jeudi 14 juillet 2011

Le syndrome d'abandon, selon Germaine Guex (5).

 
Agressivité réactionnelle dans l'angoisse d'abandon.

Nous rencontrons dans l'analyse des états ou des manifestations soudaines d'agressivité qui paraissent ne pas faire corps avec la nature même du malade et qui souvent même tranchent carrément avec l'ensemble du tableau caractérologique que nous pouvons nous faire de lui par ailleurs. C'est ce que nous sommes convenus de considérer comme des manifestations secondaires, chronologiquement, par rapport à des événements ou des états traumatisants à l'égard desquels le patient a réagi dans le sens de l'opposition et de la haine. Cette agressivité réactionnelle, qu'il est parfois difficile au premier abord de distinguer d'une agressivité d'origine constitutionnelle, — nous savons du reste que cette distinction n'a rien d'absolu, — prend tout son caractère de symptôme névrotique à l'épreuve du traitement.

On sait combien sont divers et nombreux les facteurs externes et internes pouvant donner lieu à des réactions d'agressivité. Je voudrais apporter ici quelques observations, cliniques se rapportant à l'un de ces facteurs dont l'importance me paraît devoir être soulignée: je veux parler de l'insécurité affective ayant son point de départ dans une frustration d'amour durant l'enfance, et de l'angoisse d'abandon qu'elle engendre (Fear of loss of love).

La fréquence et l'intensité de cette forme d'angoisse chez les malades qui recourent à l'analyse m'a particulièrement frappée durant ces dernières années. Cette constatation a été le point de départ d'une étude clinique du syndrome et de la structure psychique, à mon avis particulière, que présentent les angoissés de l'abandon que pour plus de commodité et faute d'un meilleur terme, j'appellerai les abandonniques (2). Il m'est impossible de résumer ici cette étude ; je voudrais simplement situer très sommairement les manifestations agressives de l'abandonnique par rapport à l'ensemble de sa symptomatologie.

L'angoissé de l'abandon est un névrosé de type primitif demeuré fixé au stade de dépendance à l'égard de la mère qui caractérise les premières années de l'enfance. Chez lui toute la force instinctuelle et affective semble drainée dans un seul sens, être dirigée par une seule nécessité : s'assurer l'amour et par là maintenir la sécurité.

De là, la primauté de l'image maternelle ou de l'image paternelle « maternisée », si l'on peut dire, chez les individus des deux sexes. L'évolution affective liée au développement normal de l'instinct sexuel, tel que Freud l'a décrite, ne peut se produire : pas d’œdipe ou tendance œdipienne sporadique et mal caractérisée, toujours prête à s' « infantiliser ». Partant, pas de surmoi au sens freudien. Par contre, on constate chez un grand nombre de ces malades des systèmes d'interdictions extrêmement rigides et sévères, toujours liés à l'être ou aux êtres ayant joué un rôle maléfique (j'emploie à dessein ce terme qui suscite d'emblée l'idée de magie) dans la petite enfance du patient. Pour le petit enfant l'abandon est le maléfice par excellence, c'est donc à l'objet frustrant que sont liés ces systèmes d'interdictions. Ne pouvant introjecter son amour, l'enfant introjecte sa sévérité et ses exigences.

Chez l'abandonnique c'est le moi et non le surmoi qui s'oppose à l’œdipe, un moi faible et primitif pour qui la relation œdipienne est inconcevable, car elle constitue déjà une menace quant à la sécurité. Qui dit relation, au sens affectif et sexuel, dit distinction de deux êtres, comme l'a montré Freud : le sujet et l'objet. Deux êtres qui se cherchent, s'affrontent, ou dont l'un cherche à conquérir l'autre. Tout cela implique trop de risques pour le névrosé de l'abandon. C'est pourquoi le problème de l’œdipe ne se pose pas ou se pose à peine. L'abandonnique aspire au sentiment de fusion à un autre être (mère) et non au sentiment de relation qu'il ne conçoit même pas. Et c'est la preuve d'une évolution considérable, d'une transformation profonde de lui-même, d'autrui, et de sa capacité d'aimer, quand, vers la fin de son analyse et souvent peu avant la recherche d'un objet actuel, on le voit faire une franche poussée œdipienne. On peut dire­goisse de l'abandon m'apparaît toujours davantage comme méritant d'être isolé et comme caractérisant une forme de névrose d'angoisse bien définie, dont la symptomatologie ne peut être rattachée adéquatement à aucune des névroses classiques. Cela avant tout parce qu'elle relève d'un stade antérieur du développement de l'individu.

