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samedi 1 décembre 2012

La folie des titres honorifiques, selon F. de Callières, 1693


Ce ne sont pas d'ordinaire, dit le duc, les gens d'une qualité reconnue qui tombent dans ces sortes de défauts. J'ai remarqué que les plus empressés à vanter leur naissance sont ceux qui tâchent à s'élever à des rangs qui ne leur sont pas dus, et à s’attribuer des noms et des armes qui ne leur appartiennent pas. La Cour est pleine de ces usurpateurs de noms illustres. Nous en voyons qui ont ressuscité des maisons éteintes depuis longtemps et qui s'en font descendre sur des ressemblances de noms ou par d'autres accrochements visionnaires. Il y en a même qui tâchent à s'ériger en Princes sur de pareilles chimères et qui les font passer avec soin à leur descendants. Et ces beaux noms répandent insensiblement sur ceux qui les ont volés une considération qui les fait souvent préférer à des gens dont la naissance est beaucoup meilleure que celle qu'ils ont effectivement.

Il est vrai, dit la marquise, qu'il y a des gens fort entêtés de certaines chimères qu'ils ne pourraient jamais soutenir, si on les obligeait, à prouver leurs prétentions ; et quand j'en vois qui se donnent d'un air de princes, sans l'être, en disant Monsieur mon père et Madame ma mère, je dirais volontiers, comme fit feu Monsieur le Prince, devant un de ces faux Princes, qui fut assez vain pour user de ces termes en sa présence : « Monsieur mon écuyer, allez dire à Monsieur mon cocher qu'il  mette Messieurs mes chevaux à mon carosse.»

Il y a des gens de qualité, reprit le duc, qui dédaignent les titres de comte et de marquis, parce qu'ils aspirent à de plus grands ; ceux-ci, par un raffinement d'orgueil, se font appeler simplement par leur nom. 

C'est, dit le commandeur, une pierre  d'attente pour le duché.

Justement, répondit le duc ; mais en récompense, les nouveaux comtes sont si empressés de leur nouvelle dignité qu'on ne peut les obliger plus sensiblement que de les appeler toujours par ces titres. Ce qui a fait dire assez plaisamment que, parmi les courtisans, il y en a qui sont au désespoir quand on les appelle marquis ou comte, et d'autres quand on ne les y appelle pas.

J'ai trouvé depuis mon retour, ajouta le commandeur, une foule de comtes et de marquis de noms obscurs et inconnus qui me ferait croire qu'il en est venu une recrue d'Italie, où tout le monde porte ces titres, si je n'apprenais que la mode en est présentement en France, et qu'il s'en fait tous les jours avec tant de licence, et si peu de retenue, que les uns sont à peine gentilshommes et les autres même ne le sont pas. Et je vois qu'il suffit d'aller en carosse et de se faire suivre par quelques laquais pour s'ériger en Monsieur le marquis, ou en Monsieur le comte, et pour dire comme les autres d'un air présomptueux et insolent, un homme de qualité.

Il est vrai, poursuivit le  commandeur, que ces titres ont cela de commode qu'ils ne donnent en France ni rang, ni crédit, et n'oblige pas un gentilhomme à céder en rien à ce marquis et à ces comtes imaginaires. Cependant, cette licence et cette facilité qu'il y a aujourd'hui à s'attribuer ces vains titres sans la grâce du Prince, est un abus qui devrait être réprimé. Et je serais d'avis qu'on obligeât au moins ces comtes et ces marquis, faits par eux-mêmes, à secourir l'État de quelque somme pour prix de leur dignité. (...) 

Pour ceux-là, Monsieur le commandeur, répondit la dame, laissez-les jouir paisiblement de leurs nouvelles dignités ; ils ne feront pas tant de mal avec ces vains titres, que s'ils faisaient le métier de leurs pères.

J'en demeure d'accord, répliqua le commandeur, et je consens puisque vous le voulez qu'il y ait de faux comtes et de faux marquis, de même qu'il y a de faux Princes et de faux nobles. Et pour vous montrer que je suis de bonne composition, ajouta-t-il en souriant, je consens encore à une autre nouveauté que j'ai trouvée en France depuis mon retour, qui est que plusieurs bourgeois mettent devant leur nom un de qui n'y avait jamais été et qui y sonne fort mal, croyant l'ennoblir par l'allongement de cette syllabe. Je dirai donc désormais Monsieur de Jourdain,  et Monsieur de Tibaudier, et ainsi des autres noms de cette espèce.

