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mardi 9 août 2011

Qu'est-ce que l'amour de Socrate ?, selon Maxime de Tyr (vers 125-vers185 AD).


I. Un Corinthien, nommé Eschyle, avait auprès de lui un garçon Dorien, nommé Actéon, remarquable par sa beauté. Un jeune Corinthien, de la famille des Bacchiades (laquelle possédait le pouvoir suprême à Corinthe) devint amoureux d'Actéon. Celui-ci, élevé dans les principes de l'honnêteté, repoussa de honteuses avances. L'autre engagea les autres Bacchiades de son âge à tenter avec lui l'enlèvement d'Actéon. Échauffés par le vin, l'amour, et la confiance du pouvoir, ils se jettent dans l'humble domicile du jeune homme. Ils le saisissent pour l'enlever. Les gens de la maison le saisissent aussi, pour le retenir de toutes leurs forces. Au milieu de cette lutte, Actéon est déchiré, et mis en lambeaux. Il périt entre leurs mains. Cet événement tragique de Corinthe, fut assimilé, à cause d'une identité de nom, à l'événement de même nature qui arriva dans la Béotie. Les deux Actéons périrent tour à tour, celui-ci à la chasse sous la dent des chiens, l'autre entre les bras de jeunes libertins dans l'ivresse.

Périandre, tyran d'Ambracie faisait ses plaisirs d'un jeune Ambracien. Ce commerce n'avait rien que d'illégitime. C'était plutôt une passion honteuse que de l'amour. Aveuglé par son pouvoir, Périandre prenait ses ébats au milieu de l'ivresse, sans précaution, avec son Ganymède. L'ivresse allait quelquefois au point de neutraliser les transports amoureux de Périandre. Cette circonstance fit du jeune homme l'assassin du tyran : légitime châtiment d'une passion illégitime.

II. Voulez-vous que je vous donne un ou deux exemples de l'autre espèce d'amours que l'honnêteté avoue. Un jeune Athénien était, tout à la fois, aimé d'un simple citoyen, et du tyran d'Athènes. L'une de ces passions était autorisée par l'égalité des conditions. L'autre était fondée sur la violence, à cause de la puissance du tyran. Le jeune homme d'ailleurs était vraiment beau, et très digne d'être aimé. Il dédaigna le tyran, et donna son affection à l'homme privé. Plein de colère, le tyran ne chercha qu'à les molester l'un et l'autre. Il fit l'affront à la jeune sœur d'Harmodius, qui était venue pour figurer, avec son panier, aux cérémonies des Panathénées, de l'empêcher d'y paraître. Il en coûta cher aux Pisistratides ; et la liberté des Athéniens fut l'ouvrage de la lâche vengeance du tyran, de l'intrépidité du jeune homme qui était aimé, de la vertu de celui qui l'aimait, et de la légitimité du lien qui les attachait l'un à l'autre.

Épaminondas affranchit Thèbes de la domination de Lacédémone avec une phalange d'amants. Un grand nombre de jeunes Thébains étaient amoureux chacun d'un beau garçon. Épaminondas fit prendre les armes aux uns et aux autres. Il en forma un bataillon sacré. Ces jeunes gens, pleins d'intrépidité et de courage, combattirent avec beaucoup d'adresse, et ne se laissèrent point mettre en déroute. Ni Nestor, le premier des Capitaines dans les champs Troyens, ni les Héraclides dans le Péloponnèse, ni les Péloponnésiens dans les campagnes de l'Attique, n'eurent une pareille phalange. Chacun des amants était obligé de bien payer de sa personne ; soit par amour-propre, parce qu'il combattait sous les yeux de ce qu'il aimait ; soit par nécessité, parce qu'il combattait pour ce qu'il avait de plus cher. De leur côté, les garçons voulaient se montrer les émules de leurs amants, ainsi qu'a la chasse, les jeunes chiens s'efforcent de ne pas demeurer en arrière des vieux.