La névrose d'abandon se manifeste par des réactions affectives variées qui marquent le caractère et le comportement du sujet dès son jeune âge, mais qui s'affirment avec une violence particulière toutes les fois qu'une circonstance de la vie réactive le sentiment de frustration et d'abandon. Si elles diffèrent d'individu à individu, ces manifestations ont cependant toujours en commun deux caractères : l'angoisse et l'agressivité, et se rattachent toutes à un état psychologique initial caractérisé par l'absence d'un juste sentiment du moi et de sa valeur propre.

C'est sur ce trépied de l'angoisse qu'éveille tout abandon, de l'agressivité qu'il fait naître, et de la non-valorisation de soi-même qui en découle, que s'édifie toute la symptomatologie de cette névrose.

Seules nous intéressent ici les manifestations agressives. On n'oubliera pas cependant que chez l'abandonnique l'agressivité est nourrie par l'angoisse, qu'à son tour elle contribue à amplifier. Les deux facteurs sont étroitement liés.

Le facteur agressif est présent dans la plupart des actes, des pensées, des sentiments de l'abandonnique, à moins toutefois que celui-ci n'ait été pleinement rassuré par un être qui l'aime. Encore n'est-ce alors le plus souvent qu'une trêve à l'angoisse, donc aux manifestations agressives ; l'avidité de l'abandonnique est si totale et ses craintes de perdre l'objet si intenses, que tout est prétexte à revendications, que tout devient menace de frustration, de perte. Aussi ne quitte-t-il les positions d'attaque que pour prendre celle de la défense. Jamais il ne désarme complètement. Le danger serait trop grand.

La manière la plus directe de manifester son agressivité et d'assouvir ses rancunes consiste à venger le passé. Faire subir à d'autres ce dont il a souffert lui-même, menacer, frustrer, abandonner à son tour est l'expression de son besoin de revanche. Mais l'abandonnique fait payer à autrui ses souffrances passées de mille façons plus subtiles :

1° par les exigences sans limites de son besoin d'amour. L'abandonnique, par définition, ne peut aimer de façon oblative, il tyrannise, exige, revendique sans cesse, le compte ouvert de son enfance ne se bouclant jamais. Frustré et n'ayant jamais pu accepter cette frustration, il a droit à toutes les réparations.

Extrait du journal d'une jeune analysée au début de son traitement : « Je n'ai jamais pardonné à ma mère. À moi l'avenir, l'amour et le plaisir pour qu'ils comblent les vides ; et vous tous qui m'aimez, aimez-moi beaucoup, encore, encore, vous ne m'aimerez jamais assez pour guérir le mal de mon enfance. »

Les exigences de l'abandonnique en matière de sentiments relèvent directement de sa mentalité particulière, c'est-à-dire du stade de développement intellectuel, moral et affectif de la période à laquelle se sont produits les traumatismes de frustration qui ont arrêté son évolution affective. Les remarquables travaux de Piaget sur la pensée du petit enfant et sur sa pseudo-moralité ont jeté une vive lumière sur les lois particulières qui régissent l'esprit enfantin. Comme l'enfant, l'abandonnique fait fréquemment appel à la pensée magique, il méconnaît l'intention pour s'en tenir à l'apparence des faits, il ne peut intérioriser une relation affective et par là sa sécurité demeure tout extérieure, donc constamment menacée