Il est vrai, reprit la dame qui en voulait fort à la bourgeoisie, qu'il n'y a rien de plus plaisant que ces bourgeois révoltés et ces gens à manteau qui veulent à toute force contrefaire les gens de qualité. J'en connais qui se renversent comme eux dans nos fauteuils, qui mettent leurs pieds sur d'autres sièges, qui font les beaux et les gracieux, qui prennent les airs panchés et dédaigneux des jeunes courtisans, qui se familiarisent avec eux, jusqu'à les appeler par leur nom, sans leur donner de Monsieur. Et ils me réjouissent fort, quand je les entends dire comme eux, le bon homme maréchal, le bon duc et la bonne duchesse.

(...) Et que dites-vous Monsieur le commandeur, dit la dame, de ces hommes nouveaux qui n'ont pas plutôt acheté une charge dans l'épée ou dans la robe, ou quelque belle terre, qu'ils prennent le titre fastueux de haut et puissant Seigneur dans tous les actes qu'on fait en leur nom.

Je dis, Madame, répliqua le commandeur, que la folie des titres est parvenue à un tel point, qu'il serait inutile de vouloir s'opposer à ce torrent, à mesure que le monde vieillit, la vanité augmente dans le cœur des hommes ; si l'on compare notre siècle avec les précédents, on verra que les titres y étaient fort rares, que personne n'était assez effronté pour prendre ceux qui ne lui appartenaient pas, et que de nôtre temps, chacun se les attribue tels qu'il lui plaît.

On ne s'est pas même contenté des anciens, on en a créé de nouveaux. L'Italie fertile en ces sortes de productions, nous a donné l'Altesse qui était inconnue en France il n'y a pas cent ans. Les gens d’Église même, nonobstant la profession particulière qu'ils sont obligés de faire de l'humilité chrétienne, si opposée à tous les vains titres du monde, s'en sont laissés éblouir. Les cardinaux qui, après de faibles commencements fort connus dans l'histoire [ce fut par un décret du Pape Urbain VIII du 10 juin de l'année 1630], se voyant aujourd'hui si élevés, ont quitté, il n'y a que soixante ans,  les titres d'Illustrissimes et Révérendissimes pour prendre le titre pompeux d'Éminence. Leur ambition est montée jusqu'à se dire égaux aux Rois et à prétendre la préséance partout sur les autres Souverains. Et il prennent le pas en Italie dans leur propre maison sur les Princes donc ils sont nés sujets.
 
Cet amour des titres a passé comme une maladie contagieuse du clergé de Rome à celui des autres pays. Les évêques se traitent réciproquement de Monseigneur. Cela me fait souvenir, qu'étant allé voir un évêque de mes amis et ayant appris qu'il y avait d'autres évêques avec lui, je demandai ce qu'ils faisaient. « Ils se monseigneurisent », me répondit assez plaisamment un de leur laquais.

Ils ne se contentent pas du titre de Monseigneur, poursuivit le commandeur, ils trouvent très bon que leurs ecclésiastiques et tous ceux qui sont dans leur dépendance, y ajoutent le titre fastueux de Votre Grandeur, et que ceux qui leur dédient des thèses leur donnent la qualité de Princes de l'Église, au lieu de celle de Pères qui est la seule qu'ils doivent recevoir, s'ils veulent se conformer à l'exemple de leurs saints prédécesseurs. Il n'y a pas même jusqu'aux religieux qui, nonobstant les continuelles humiliations auxquelles leurs règles et leur profession les obligent, ne se traitent entre eux de Votre Révérence.

Et vous ne dites rien de vos frères les chevaliers, reprit la dame. Sont-ils plus humbles que les autres, et ne se sont-ils point aussi attribués quelque titre nouveau.

Depuis que l'Éminence a été distribuée aux cardinaux, répliqua le commandeur, elle a aussi été libéralement accordée à notre Grand Maître, comme dernier cardinal, et nous nous en sommes contentés. Nous prétendons encore le titre d'Excellence pour nos ambassadeurs que quelques-uns leur accordent et que d'autres leur refusent. Vous savez sans doute que l'Excellence est encore une production de l'Italie, qui n'a pas été reçue en France, comme en Espagne, où les Grands se la sont appropriée, au lieu du titre de Seigneurie qu'ils prenaient auparavant. Cela me fait souvenir de ce qu'un chevalier espagnol m'a raconté, qu'étant à Milan, il demanda quels titres il fallait donner aux principaux du pays, où il se trouvait. L’Excellence est due au Gouverneur de l'État, lui dit un officier. On la donne au Maître de Camp général per Cortesia. Pour le Gouverneur du Château, il n'y a que les domestiques qui le traitent d'Excellence. De manera, répondit assez plaisamment le chevalier en parlant de ce dernier, che su excellentia tienne su casa por prison. 

