lundi 29 août 2011

Les sentiments d'attraits, selon N.-V. de Latena, 1844.


Intérêt, attention fixée sur une personne dont on verrait, avec plaisir, les succès ou le bonheur.

La continuité de notre intérêt, ou de notre haine pour une personne, n'a souvent aucun autre motif que le besoin de justifier, à nos propres yeux, le bien ou le mal que nous lui avons fait.

Une critique bienveillante, quelle qu'en soit la forme, est la plus grande de toutes les preuves d'intérêt.

Bienveillance, intérêt animé par l'envie d'être utile à celui qui en est l'objet.

Penchant, disposition naturelle en faveur d'une personne dont l'extérieur, les manières et le langage ont pour nous quelque charme secret.

Goût, penchant éclairé et soutenu par un commencement d'expérience.

Sympathie, penchant réciproque entre deux personnes attirées l'une vers l'autre par la similitude de leurs goûts, de leurs caractères et de leurs idées. Si l’on cherche à pénétrer les motifs de la sympathie, on y reconnaît toujours un peu d'amour de soi ; car elle nous fait aimer dans les autres l'image de nous-mêmes, ou les sentiments qui peuvent contribuer à la satisfaction des nôtres.

Inclination, sentiment spontané et peu profond d'un cœur prêt à s'ouvrir, soit à l'amitié, soit à l'amour. L'inclination, plus apparente que le penchant, est cependant encore irrésolue. La découverte de quelques qualités ou de quelques agréments peut la fortifier ; mais aussi une cause, même légère, peut la distraire ou l'éteindre.

Préférence, choix entre les personnes dont notre cœur ou notre raison a pu apprécier la valeur.

Attachement, lien formé, d'ordinaire, entre des personnes d'une condition égale, par l'habitude, par l'échange répété des services ou des bons procédés, et par quelques qualités solides. L'attachement peut encore descendre du supérieur à l'inférieur; mais quand il suit la marche inverse, il est bien près du dévouement.

Affection, sentiment composé de tendre intérêt, d'estime, et quelquefois de respect ou de reconnaissance. Calme par sa nature, l'affection veille en silence, et attend, plutôt qu'elle ne cherche, les occasions de se montrer.

Le sang dépose toujours, dans les bons cœurs, des germes d'affection. La réciprocité les développe pour le bonheur et la moralité des familles.

Les circonstances qui nous prouvent le peu de solidité de certaines affections ont, au moins, le bon résultat de nous en débarrasser.

Quand l'estime a cessé, l'affection qui lui survit n'est plus que l'habitude d'une indolente personnalité.

Lorsqu'un léger sujet de mécontentement sépare deux personnes également sensibles et fières, et dont l'affection réciproque est, pour elles, un devoir ou un besoin, celle des deux qui a le plus de raison et de bonté reviendra la première. Une affection trop indulgente ne songe, pour la personne qui l'inspire, qu'au plaisir présent ; une affection trop sévère, qu'au bonheur à venir ; une affection sage et éclairée songe à l'un et à l'autre.

On aime faiblement la personne dont on ne consentirait pas à encourir la colère, pour la préserver d'une faute ou d'un danger.

La véritable affection n'est indulgente que pour les défauts dont elle souffre seule, et dont elle peut conserver le secret.

Quand on ne peut repousser une accusation portée contre une personne qu'on aime, sans accepter la complicité de principes dangereux, le silence auquel on se condamne pèse douloureusement sur le cœur.

Beaucoup de gens ne semblent trouver, dans une affection éprouvée, que l'avantage de tourmenter impunément celui qui la ressent.

Pour nous rendre un compte exact de l'affection qu'une personne nous inspire, tâchons d'oublier les avantages qu'elle nous procure, ou nous fait espérer.

Dès que j'entrevois la possibilité d'un antagonisme entre un intérêt et une affection, je tremble pour l'affection.