De plus l'abandonnique, comme l'enfant, se meut dans l'absolu et lui rapporte toutes choses.
Cette mentalité prélogique donne aux exigences de l'abandonnique un caractère particulièrement violent et redoutable. Si l'abandonnique, consciemment et rationnellement, ne croit pas à la lecture de pensée, il agit cependant comme si c'était là pour lui un fait évident. La plus grande preuve d'amour qu'il réclame de l'objet est non seulement d'être compris, mais d'être deviné. Il ne s'extériorise pas, n'exprime clairement ni ses désirs ni ses peines, dans l'espoir secret que l'être aimé prouvera son intérêt et son. attachement par la toute-science de ses besoins. S'il y manque, c'est alors le reproche virulent de ce qu'il ait prouvé par là son manque d'amour.

C'est là ce que j'appelle familièrement dans mes analyses le mécanisme de « la mise à l'épreuve pour faire la preuve ». Cette mise à l'épreuve consiste à dire le faux pour être contredit, à faire montre de fausse-indifférence, à opter pour de faux choix, à opposer de faux refus, etc., pour s'assurer du don divinatoire de l'objet et par là de son intérêt et de sa compréhension.

Mlle J., 20 ans, s'est trouvée lésée affectivement et profondément dévalorisée par une attitude inhibée et froide de la part de sa mère, et surtout par l'existence d'une sœur aînée au caractère particulièrement facile et bien douée intellectuellement. Mlle J. doute de tout ce qui lui est témoigné et oscille constamment de la dépression à la révolte. Sa vie est entièrement dominée par le mécanisme de la mise à l'épreuve des sentiments qu'elle suscite chez autrui. Son chef de bureau, la voyant fatiguée, lui offre un congé : elle refuse peu aimablement, espérant, dit-elle, qu'il insistera. Elle fait la connaissance d'un jeune homme. Sympathie réciproque. Le jeune homme désire l'emmener au cinéma. Elle l'envoie promener pour le même motif. Pas plus que le chef de bureau, le jeune homme ne saisit le sens caché de ce désagréable refus, il abandonne le projet, d'où vive déception chez la jeune fille. Cependant il revient à la charge et l'invite cette fois-ci à danser. Même attitude chez Mlle J., mêmes conséquences. Apprenant quelques semaines plus tard qu'il est allé au bal avec une de ses camarades, elle entre dans une violente colère et imagine une ultime mise à l'épreuve. Elle va trouver le directeur des cours du soir où elle a l'occasion de rencontrer le jeune homme et lui demande à être changée de classe. Durant tous les jours qui suivent elle attend avec une émotion intense. Car ce qu'elle escompte, c'est que cette fois-ci le jeune homme s'étonnera, s’inquiétera, s'excusera de ses incompréhensions et lui fera un grand aveu d'amour contrit. Dix fois, vingt fois, elle se représente la scène, mais rien ne se passe, évidemment. La vie entière de Mlle J. est une longue suite d'échecs analogues dus aux mêmes motifs.

Si de telles exigences sont fondées sur la pensée magique elles n'en sont pas moins subtilement agressives. La prélogique de tels malades leur permet d'exercer une tyrannie sans mesure.

D'autres mises à l'épreuve contiennent et révèlent une agressivité plus directe. Je pense ici aux attitudes de durcissement, de raidissement, à l'indifférence feinte, aux mots et aux gestes blessants que l'abandonnique oppose fréquemment aux efforts de l'objet pour le conquérir ou le rendre heureux.