On en peut dire autant de l'Altesse en France, elle est due aux Princes du sang. On la donne per Cortesia aux Princes étrangers sortis de maisons souveraines quand on leur écrit, et elle demeure enfermée dans les maisons de certains Princes prétendus qui ne la reçoivent que de leurs domestiques.
Cette application me paraît juste, dit la dame, et je m'étonne comment certaines gens peuvent entendre sans rougir, qu'on leur donne des titres qu'ils savent en leur conscience qui ne leur appartiennent pas.

Il y en a, reprit le commandeur, qui n'ont pas la conscience délicate là-dessus.

Mais pour revenir à l'Excellence, poursuivit-il, vous savez qu'on ne la donne en France qu'aux ambassadeurs et que les officiers de la Couronne et les ministres ne l'y reçoivent que des étrangers qui ne sont pas instruits de notre cérémonial. 

Elle a été reçue agréablement dans tous les pays du Nord qui imitent d'ordinaire les nations plus méridionales, mais les Italiens, sur tous les autres, en sont fort friands et la donnent volontiers afin de la recevoir. Il n'y a point de pays au monde où il y ait tant de vains titres que chez eux, ce qui vient non seulement de ce qu'ils les aiment, mais encore de la facilité qu'ils ont à se les approprier. On devient Prince dans le royaume de Naples pour mille écus et on fait ériger, moyennant cette somme, un fort petit fief en titre de principauté.

Puisqu'on est Prince à ce prix, dit la dame, il est aisé de juger que les autres moindres titres y doivent être fort communs et à grand marché.

Il n y a presque point de fief en Italie, reprit le commandeur, qui n'ait au moins le titre de comté ou de marquisat et celui qui l'acquiert devient comte ou marquis, fut-il marchand ou artisan. J'y ai vu un maçon exerçant son métier qu'on y appelait Monsieurle comte, parce qu'il avait acheté une portion de fief. Il n'y a pas longtemps qu'il y avait à Naples un riche boucher, qui était duc, prince, marquis, comte et baron par les terres qu'il avait acquises et qui continuait à y exercer son métier avec tous ces titres. Ils passent à leurs enfants, fussent-ils cent ; ils se font appeler le comte Jacques, le comte Charles, le comte Pierre, et ainsi de leurs autres noms de baptême, pour se distinguer.

Cela me fait souvenir d'une raillerie que fit un homme de qualité de la Cour de France [Le marquis de Vardes], étant à la Cour de Turin, sur la facilité qu'on y a de prendre le titre de comte ; quelqu'un de cette Cour lui ayant fait une mauvaise plaisanterie sur ce qu'il n'était pas parti le jour qu'il avait dit pour s'en retourner en France.  « J'attends, dit-il six de vos comtes pour me porter en chaise de l'autre côté de la montagne »,  voulant dire qu'ils étaient tous comtes en ce pays-là , sans en excepter même les porteurs de chaise.

L’Empereur Charles Quint étant en Italie, accordait libéralement ces vains titres à tous les Italiens qui les lui demandaient. Un jour sortant de Vicenze, et étant suivi de quantité de bourgeois de cette ville-là, qui le suppliaient de les faire comtes, il leur cria pour se délivrer de leurs importunités : « Todos condés», qu'il les faisait tous comtes, ce qui a servi de titre suffisant à tous les bourgeois de Vicenze, pour prendre encore aujourd'hui cette qualité ; et ils ne manquent jamais de se dire comte Vicentino dans tous les actes qui se font en leur nom.

Nous voyons aussi quantité de cadets, tant gentilshommes que soi-disant, qui portent le titre de chevaliers, comme s'ils étaient de notre Ordre, sans faire ni preuves, ni vœux, ni caravanes. De même que nous voyons plusieurs ecclésiastiques sans bénéfices qui se font appeler Monsieur l' Abbé.

 Référence

François de Callières, Des mots à la mode et des nouvelles façons de parler, troisième édition, Thomas Amaulry, Lyon, 1693, p. 125-162.

L'orthographe et le ponctuation ont été modernisées par l'auteur de ce blog.

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