III. Mais où tendent ces exemples, d'Épaminondas, et d’Harmodius, et ces discours sur l'amour illégitime? À établir qu'il y à deux genres d'amour, l'un qui se concilie avec la vertu, l'autre qui est le frère du vice ; et que les hommes, en se servant d'un seul et même nom pour les désigner, comprennent sous une appellation commune, et celui dont on a fait un Dieu, et celui qui n’est qu'une passion honteuse. Les uns, ceux qui se livrent à ce dernier, s'en font accroire à la faveur de l’homonymie. Les autres, ceux qui se livreraient au premier, s'en défient à cause de l'amphibologie de la dénomination. Mais, de même que, si nous avions à examiner entre des orfèvres, quels sont ceux qui savent le mieux discerner le bon ou le mauvais aloi des métaux, nous regarderions comme très étranger à son art celui qui prendrait pour bon ce qui n'en aurait que l'apparence, et comme expert, dans son art celui qui porterait un jugement conforme à la vérité, de même, appliquons la question qui nous occupe touchant l'amour, à la nature du beau, comme à une médaille. Car, si en ce qui concerne le beau il est des choses qui n'en ont que l'apparence, sans en avoir la nature, et d'autres qui en ont, à la fois l’apparence et la réalité, il faut nécessairement regarder ceux qui se passionnent pour le beau qui n'en a que l’apparence sans réalité, comme de faux comme d'adultères amants du beau ; et ceux qui s'enflamment pour celui qui joint la vérité à l'apparence, comme les nobles amants du vrai beau.

IV. Mettons de même l'amour à l'épreuve, au creuset, en ce qui concerne l'homme et la raison. Osons demander à Socrate quelque compte de sa conduite. Qu'il nous apprenne ce qu'il disait de lui-même dans ses discours. Qu'entendait-il, lorsqu'il disait en parlant de lui, « qu'il était le serviteur de l'amour [θεράπων τοῦ ἔρωτος, therapôn tou erôtos]; qu'il était la règle blanche pour les beaux garçons, qu'il était habile dans son art : qu'Aspasie de Milet, et Diotime de Mantinée, en tenaient école ; qu'il avait pour disciples, Alcibiade, le plus pimpant des Athéniens ; Critobule, l'Athénien le plus à la fleur de l'âge ; Agathon, le plus abandonné à la mollesse ; Phædre, à la divine tête ; Lysis, le Ganymède, et Charmide, le beau garçon ? Il ne cache aucun des actes, aucune des impressions de l'amour. Il en parle avec la liberté la plus entière. Il dit que son cœur tressaille, que son corps s'allume quand il pense à Charmide : qu'il se livre à des transports d'enthousiasme, comme une bacchante, auprès d'Alcibiade ; et qu'il tourne les yeux sur Autolicus avec la même avidité qu'on les jette sur la lumière pendant la nuit. Il organise une République. Il la compose de gens de bien. Il en est le Législateur. ; et pour récompenser les plus belles actions, il ne décerne pas des couronnes et des images, selon le frivole usage des Grecs ; mais il veut qu'il soit permis au citoyen qui fait l'action la plus louable, d'aimer, parmi les beaux, garçons celui qui lui plaît le plus. O l’admirable récompense ! Mais, lorsqu'il parle de l'amour, en forme d'apologue, qu'en dit-il? quelle description en fait-il ? Il le représente honteux à voir, pauvre, à peu près, autant que lui, pieds nus, couchant à terre, dressant des embûches, toujours à l'affût du butin, empoisonnant, faisant le sophiste et le magicien. C'est le même portrait que faisaient de Socrate lui-même les auteurs comiques qui le jouaient aux fêtes de Bacchus. Et il s'exprimait ainsi, non seulement au milieu des divers peuples de la Grèce, mais à Athènes, dans sa maison, comme en public, dans les repas, à l'Académie, au Pyrée, dans ses voyages, sous les platanes, au Lycée. Il disait qu'il ne savait rien d'ailleurs, ni des discours sur la vertu, ni des opinions touchant les Dieux, ni des autres matières dont s'enorgueillissaient les sophistes. Mais sur le chapitre de l'art de l'amour, il se vantait d'y être habile, et de travailler à s'y perfectionner.

