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lundi 15 août 2011

L'amour comme sentiment, passion, impulsion, selon Cicéron, 45 avant J.-C.


Vous trouverez ci-dessous un texte de Marcus Tullius Cicero, plus connu sous le nom français de Cicéron, présentant l'amour comme sentiment, passion, impulsion, en général, et particulièrement l'amour homosexuel, comme quelque chose de honteux, du fait de son caractère inconstant, passionné, capricieux. L'état de trouble dans lequel l'amour jette l'esprit s'oppose en toutes choses au calme et à la quiétude intérieurs que le sage doit apprendre à nourrir en lui-même. Ces réflexions précèdent et sont similaires au discours chrétien postérieur sur l'amour humain laissé à son libre jeu. Cette critique cicéronienne de l'amour sera rapportée au texte de Pline Le Jeune, où ce dernier évoque l'amitié amoureuse déçue de Cicéron pour son secrétaire, confident et ami, Marcus Tullius Tiro, connu en français sous le nom de Tiron. Tiron  est à l'origine des systèmes de sténographie moderne et est inventeur de l'esperluette (&). 

La version française des deux textes, bien imparfaites, sont le fait de l'auteur de ce blog, aidé par les versions disponibles déjà existantes.


I. Texte de Cicéron

A. Version française.

[4,32] Il suffit à celui qui prête une attention scrupuleuse de voir avec profondeur combien cette joie est honteuse; et comme ils sont déshonorés, ceux qui se gonflent de joie lorsqu’il font usage des plaisirs vénériens, [et] ainsi ont-ils une conduite scandaleuse ceux qui les désirent d’une âme enflammée.

En vérité tout ce qui est appelé amour par le commun (et, par Hercule, je ne trouve pas par quel autre nom cela peut être appelé), est d’une telle légèreté [=inconstance] que je ne vois rien, je pense, qui doive lui être rapproché.

Cécilius (dit) :

(…) Que celui qui ne pense pas que ce Dieu est suprême,
qu’il considère être fou ou inexpérimenté des choses [de la vie] :
qu’il soit dans sa main, celui qu’il [ce Dieu] veut qu’il soit insensé,
[ou] qu’il ait du jugement, qu’il soit guéri, [ou] qu’il soit jeté dans la maladie,
[ou] au contraire, qu’il soit aimé, qu’il soit appelé, qu’il soit vivement recherché.

Ô œuvre du poète, réformatrice illustre de la vie, elle qui considère que l’amour, source de l’ignominie et de la légèreté [=inconstance], doit être rangé au conseil des dieux !

Je parle de la comédie, qui, si nous n’approuvions pas ces ignominies, serait tout à fait nulle ; [mais] que dit, dans la tragédie, ce prince des Argonautes ? : « Tu m’as sauvé par la grâce de l’amour plus [que par celle] de l’honneur. » Quoi donc ? Cet amour de Médée, combien d’embrasements de misères a-t-il allumés ! Et elle ose cependant dire, selon un autre poète, à son père que [celui] qu’elle a eu pour époux, celui que l’amour lui a donné, est, de loin, plus puissant et meilleur qu’un père.

[4,33] Mais laissons jouer les poètes, par les récits desquels nous avons vu Jupiter tremper lui-même dans cette ignominie : venons-en aux philosophes maîtres de vertu, qui nient que l’amour soit du déshonneur et qui, en cela, sont en litige avec Épicure, qui, comme je le pense, ne se trompe pas beaucoup.
Quel est en effet cet amitié amoureuse [amour de l’amitié] ? Pourquoi n’aime-t-elle pas quelque jeune homme laid ni quelque beau vieil homme ? Il me semble que cet usage est né dans les gymnases des Grecs, dans lesquels ces amours sont libres et permis. 

Ennius [dit] donc bien : « L’origine des ignominies se trouve [dans le fait] de se dénuder entre concitoyens ».

Quand bien même [ces amitiés] soient chastes, comme je crois qu’elles puissent [le] devenir, elles sont cependant agitées et tourmentées, plus [encore] par le fait qu’elles se retiennent et se contiennent.