L'affection des cœurs profondément sensibles, souvent inquiétée dans les relations habituelles, se rassure et s'affermit par l'absence : l'affection des cœurs légers s'affaiblit par elle.

Dans les combinaisons de la vie intime, une âme sensible et délicate doit craindre de s'associer à ces âmes rudes dont le mouvement est toujours brusque et le choc violent. Un contact fréquent produit sur elles le même effet que sur des corps d'une dureté inégale : la plus tendre est bientôt brisée.

Le souvenir de ce que nous avons fait, pour le bonheur des personnes dont la mort nous a séparés, est le plus grand adoucissement au regret de les avoir perdues. Mais la crainte seule de leur avoir causé quelques peines ajoute à ce regret les déchirements du remords. Si les personnes unies par les liens d'une tendre affection pouvaient comprendre cette vérité, aucun sacrifice ne leur coûterait pour s'épargner des torts qui paraissent bien légers, lorsqu'on s'en rend coupable, et bien pesants, quand on ne peut plus se les faire pardonner.

L'existence tire tout son prix de nos affections. Quel bonheur peut-on trouver hors des jouissances du cœur ? Survivre aux objets de sa tendresse est le plus horrible des supplices; et le sentiment d'un grand devoir peut seul nous donner ce courage. Nous perdons successivement une partie des êtres qui nous sont chers, et les autres nous perdront à leur tour ! Si nous ne devions, un jour, être tous réunis dans une autre vie, l'insatiable besoin d'affection que nos âmes éprouvent ne serait plus qu'un jeu cruel du maître de nos destinées. Sa toute-puissance et sa bonté repoussent cette idée impie.

10° Amitié, pure et libre union des âmes, union provoquée par quelques rapports de sentiments et d'opinions, resserrée par le temps et la confiance, et cimentée par les jouissances qu'une certaine parité d'intelligence et de position sociale permettent de goûter en commun. Les différences de caractères peuvent être atténuées par des qualités attrayantes, ou même produire des contrastes favorables à l'amitié; mais les différences de rangs et d'intelligences mettent, entre deux personnes, le vaste champ de l'amour-propre. Une grande dignité de caractère, relevant l'une de son infériorité; et une véritable noblesse de sentiments, faisant oublier à l'autre sa supériorité, peuvent seules combler l'intervalle qui les sépare. Sans ces conditions assez rares, leur liaison n'est, d'un côté, que du dévouement, et, de l'autre, qu'une sorte de patronage.

Entre un homme et une femme, dont le cœur n'est plus accessible à l'amour, l'amitié prend une nuance particulière où viennent se fondre les différences essentielles de leurs organisations. Une union de cette sorte offre une partie des charmes de l'amour, sans en avoir les agitations, ni les incertitudes. L'amitié de deux hommes, si profonde et si vraie qu'elle soit, n'exclut pas, dans un commerce habituel, des moments de froideur et de vide. Celle d'un homme et d'une femme ne cesse guère d'être attentive et empressée. Le sexe y conserve une partie de son influence. On ne se contente pas d'avoir prouvé que l'on est digne d'être aimé : on veut se montrer toujours aimable. La délicatesse des sentiments de la femme, la finesse de ses aperçus, la mobilité de son imagination stimulent le cœur et l'esprit de l'homme, et en font jaillir tout ce qu'ils peuvent produire de gracieux et de bon. La diversité de leurs caractères, de leurs intelligences et de leurs impressions préserve ces relations de la monotonie et de l'ennui.

L'amitié étant un choix raisonné, on ne peut en donner le nom au lien qui existe entre les frères et les sœurs. La nature crée leurs rapports, et le cœur les règle. Deux frères se rapprochent et s'aiment encore tendrement, après de mutuelles offenses ; tandis qu'un mauvais procédé peut séparer, à jamais, deux amis. Cependant cette prérogative du sang, qui promet tant de douceur à l'affection fraternelle, devient trop souvent, par la négligence née de la sécurité, une cause de froideur, d'oubli des égards les plus naturels, et, si l'intérêt s'en mêle, de rupture et de haine. À tout sentiment qui n'est pas à la fois libre et désintéressé, profond et durable, ferme et indulgent, il manque quelque chose de ce qui constitue l'amitié.