Notons que les névrosés de l'abandon du type le plus agressif et fortement dévalorisés sont des analysés extrêmement pénibles du fait de ce mécanisme. Les premiers temps de l'analyse ne sont guère qu'une mise à l'épreuve en règle de l'analyste. Si ce dernier se laisse prendre au piège et considère menaces, ruptures, mots agressifs, lettres désagréables comme des manifestations d'agressivité pure et non comme l'expression d'un intense besoin de compréhension et de sécurité, ou si plus simplement il perd patience, l'analyse est perdue elle aussi. S'il réussit le test elle est en bonne voie ; un transfert fortement positif fondé sur une expérience vécue toute nouvelle permettra un travail fécond. Le malade aura réalisé son rêve : il aura trouvé son magicien ! Il restera à l'analyste de lui en faire perdre le goût !

L'abandonnique, avons-nous dit, se meut dans l'absolu. Ses exigences totales lui semblent absolument légitimes. Il attend des êtres qui l'aiment la ponctualité, l'exactitude, la régularité, bref qu'il ne lui soit jamais fait faux-bond d'aucune manière ; les empêchements, les difficultés physiques ou psychiques auxquelles peuvent se heurter la bonne volonté et le désir de l'objet, tout cela n'existe pas pour lui. Le sens du réel, du possible et des contingences lui fait entièrement défaut, d'où ses revendications incessantes et démesurées.

Pas plus qu'il n'admet les contingences du réel, l'abandonnique ne peut supporter toute autre forme de relatif. Son mal d'amour participe de l'infini et donc seuls des remèdes absolus peuvent l'en guérir. Du moins est-ce ainsi qu'il ressent les choses et qu'il les exprime. Pas de limites, pas de mesures, pas de restriction. L'abandonnique aspire à tout partager avec l'être qu'il aime, à tout savoir, à tout connaître de lui (ce qui lui constitue en même temps une mesure de sécurité contre les infidélités possibles), à tout faire avec lui. De même veut-il être aimé totalement, absolument et pour toujours. L'attachement abandonnique est exclusif, il n'admet ni l'absence, ni le partage. C'est le tout ou rien qui fait loi.

On mesure aisément la part du facteur agressivité dans de telles exigences. Tyranniques en elles-mêmes, leur satisfaction implique de constantes revendications, leur insatisfaction donne lieu à des scènes renouvelées, toujours cruelles, parfois sadiques. La crise de revendication liée à l'angoisse d'abandon est une des formes les plus fréquente de querelle conjugale.

2° L'abandonnique extériorise encore son agressivité de façon négative par sa passivité envers les êtres qui l'aiment et la force d'inertie qu'il leur oppose.

M. T., homme intelligent et actif dans sa profession, est, par ailleurs un grand névrosé par angoisse d'abandon, incapable de se tirer d'affaire dans sa vie privée. Comme un enfant il doit être accompagné par sa femme-mère pour tout achat vestimentaire. D'interminables discussions précèdent le choix. Elles s'enveniment facilement, M. T. projetant sur sa femme sa propre opinion de lui-même, persuadé qu'elle le considère « comme un rien du tout », et que, comme sa propre mère, elle ne veut tenir aucun compte de ses goûts ni de ses besoins.

Quand M. V. part en voyage, tout son plaisir s'évanouit s'il est obligé de s'occuper lui-même des préparatifs. Malgré lui, et bien qu'il se critique sur ce point, il ressent alors un profond sentiment d'injustice. Aussi attend-il de sa femme qu'elle prévoie tout, organise tout ; alors seulement, son billet et son passeport dans sa poche, calé dans le compartiment où on l'a installé et bien pourvu de provisions de voyage, il, peut affronter l'épreuve de l'éloignement.

L'abandonnique a souvent un fort sentiment de son incapacité à être actif, ce qui de fait va de pair avec un manque objectif d'expérience. Mais ces lacunes, souvent réelles, sont exploitées par l'abandonnique dans le sens de sa névrose, d'une part pour prolonger la jouissance d'un état infantile d'irresponsabilité, d'autre part pour avoir barre sur autrui en l'asservissant à ses besoins, déplacement sur les objets actuels des fautes commises par les parents. L'incapacité à se tirer d'affaire et sa peur des responsabilités sont très souvent considérées par le malade lui-même comme une des conséquences directes du fait qu'il a été insuffisamment aimé. Dans bien des cas il éprouve une évidente satisfaction de ce que la faute parentale soit ainsi prouvée de façon manifeste. Si les parents vivent encore il en tire vengeance, de façon directe en étant à leur charge, de façon indirecte en leur faisant honte. Si les parents ne peuvent être mis en cause, c'est l'objet actuel qui les remplace.