Et en outre, et j’omettrai les amour des femmes, à qui la nature a accordé une plus grande liberté, qui doute de l’enlèvement de Ganymède et ne comprend pas ce que désire et ce dont parle Laïus, dans Euripide ? Et, pour finir, que ressassent-t-il à propos d’eux-mêmes les hommes les plus savants et les plus grands poètes, par leurs vers et par leurs chants ? Quelles choses Alcée, homme fort et reconnu dans sa cité, n’a-t-il pas écrit au sujet de l’amour des jeunes gens !? Il est un fait que toute la poésie d’Anacréonte est, certainement, pleine d’amour. Ibycus de Régium, fut, en vérité, le plus grand de tous à être enflammé par l’amour, [ce qui] apparaît dans ses écrits.

Et de plus, nous voyons que les amours de tous ceux-ci suivent un désir [passionné] : [nous,] les philosophes, nous y sommes nés par Platon, notre modèle, que Dicéarchus accuse sans injustice,  et nous avons accordé à l’amour [son] autorité

Et, en vérité, les Stoïciens disent que le sage doit aimer [et] ils définissent l’amour lui-même [comme] « un effort pour construire l’amitié à partir du spectacle de la beauté ». S’il existe quelque [amour] dans la nature, sans inquiétude, sans désir, sans souci, sans soupir, soit ! Il est libre en effet de tout désir [passionné] ; or le sujet est [ici] celui du désir [passionné] . Si, au contraire, il y a quelque amour, comme il existe certainement, qui ne soit éloigné en rien, ou alors peu de la folie, tel qu’il est [exprimé] dans la Leucadienne :

« Si, certes, il existe quelque dieu dont, moi, je sois le souci ».

Neptune, je t’invoque, Et vous, au surplus, [tous] les vents ! » Il considère que le monde entier doit soulager et balaiera [de fait] son amour, il [en] repousse une, Vénus, car [elle lui est] défavorable : « En effet, pourquoi, moi, t’appellerais-je, Vénus ? » Il affirme qu’elle ne peut s’occuper de quoique ce soit, eu égard à [son propre] désir [passionné] : comme si lui-même, en vérité, ne fait et ne dit tant de choses déshonorantes à cause de [son] désir [passionné].

[4,35] Ainsi donc il faut appliquer cette cure à celui [qui] en est affecté, de telle sorte qu’il lui soit montré combien ce qu’il désire est léger [=inconstant], combien cela doit être méprisé, combien c’est tout à fait nul, combien il est facile d’y atteindre par ailleurs et d’une autre façon, ou de le négliger tout à fait ;

il faut aussi l’amener quelquefois vers d’autres études, [d’autres] inquiétudes, [d’autres] soucis, [d’autres] occupations, et enfin il faut le soigner par un changement de lieu, tout comme les malades convalescents ;

certains pensent aussi qu’un amour ancien doit être évacué par un nouvel amour, tout comme un clou par un [autre] clou ;

mais, au plus haut point, il faut rappeler le délire de l’amour. Si maintenant, tu ne veux pas l’accuser directement, je dis qu’en effet, parmi tous les troubles de l’âme, les relations déshonorantes, les séductions, les adultères, les incestes enfin, dont la honte de tous doit être mis en cause, mais tu les omettras, il n’en est certainement pas de plus passionné que le trouble même de l’esprit dans lequel [plonge] l’amour, [désir] repoussant par lui-même.

De fait, pourvu que je laisse de côté [les désirs passionnés] qui sont de l’ordre du délire, ceux-mêmes qui portent la légèreté [=inconstance] par eux-mêmes [et] qui sont perçues comme inférieurs,

(…)  les injustices
les soupçons, les inimitiés, l’armistice
la guerre, la paix de nouveau ! Si tu demande
à préciser, par la raison, ces incertitudes, tu n’avanceras pas plus
que si tu t’appliquais à rendre raison des démences.

Cette inconstance et cette mobilité de l’esprit ne retiennent-elles ce dernier par leur vice-même ?