V. Que signifient donc toutes ces belles choses dans la bouche de Socrate ? Sont-ce des énigmes ou des ironies ? Répondez-nous là-dessus, Platon, Xénophon, Eschine, ou tel autre de vous tous qui professiez sa doctrine. Car je suis étonné, j'admire qu'il ait banni de sa merveilleuse République, et de son plan d'éducation pour la jeunesse, les poèmes d'Homère, après l'avoir couronné et parfumé, sous prétexte de l'inconvenance de ses descriptions, lorsqu'il peint Jupiter payant à Junon les tributs de l'hymen sur le mont Ida, sous le voile d'un nuage immortel, lorsqu'il peint les amours de Mars et de Vénus, Vulcain dans le piège, les Dieux buvant et se livrant à des éclats de rire inextinguibles, Apollon en fuite, et poursuivi par Achille, un simple mortel donnant la chasse à un Dieu : lorsqu'il représente les Dieux en lamentations: « Malheureux que je suis, s'écrie Jupiter, j'ai perdu Sarpédon, celui des mortels que je chérissais le plus » ! « Que je suis malheureuse, » s'écrie Thétis, d'avoir enfanté un héros sous d'aussi funestes auspices» ! Et tant d'autres traits qu'Homère n'a présentés que sous le voile de la fiction, et dont Socrate lui fait un reproche ; tandis que lui-même, cet amant de la sagesse, ce vainqueur de la pauvreté, cet ennemi de la volupté, cet ami de la vérité, entremêle ses entretiens de discours si indécents et si dangereux, que les fictions d'Homère sont bien moins répréhensibles, en comparaison. En effet, quand on lit dans Homère ce qu'il dit de Jupiter, d'Apollon, de Thétis, de Vulcain, chacun comprend qu'il en est du poète comme des oracles, dont les expressions énoncent une chose, tandis que le sens en présente une autre. On ne songe qu'au plaisir de l'oreille ; on se met de moitié avec le poète ; on laisse prendre l'essor à son imagination ; on aide soi-même au prestige de la fiction et l'on se complaît dans le sentiment de la puissance des illusions mythologiques, sans en être dupe. Au lieu que Socrate, renommé par son amour pour la vérité, nous présente des fictions bien plus dangereuses, soit par le poids que son nom donne à ses discours, soit par la subtilité de son intelligence, soit par le contraste de sa doctrine avec sa conduite. Car rien ne se ressemble moins que Socrate éperdu d'amour, et Socrate modèle de tempérance ; que Socrate brûlant à l'aspect des beaux garçons, et Socrate gourmandant le libertinage. Est-ce bien Socrate, l'antagoniste de Lysias sur le chapitre de l'amour, qui touche de son épaule l'épaule de Critobule, qui revient de la chasse du bel Alcibiade, que la seule présence de Charmide met hors de lui? Sont-ce là des choses qui conviennent aux mœurs d'un philosophe ? Il y a loin de là, à ce ton de liberté et d'affabilité, avec lequel il parlait dans la conversation familière, au caractère de magnanimité et d'indépendance qu'il déployait avec les tyrans, à l'intrépidité dont il fit preuve au siège de Delium, au mépris dont il accabla ses juges, au calme avec lequel il se laissa conduire en prison, à la sérénité avec laquelle il affronta la mort. Car, s'il faut prendre à la lettre ce que dit Socrate, nous n'avons plus rien à dire. Mais, s'il ne fait qu'envelopper de belles actions sous des paroles honteuses, c'est joindre le mal au danger. Cacher le beau sous un vilain masque, présenter les choses utiles sous l'extérieur des choses nuisibles, est l'œuvre, non de qui veut le bien (car le bien ne se montre pas de lui-même), mais de qui veut le mal, et cela ne coûte pas. C'est là, je pense, ce que pourraient objecter, ou Thrasymaque, ou Calliclès, ou Polus, ou tout autre antagoniste des principes de Socrate.

VI. Allons ; sans nous arrêter plus longtemps à des bagatelles, répondons à tout cela. Nous sentons bien que nous en avons plus la volonté que le pouvoir ; et cependant nous avons besoin ici de l'un et de l'autre. Pour justifier Socrate de ces choses qu'on lui reproche dans ses discours, nous imiterons l'exemple de ceux qui, traduits devant les tribunaux, et courant quelques dangers, ne se contentent pas de se disculper du fond de l'accusation dirigée contre eux, mais en font adroitement retomber la faute sur des personnages de considération, dont la complicité atténue le délit et l'accusation. Différons donc d'examiner, pour le moment, si Socrate a eu tort ou raison ; et disons à ses fougueux accusateurs : « Vous nous paraissez, Messieurs, des Sycophantes bien moins habiles qu'Anytus et Mélitus. Ceux-ci accusèrent Socrate de ce qu'il corrompait la jeunesse, de ce que Critias s'était emparé du pouvoir, (c'était un de leurs chefs d'accusation) de ce qu'Alcibiade s'abandonnait à tous les genres de débauche, de ce qu'il enseignait l'art de faire prévaloir la mauvaise cause ; de ce qu'il jurait par le platane, et par le chien. Mais Socrate ne fut attaqué, sous le rapport de l'amour, ni par ces adroits accusateurs, ni par Aristophane même, le plus acharné de ses ennemis, qui fit entrer dans les pièces de théâtre dirigées contre lui, tout qui pouvait prêter à la malignité comique. Il lui reprocha sa pauvreté ; il le traita de mauvais bavard, de sophiste ; il l'attaqua sur tout, hors sur l'obscénité de ses amours. Il n'y a donc pas apparence que les calomniateurs, ni les auteurs comiques, eussent contre Socrate la moindre prise, de ce côté-là »

