem, offerentem, sicut Iohan. dicit: Lux in tenebris lucet, et tenebræ eam non comprehendunt. Et iterum: In propria uenit, et sui non receperunt eum. Huius itidem Dei  incamati est flere, deplorare,  gemere super perditione impiorum, cum uoluntas maiestatis ex proposito aliquos relinquat et reprobet, ut pereant.

Dieu incarné dit donc ici : « J'ai voulu et tu n'as pas voulu ». Dieu incarné, dis-je, a été envoyé pour cela, [à savoir] afin qu'il veuille, parle, fasse, souffre, offre à tous toutes les choses qui sont nécessaires au salut, bien qu'il [en] blesse un très grand nombre qui, délaissés et endurcis par cette Volonté secrète de la majesté, ne Le reçoivent pas, [Lui] qui veut, parle, fait, offre, comme le dit Jean : « La lumière a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l'ont pas reçue. » Et encore : « Il est venu chez lui et les siens ne l'ont pas reçu. » De même, [le propre] de ce Dieu incarné est de pleurer, se lamenter, gémir sur la perdition des impies, alors que la Volonté de la majesté, selon son dessein, abandonne et condamne les autres, afin qu'ils périssent.


7) Martin Luther, De servo arbitrio, in D. Martin Luthers Werke. Kritische Gesamtausgabe, volume 18, Weimar, 1883ff., p. 719.

Primo Deum esse omnipotentem non solum potentia, sed etiam actione (ut dixi), alioqui ridiculus foret Deus. Deinde ipsum omnia nosse et præscire, neque errare neque falli posse. Istis duobus omnium corde et sensu concessis, coguntur mox ineuitabili consequentia admittere, nos non fieri nostra uoluntate, sed necessitate, ita nos non facere quodlibet pro iure lib. arb., se prout Deus præsciuit et agit consilio et uirtute infallibili et immutabili. Quare simul in omnium cordibus scriptum inuenitur, liberum arbitrium nihil esse, (…).
Premièrement, [les hommes trouvent inscrit dans leurs cœurs] que Dieu est tout-puissant, non seulement en puissance mais en action (comme je l'ai dit), sans quoi Dieu serait risible ; ensuite, qu'il connaît et sait par avance toutes choses et qu'il ne peut errer ni se tromper. Ces deux choses admises par le cœur et l'intelligence de tous, [ces derniers] sont bientôt forcés, par une conséquence inévitable, d'admettre que nous ne sommes pas faits par notre volonté, mais par nécessité, de telle manière que nous ne faisons pas n'importe quoi, par l'autorité de notre bon plaisir mais selon ce que Dieu voit par avance et conduit avec un dessein et une force infaillible. C'est pourquoi, simultanément, dans tous les cœurs, on trouve écrit que le libre arbitre n'est rien (…).

Référence

Pour la source du texte latin : voyez : http://www.martinluther.dk/serv-arbit01.html. 

La version française du texte latin est le fait de l'auteur de ce blog.

mardi 4 août 2015

Sens transcendant et communauté politique, selon Jean Kamp, 1974


(…) quand le sens se perd, la communauté se désagrège ou se déshumanise. Quand un État, une cité, se réduisent à leur réalité objective, quand ils n'ont plus conscience d'être autre chose que ce qu'ils sont dans l'objectivité de leurs réalisations humaines, alors ils restent, bien sûr, œuvres humaines, mais ne sont plus sens pour les humains qui les composent. Et au cœur de ces communautés politiques, dépourvues de tout sens transcendant, l'égoïsme et les intérêts particuliers auront tôt fait de resurgir, et de les détruire. Les communautés politiques les plus pauvres, les plus malheureuses, les plus fragiles ne sont pas nécessairement celles qui seraient économiquement les moins défavorisées : ce sont celles qui ont perdu tout idéal transcendant.

Référence

Jean Kamp, Credo sans foi, foi sans credo, coll. « présence et pensée », Aubier Montaigne, 1974, p. 183-184.