Quelques personnes ont la monomanie des promptes et courtes liaisons. Elles vous adorent, à la première vue; vous saluent à peine, à une seconde; et bientôt vous oublient. Si, plus tard, un incident les oblige à vous reconnaître, votre aspect seul répand sur leur visage un air de contrainte et d'embarras. Toute habitude les fatigue. L'atmosphère de la famille les oppresse. Le changement est leur vie ; la nouveauté, leur seule jouissance. Esprits étroits, cœurs légers, âmes sans profondeur, ils ressemblent à ces automates qui ne produisent qu'un mouvement, et qui le répètent sans cesse.

Prendre des précautions contre un ami, c'est déjà le traiter en ennemi.

La perte d'un ami ouvre nos yeux sur ses qualités; mais souvent le regret de les avoir méconnues nous porte à les exagérer. Alors, par une compensation tardive, nous ajoutons à la juste mesure de notre douleur tout ce qui a manqué à notre amitié.

On ne peut guère donner une plus grande preuve, de modestie et de bonté, qu'en souhaitant à ses amis une position supérieure à la sienne, sans arrière-pensée d'intérêt personnel.

Ce sont d'étranges amis que ceux à qui l'on n'ose annoncer un événement heureux pour soi, de peur d'exciter leur envie.

Si tous les mouvements de l'âme étaient visibles, y aurait-il beaucoup d'amis ?

L'amitié sincère se nourrit de souvenirs, l'amitié intéressée d'espérances.

Combien de gens tiennent à leurs vieux amis, comme à leurs vieux habits, parce qu'ils sont à leur aise avec eux, et ne craignent plus de les froisser !

L'amitié doit être impartiale; mais entre des mérites égaux, elle peut avouer ses préférences.

Quand la voix d'un ennemi accuse, le silence d'un ami condamne.

L'égoïsme est le principal, mais non l'unique mobile des actions humaines. Qui n'a donné, ou reçu quelque preuve de dévouement? On a besoin de le croire possible, pour ne pas être forcé de renoncer à l'amitié.

11° Amour. Ce sentiment, considéré déjà comme attribut de l'homme sensitif, est, de plus, le principe de la famille et de la société. C'est sous ce dernier aspect qu'il doit reparaître dans l'étude de l'homme social.

L'amour est l'attrait qui prépare et la chaleur qui féconde l'union des sexes. En transmettant la vie, il étend la famille, et multiplie les branches de l'arbre social. C'est lui qui, par une impulsion secrète, rassemble les deux sexes, électrise la foule, et la plonge dans une sorte d'ivresse sympathique. Chacun en ressent l'effet, et le manifeste par un air de joie passionnée. La vieillesse elle-même se réchauffe quelquefois encore aux rayons de l'amour. Attrait des sens, aspiration de l'âme, ou rêve de l'imagination, l'amour est le premier et le plus doux lien de la société.


Comparaison de l'amour et de l'amitié.

L'amour est un sentiment passionné pour une personne d'un autre sexe. Il s'attache surtout à la forme : c'est une préférence des sens.

L'amitié exige de la réciprocité. Elle n'emprunte à la différence des sexes qu'une nuance plus tendre et plus délicate ; et si elle s'occupe des qualités extérieures, c'est pour y chercher l'image des perfections morales dont elle est saintement éprise : c'est une préférence de l'âme.

L'amour s'allume souvent à la première vue, parce que le cœur ou les sens l'attendaient.

L'amitié naît de l'expérience : c'est le double suffrage de l'esprit et du cœur.

On va au-devant de l'amour; on rencontre l'amitié.