3° On ne peut considérer le problème de l'agressivité chez le névrosé dé l'abandon sans faire une part importante à la composante agressive qui entre dans ses interprétations, fantaisies et comportements masochiques.

Il peut paraître paradoxal de considérer des manifestations masochiques connues agressives en elle-mêmes, et non pas seulement, suivant la conception freudienne, comme un retournement d'un sadisme refoulé. Nous y sommes amenés par le fait que la névrose d'abandon nous met en face de manifestations masochiques d'un caractère particulier que l'on ne peut faire rentrer dans le cadre des descriptions classiques. Comme le Dr Odier l'a montré dans son dernier ouvrage L'angoisse et la pensée magique, on est fondé à distinguer deux sortes de masochismes : le masochisme moral tel que Freud l'a décrit, à base de culpabilité, et le masochisme affectif des abandonniques, à base d'agressivité contre autrui et contre soi-même et de dévalorisation. Ce dernier est primaire, partiellement donné dans la constitution même de l'individu et renforcé par l'abandon. Ses mécanismes élaborés par le moi sont conscients ou préconscients et semblent jouer à deux fins : d'une part renforcer et justifier le sentiment de non-valeur de soi-même, d'autre part, et c'est sur cet aspect qu'il faut insister ici, alimenter la rancune initiale et l'empêcher de s'étendre.

Signalons seulement ici le rôle de premier plan que jouent les manifestations masochiques parmi les symptômes de la névrose d'abandon, tant par, leur fréquence et leur intensité que par la somme d'énergie psychique qu'elles utilisent. Sous la forme d'interprétations, de fantasmes, de rêves, comme aussi de troubles du comportement, le masochisme affectif est une des caractéristiques les plus frappante de cette névrose.

La structure du masochisme affectif est complexe et difficile à saisir. Un lien étroit l'apparente au mécanisme de la mise à l'épreuve et comme lui il s'appuie sur la pensée magique. Mais ce qui me fait insister ici sur ce symptôme, c'est sa composante agressive. En s'en prenant à soi-même, en niant sa propre valeur, en s'abaissant, en s'avilissant, en se détruisant psychiquement, le sujet sait bien qu'il atteint l'objet, et à travers lui, parfois aussi directement, la mère ou le père coupable du manque d'amour.

On peut observer dans la névrose d'abandon trois groupes de manifestations masochiques, dont les composantes psychiques diffèrent et dans lesquelles le facteur dévalorisation et le facteur agressivité sont inversement proportionnels et d'intensité variable.

1° Les manifestations masochiques liées au besoin de mettre à l'épreuve pour faire la preuve.

Ici le sujet fait naturellement les frais du test qu'il fait passer à autrui. Ses fausses attitudes, ses faux choix, ses faux refus... etc., le privent sans cesse de ce qu'il souhaite, de ce vers quoi il aspire. Ils accentuent sa situation d'infériorité, son état de dépendance, et, comme nous l'avons vu, aboutissent invariablement à l'échec. Le masochisme est ici pour une part le résultat d'une technique mauvaise. C'est un « raté », avec ce que cela comporte de désir conscient de réussite et de besoin inconscient d'échec. En fait le sujet aspire encore fortement au bonheur. Grâce à ses croyances magiques il est généralement inconscient des souffrances qu'il inflige autour de lui.

2° Les manifestations masochiques explosives.