Il faut démontrer également que cela-[même] qui est décrit en tout trouble, n’est rien sinon [par le fait] qu’il est fondé dans l’opinion, engendré par le jugement, construit volontairement. En outre, si l’amour était naturel, tous aimeraient et [tous] aimeraient toujours et la même chose, et la pudeur ne retiendrait pas l’un, la réflexion, l’autre, la lassitude le troisième.


B. Texte latin original.


[4,32] (68) Hæc lætitia quam turpis sit, satis est diligenter attendentem penitus uidere. Et ut turpes sunt, qui efferunt se lætitia tum cum fruuntur venereis uoluptatibus, sic flagitiosi, qui eas inflammato animo concupiscunt.

Totus uero iste, qui uulgo appellatur amor (nec, hercule, inuenio, quo nomine alio possit appellari), tantæ leuitatis est, ut nihil uideam quod putem conferendum.

Quem Cæcilius

... Deum qui non summum putet,
Aut stultum aut rerum esse imperitum existimet :
Cui in manu sit, quem esse dementem velit,
Quem sapere, quem sanari, quem in morbum injici !
Quem contra amari, quem arcessiri. quem expeti,


(69) O præclaram emendatricem uitæ pœticam ! quæ amorem flagitii et leuitatis auctorem in concilio deorum conlocandum putet !

De comœdia loquor, quæ, si hæc flagitia non probaremus, nulla esset omnino; quid ait ex tragœdia princeps ille Argonautarum? 'Tu me amoris magis quam honoris seruauisti gratia.' Quid ergo? hic amor Medeæ quanta miseriarum excitauit incendia! Atque ea tamen apud alium pœtam patri dicere audet se 'coniugem' habuisse 'Illum, amor quem dederat, qui plus pollet potiorque est patre'.

[4,33](70) Sed pœtas ludere sinamus, quorum fabulis in hoc flagitio uersari ipsum uidemus Iouem: ad magistros uirtutis philosophos ueniamus, qui amorem negant stupri esse et in eo litigant cum Epicuro non multum, ut opinio mea fert, mentiente. Quis est enim iste amor amicitiæ? cur neque deformem adulescentem quisquam amat neque formosum senem? Mihi quidem hæc in Græcorum gymnasiis nata consuetudo uidetur, in quibus isti liberi et concessi sunt amores.

Bene ergo Ennius: 'Flagiti principium est nudare inter ciuis corpora.'

Qui ut sint, quod fieri posse uideo, pudici, solliciti tamen et anxii sunt, eoque magis, quod se ipsi continent et cœrcent.

(71) Atque, ut muliebris amores omittam, quibus maiorem licentiam natura concessit, quis aut de Ganymedi raptu dubitat, quid pœtæ uelint, aut non intellegit, quid apud Euripidem et loquatur et cupiat Laius? Quid denique homines doctissimi et summi pœtæ de se ipsis et carminibus edunt et cantibus? Fortis uir in sua republica cognitus quæ de iuuenum amore scribit Alcæus ? Nam Anacreontis quidem tota pœsis est amatoria. Maxime uero omnium flagrasse amore Rheginum Ibycum apparet ex scriptis.

[4,34] XXXIV. Atque horum omnium libidinosos esse amores uidemus: philosophi sumus exorti, et auctore quidem nostro Platone, quem non iniuria Dicæarchus accusat, qui amori auctoritatem tribueremus.


(72) Stoici uero et Sapientem amaturum esse dicunt amorem ipsum 'conatum amicitiæ faciendæ ex pulchritudinis specie' definiunt.
Qui si quis est in rerum natura sine sollicitudine, sine cura, sine suspirio, sit sane; uacat enim omni libidine; hæc autem de libidine oratio est.
Sin autem est aliquis amor, ut est certe, qui nihil absit aut non multum ab insania, qualis in Leucadia est :

'Si quidem sit quisquam deus,
Cui ego sim curæ'

(73) At id erat deis omnibus curandum, quem ad modum hic frueretur uoluptate amatoria!
'Heu me infelicem!' Nihil uerius. Probe et ille :
'Sanusne es, qui temere lamentare ?' Sic insanus uidetur etiam suis. At quas tragœdias efficit!
'Te, Apollo sancte, fer opem, teque, omnipotens Neptune, inuoco, Vosque adeo, Venti!' Mundum totum se ad amorem suum subleuandum conuersurum putat, Venerem unam excludit ut iniquam:
'Nam quid ego te appellem, Venus?' Eam præ libidine negat curare quicquam : quasi uero ipse non propter lubidinem tanta flagitia et faciat et dicat.