L'amour, malgré tout le faste de sa générosité et de ses sacrifices, n'oublie jamais son intérêt : il veut se satisfaire.

L'amitié trouve ses plus douces jouissances dans le bonheur de la personne qui l'inspire.

L'amour est positif. L'absence lui cause d'abord des regrets. Si elle se prolonge, ils se calment; si les rapports cessent, l'oubli arrive ; et, s'il survient un autre amour, le premier n'est plus qu'un rêve.

Une ancienne amitié résiste à l'absence, et même à la rivalité des liaisons nouvelles.

Quand l'amour a reçu quelque offense, il éclate, menace et ajoute souvent au malheur d'être trompé celui d'être ridicule.

Quand l'amitié se sent blessée, elle se retire en silence.

Après une réconciliation, deux amants sont plus amoureux et deux amis, plus réservés.

L'amour survit à la confiance; l'amitié s'éteint avec elle. La sécurité affaiblit l'un et fortifie l'autre.

L'amour est un feu dévorant qui, après avoir ravagé la plus belle partie de la vie, s'éteint sur des cendres ; l'amitié est une douce flamme qui amollit le cœur et le préserve du froid de la vieillesse.

L'amour est une passion toute terrestre; car il aspire à la possession, et ne peut l'oublier, sans prendre le caractère de l'amitié. Celle-ci est un pressentiment des affections d'une autre vie; car elle unit seulement les âmes.

L'amour a l'orageuse mobilité des vapeurs de la terre ; l'amitié a le calme et la pureté des régions éthérées.

Tout le monde peut sentir l'amour, mais non pas l'amitié.

L'amour est, dans les animaux, l'instinct de la reproduction. Dans l'homme, sous l'influence de sa double nature, il s'ennoblit par les chastes inspirations de l'âme, ou se dégrade par sa corruption.

Une amitié, vraiment digne de ce nom, ne peut naître dans des âmes perverties.

L'amour satisfait implique ordinairement un triomphe et une défaite. Aussi devient-il bientôt ou tyran, ou victime, s'il n'est contenu, d'un côté, par la délicatesse, et protégé, de l'autre, par la fierté.

L'amitié, dans sa libre expansion et sa sécurité, ne cherche que des occasions de dévouement, et n'aspire qu'au bonheur de le faire accepter.

L'amour né des sens, ne se soustrait jamais à leur empire. L'amitié, toujours associée aux plus généreux penchants de notre âme, se développe, se modifie, ou meurt avec eux. Mais la vertu peut confondre l'amour et l'amitié dans un sentiment unique qui, gardant de l'un son tendre dévouement, de l'autre sa confiance et sa sérénité, assure aux cœurs fatigués un repos sans langueur, un bonheur sans orage.

12° Tendresse, état d'un cœur amolli par de douces impressions, ou disposé à les recevoir. Elle est un des effets de la sensibilité. Toujours identifiée avec quelques-uns de nos sentiments affectueux, elle y ajoute une vive sollicitude pour la personne qui en est l'objet. C'est elle qui suggère à l'amitié ses plus aimables prévenances, et à l'amour les soins délicats dont il tire ses plus exquises voluptés. Mais elle dégénère facilement en faiblesse. Avec un cœur tendre, on a de la peine à être juste.

La tendresse appartient surtout aux femmes; chez les hommes, elle est une exception.

13° Dévouement, préférence donnée à un autre sur soi, désir indéfini d'un bonheur placé dans la satisfaction d'autrui. Le dévouement inspiré par la reconnaissance est une religion dans les âmes généreuses.

Quelquefois le dévouement n'est ni le retour des bienfaits, ni un hommage rendu à des qualités réelles. Il semble alors être l'effet d'une sorte de fascination. Une âme tendre est seule capable d'un tel dévouement ; mais une âme égoïste peut l'inspirer.

Référence. 

Nicolas-Valentin de Latena, Étude de l'homme, Garnier Frères, Paris, 1854, p. 445-458-

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