J'entends par là les scènes de désespoir, les crises de dévalorisation dirigées contre l'objet, les accès d'angoisse plus ou moins spectaculaires. Dans toutes ces explosions affectives se mêle au sentiment de dévalorisation et d'impuissance une très violente agressivité. Bien qu'il n'y paraisse pas toujours, c'est en fait le facteur agressif qui domine. Plus qu'à se faire consoler et rassurer, le sujet vise à blesser l'objet, à le désemparer, à prendre barre sur lui par la culpabilité qu'il lui infuse, disons mieux qu'il lui assène. Car le propre de ces crises est de mettre en évidence l'irresponsabilité du sujet-victime et la totale responsabilité de l'objet-bourreau.

3° Les manifestations masochiques secrètes.

Il s'agit ici des abondants fantasmes et rêveries masochiques de caractère affectif, non sexuel, qui accompagnent toute névrose d'abandon. Ce sont en général les symptômes d'une tendance auto-destructrice profonde liée au sentiment de non-valeur. Mais le facteur agressif n'y est pas étranger non plus. Dans les histoires que l'abandonnique se raconte, dans ses déformations et interprétations de la réalité, s'expriment sans réserves non seulement sa défiance envers lui-même, mais sa méfiance envers autrui, envers l'objet en tout premier lieu. Dans les fantasmes l'objet devient capable de tout, c'est-à-dire du pire : tromperies, infidélités, abandon. À entendre ces récits on se demande à juste titre quelle part de sentiments positifs peut encore animer le sujet. En fait son insécurité intérieure l'oblige le plus souvent à nourrir sa méfiance afin d'éviter un don de lui-même qui, pense-t-il, serait nécessairement suivi d'un abandon. Ne pas s'attacher pour ne pas perdre, ne pas aimer pour ne pas être trahi. C'est l'idée du risque à éviter, de ce risque d'abandon et de solitude qui le hante et contre lequel il doit à tout prix se prémunir, qui pour une part pousse l'abandonnique aux fantasmes. Ceux-ci sont un raccourci de ses désespoirs et de ses rancunes.

Ce n'est pas seulement dans les fantasmes qu'apparaissent les mesures de protection à l'égard de l'abandon. Tout au long de l'analyse on observe des réactions de défense qui peuvent atteindre une rare violence. C'est que l'analyste cristallise généralement dès les premiers entretiens toute l'attente anxieuse et avide de l'abandonnique, avec tout ce qu'elle comporte d'espoir mais aussi avec les tendances interprétatives à sens unique alimentant l'agressivité, et le masochisme affectif qui l'accompagne nécessairement.

Mlle I., 23 ans, fait un bon début d'analyse et amorce un transfert nettement positif. Il s'agit d'une jeune fille présentant les symptômes classiques d'une névrose d'abandon et dont l'enfance, vécue sous la menace d'une grand’mère sadiste, justifie pleinement la profonde insécurité affective. Après cinq semaines de traitement, un accident de ski interrompt les séances. Au premier abord, Mlle I. en manifeste un vif regret, puis devient chaque jour plus sombre, plus agressive envers son entourage, mais surtout, en paroles, à mon égard. Plus le temps passe, plus Mlle I., toujours immobilisée, déblatère contre analyse et analyste, jusqu'à devenir carrément menaçante, assurant vouloir me faire un mauvais coup dès sa guérison. L'entourage s'émeut et me prévient. Connaissant le cas, je présume une très violente crise d'angoisse d'abandon. Effectivement, il suffit d'une demi-heure de séance assise pour que la malade, arrivée tendue et violemment agressive, s'effondre dans une crise de sanglots, suppliant que je ne l'abandonne pas.