VII. Si donc on ne lui fit aucun reproche, à cet égard, ni sur le théâtre, ni en plein tribunal, nous pouvons d'abord répondre à ses modernes accusateurs, qui ne sont pas moins fougueux que les anciens, que ce genre d'amour n'est pas l'invention de Socrate, mais qu'il est beaucoup plus ancien et nous produirons pour témoin Socrate lui-même, le louant, l'admirant, et désavouant d'en être l'auteur. Car, Phèdre de Myrrhine lui ayant montré le discours de Lysias, fils de Céphale, sur cette matière, Socrate lui dit, qu'il ne voyait pas une grande merveille à être plein comme une outre des ouvrages d'autrui, tels que ceux de la belle Sapho, (car il se plaît à l'appeler ainsi, à cause de la beauté de ses vers, quoiqu'elle fût petite et brune), ou d'Anacréon qu'il nommait le sage. Le panégyrique de l’amour qu'il prononça, dans le Banquet, il l'attribue à une femme de Mantinée. Mais, que l'auteur de cet ouvrage fût une femme de Mantinée, ou de Lesbos, reste qu'il n'appartenait point à Socrate, et qu'il n'en avait point les prémices. Donnons en la preuve, en commençant par Homère.

VIII. Il me paraît que ce poète entre dans de très grands détails. Il fait avec un talent égal, le tableau des vertus et des vices, les unes pour nous les faire acquérir, les autres pour nous les faire éviter. D'ailleurs il présenté exactement, tels qu'ils existaient dans l'antiquité, les principes des arts, comme de la médecine, de la conduite des chars, de la tactique. C'est ainsi qu'il défend, dans les courses, de faire friser de trop près la borne au cheval gauche : qu'il fait prendre aux malades un verre de vin de Pramnium ; que, dans un jour de bataille, il place les lâches au milieu des rangs des braves, et sépare la cavalerie de l'infanterie, toutes choses qui paraîtraient ridicules aux cochers, aux médecins, aux généraux, de nos jours. Quant à l'amour, il décrit successivement tout ce qui s'y rapporte, ses effets, l'âge qui lui convient, ses espèces, ses affections honnêtes ou honteuses, sa pudicité, ses débordements, sa chasteté, son libertinage, son emportement, son sang-froid. Sur ces matières, il n'est plus à l'antique. Il s'y montre aussi habile qu'on l'est aujourd'hui. Par exemple, dans son premier chant, il introduit deux amants de la même captive, l'un audacieux et emporté, l'autre patient et tranquille. L'un étincelle des yeux, insulte et menace tout le monde: l'autre se retire sans bruit ; il pleure étendu à terre ; il ne sait quel parti prendre ; il dit qu'il s'en ira, et il n'en fait rien. Ailleurs, c'est un exemple d'amour impudique. Tel est celui de Pâris, toujours prêt à quitter le champ de bataille pour courir dans les bras de sa maîtresse, et se conduisant toujours comme un adultère. Ici, est le tableau d'un amour légitime, également tendre des deux côtés, c'est celui d'Hector et d'Andromaque. Celle-ci donne à son époux, à son amant, les noms de père, de frère, et toutes les autres dénominations que la tendresse peut imaginer. Hector dit à Andromaque, qu'il a plus d'amour pour elle qu'il n'en a pour sa propre mère. Là, est la peinture d'un amour sans cérémonie, entre Jupiter et Junon, sur le mont Ida. Ailleurs, on avait l'amour adultère, comme chez les amants de Pénélope ; l'amour, avec toutes ses séductions, comme chez Calypso ; l'amour, avec tous ses enchantements, comme chez Circé. On avait aussi entre deux hommes, entre Patrocle et Achille, un amour que les travaux et le temps consolident, et qui dure jusques à la mort. Ils sont jeunes, et ont des mœurs l'un et l'autre. L'un donne des leçons ; l'autre les reçoit. L'un a du chagrin ; l'autre le console. L'un chante ; l'autre écoute. C'est aussi un trait caractéristique d'amour, de demander, d'un côté, la permission de combattre, et de pleurer, dans la crainte de ne pas l'obtenir ; tandis que, de l'autre, on se laisse fléchir ; on pare le suppliant de ses propres armes ; on tremble du retard de son retour ; on veut mourir, en apprenant, sa mort ; et on abjure ses ressentiments. L'amour se retrouve jusque dans les rêves, dans les songes, dans les larmes d'Achille, et dans la dernière offrande qu'il fait au tombeau de Patrocle, dans sa chevelure. Tels sont les tableaux de l'amour qui nous sont présentés dans les ouvrages d'Homère.