[4,35](74) Sic igitur adfecto hæc adhibenda curatio est, ut et illud quod cupiat ostendatur quam leue, quam contemnendum, quam nihil sit omnino, quam facile uel aliunde uel alio modo perfici uel omnino neglegi sit; abducendus etiam est non numquam ad alia studia sollicitudines, curas, negotia, loci denique mutatione tamquam ægroti non conualescentes, sæpe curandus est;

(75) etiam nouo quidam amore ueterem amorem tamquam clauo clauum eiciendum putant;

maxime autem, admonendus {est}, quantus sit furor amoris. Omnibus, enim ex animi perturbationibus est profecto nulla uehementior, ut, si iam ipsa illa accusare nolis, stupra dico et corruptelas et adulteria, incesta denique, quorum omnium accusabilis est turpitudo, - sed ut hæc omittas, perturbatio ipsa mentis in amore fœda per se est.

(76) Nam ut illa præteream, quæ sunt furoris, hæc ipsa per sese quam habent leuitatem, quæ uidentur esse mediocria,

…................................... Iniuriæ
Suspiciones inimicitiæ indutiæ
Bellum pax rursum! incerta hæc si tu postules
Ratione certa facere, nihilo plus agas,
Quam si des operam, ut cum ratione insanias.

Hæc inconstantia mutabilitasque mentis quem non ipsa prauitate deterreat?

Est etiam illud, quod in omni perturbatione dicitur, demonstrandum, nullam esse nisi opinabilem, nisi iudicio susceptam, nisi uoluntariam. Etenim si naturalis amor esset, et amarent omnes et semper amarent et idem amarent, neque alium pudor, alium cogitatio, alium satietas deterreret. 

C. Référence.

Cicéron, Tusculanes, Livre IV, §. 32-35.


II. Texte de Pline Le Jeune.

A. Version française.

Alors que je lisais les livres de Gallus, par lesquels celui-ci osa, en ce qui concerne Cicéron, décerner à [son] père et la palme et la gloire, je découvris le badinage enjoué de Cicéron, que l’on doit considérer eu égard à ce talent, par lequel il rédigea de sérieuses choses, et par lequel il montra aux esprits des grands hommes comment se réjouir par des délicatesses policées et par une grâce d’esprit multiple et variée. En effet, il se plaint de ce que Tiron trompa [son] amant [il s'agit ici de Cicéron] par une mauvaise ruse, [et de ce qu’il] lui avait soustrait, une nuit passée à dîner, un petit nombre de tendres baisers qu’il [lui] devait. Ces lignes lues, « pourquoi après cela », dis-je, « cachons nous [nos] amours et, craintifs, [pourquoi] ne les publions-nous pas, [pourquoi] n’avouons-nous pas les ruses de Tiron, et [le fait] que nous connaissons les flatteries fuyardes et les amours illégitimes de Tiron, qui surajoutent de nouvelles flammes ? »


Texte latin original.

(6) Cum libros Galli legerem, quibus ille parenti ausus de Cicerone dare est palmamque decusque, lasciuum inueni lusum Ciceronis et illo spectandum ingenio, quo seria condidit et quo humanis salibus multo uarioque lepore magnorum ostendit mentes gaudere uirorum. Nam queritur quod fraude mala frustratus amantem paucula cenato sibi debita sauia Tiro tempore nocturno subtraxerit. His ego lectis 'cur post haec' inquam 'nostros celamus amores nullumque in medium timidi damus atque fatemur Tironisque dolos, Tironis nosse fugaces blanditias et furta nouas addentia flammas ?


C. Référence. 

Pline le Jeune, Lettres, Livre VII, Lettre IV, §. 6

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