IX. Chez Hésiode, les Muses chantent-elles autre chose que les amours des femmes et des hommes, celles des fleuves, des vents, des plantes ? Je passerai sous silence les poésies obscènes d'Archilochus. Les ouvrages de Sappho (s'il est permis de comparer les modernes aux anciens) ne renferment-ils pas tous les principes de Socrate sur le sujet de l'amour ? Socrate et Sappho me paraissent avoir dit la même chose, l'un de l'amour des hommes, et l'autre de l'amour des femmes. Ils annoncent qu'ils ont de nombreuses amours, et que la beauté est toujours sûre de les enflammer. Ce qu'Alcibiade, Charmide, et Phædre, sont pour Socrate, Gyrinne, Athis et Anactorie, le sont pour Sappho ; et, si Socrate a pour rivaux, sous certain rapport, Prodicus, Gorgias, Thrasymaque et Protagoras ; Sappho a pour rivales, Gorgo, et Andromède ; tantôt elle leur fait des reproches : Tantôt elle les querelle. Tantôt elle le prend avec elles sur le même ton d'ironie qui était si familier à Socrate. Salut à Ion, dit Socrate. Mille choses à la jeune Polyanacte, dit Sappho. Socrate dit qu'il n'avait voulu s'attacher à Alcibiade, qu'il aimait depuis longtemps, qu'après l'avoir jugé propre à l'éloquence : et Sappho dit : « Tu me parais encore un enfant, tu n'es pas formée encore. » Socrate tourne en ridicule le costume et les attitudes des sophistes. Sappho parle d'une femme en habit de paysanne. Diotime dit à Socrate que l'amour n'est pas le fils de Vénus, mais son laquais et son domestique. Sappho fait dire à Vénus, dans une de ses odes, « Et, toi, le plus beau des palets, Amour ! » Diotime dit encore que l'amour est rayonnant de santé, dans l'aisance, et qu'il a la pâleur de la mort, dans la pauvreté. Sappho marie ces idées en comparant l'amour à de la douce-amère, à de l'aigre-doux. Socrate traite l'amour de sophiste ; Sappho le traite de conteur. Les transports d'amour de Socrate pour Phædre sont des transports de Bacchante ; l'amour agite l'âme de Sappho, comme les vents agitent les chênes des montagnes. Socrate gourmande Xantippe, qui pleure, parce qu'il va mourir. Sappho en fait autant, envers sa fille ; car le deuil ne doit point entrer dans la maison des nourrissons des Muses ; ce serait contre les convenances. Le sophiste de Téos, Anacréon, ne professait-il pas le même art, la même doctrine? Il est épris de tous les beaux garçons, il leur donne à tous des éloges. Toutes ses hymnes sont pleines de la chevelure de Smerdis, des yeux de Cléobule, et de la fleur de jeunesse de Bathylle. Toutefois il montre de la décence dans ces passages : « J'aurais désiré passer ma jeunesse avec toi, car tu es d'un naturel agréable ; et ailleurs, c'est une belle chose que l'amour, quand il est légitime. » Bien plus, il a mis son art à découvert : « Les jeunes gens s’attachent à moi, par le charme de mes discours ; car je présente de jolis tableaux ; je sais dire d'aimables choses. » Alcibiade en disait autant de Socrate. Il assimilait la grâce, l'élégance de ses discours, au jeu de la flûte d'Olympus et de Marsyas. Qui osera, grands Dieux ! condamner de pareils sentiments, si ce n'est Timarque ?

Référence.

J.-J. Combe-Dounous (trad. depuis le grec), Dissertation de Maxime de Tyr, philosophe platonicien, tome 2, Bossange, Paris, 1802, Dissertation XXIV.

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