Ne s'octroie pas qui veut de pareilles réactions d'agressivité ! Il est bien évident que chez cette malade l'élément constitutionnel jouait un rôle important, se manifestant par des interprétations frisant la rigidité paranoïaque et par une agressivité primaire avoisinant le sadisme de la grand’mère. Cependant la suite du traitement et ses résultats positifs ont prouvé que la névrose empirait fortement l'action du facteur constitutionnel. Il s'est avéré que la malade se protégeait fréquemment contre une forte angoisse d'abandon par des réactions désespérées de défense comme celle que l'interruption accidentelle du traitement me permit d'observer.

J'ai prononcé le mot de paranoïa. Je voudrais en terminant indiquer le danger de confusion possible, en particulier lorsqu'il s'agit d'adolescents, entre les interprétations abandonniques et les interprétations paranoïaques. L'abandonnique de 14 à 20-22 ans présente parfois des manifestations d'avidité anxieuse et agressive tellement paroxystiques qu'on peut hésiter devant le diagnostic à poser. Plus souvent qu'il ne semble au premier abord il s'agit seulement de névrose, chez des êtres en pleine instabilité et dont la libido explose sans retenue. Dans ce cas le traitement met assez rapidement en évidence une mobilité et une souplesse des interprétations qui exclut l'hypothèse d'une psychose.

Notes.

(1) Communication faite à la XIe conférence des psychanalystes de langue française, tenue à Bruxelles, à la Pentecôte 1948.
(2) Nous ne laissons passer qu'à contre-coeur ce déplorable néologisme, qui dépare le beau travail de Mlle GUEX. Les névrosés ainsi désignés n'ont pas toujours été des abandonnés, il s'en faut de beaucoup ; mais les choses se passent comme si. Pourquoi ne pas les appeler tout simplement des « abandonnés » — entre guillemets (n.d.l.r.) ?
 
Source.

Germaine Guex, « Agressivité réactionnelle dans l’angoisse d’abandon », Revue française de psychanalyse, tome 12, n° 2, avril-juin 1948, p. 251-261.

3 commentaires:

  1. Un grand merci à vous d'avoir relayé ce texte qui met enfin des mots sur ce mal-être qui me ronge depuis trop d'années. AT

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  2. Comment fait comprendre à l'autre qu'il a peut-être (surement) ce symptôme? Votre description correspond en tout point à mon mari (qui a été abandonné 2 fois par sa mère) mais il est tellement agressif et tellement sur de son bon droit que c'est moi qui ai changé mais non pas que c'est lui l'éternel insatisfait.Il interprète le moindre de mes retards ou oublis pour un manque d'amour envers lui; Au début j'étais dans la douceur et la comprehénsion en essayant de le rassurer mais il demande encore + et là je ne peux plus. Je suis en train de devenir folle. Lorsque j'ai osé suggéré que son attitude excessive tenait à l'abandon de sa mère (je connaissais pas encore l'existence de ce syndrome), il a sauté au plafond en parlant de psychologie de comptoir. Je l'aime mais je sombre doucement et surement dans un cauchemar et avance vers cette rupture qu'il redoute tant.

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    1. Ce qu'il est possible de vous conseiller est de veiller sur vous-même en posant les limites au-delà desquelles votre mari ne doit pas aller. En effet, si vous adhérer en tout à ses exigences, vous risquer de perdre vous-mêmes votre équilibre ; et à terme, il est certain que vous lui en voudrez. C'est alors que la rupture sera brutale, pour vous et pour lui. Dans ces conditions, essayez d'exprimer votre propre malaise, dites combien vous souffrez, combien vous vous sentez incapable de répondre à ses demandes excessives. Vous ne pouvez être pour lui son tout, sa sécurité ; il doit trouver en lui-même ses propres assises. Peut-être en arrivera-t-il à demander de l'aide à un professionnel de la psychologie (psychologue ou psychiatre). Il est sûr que pour certains hommes, demander de l'aide est un signe de faiblesse. Mais il faut absolument que vous ne vous laissiez "manger" petit à petit. Cela ne serait bon ni pour vous, ni pour votre mari, ni pour votre couple. Peut-être pouvez-vous également envisager de consulter vous-même un professionnel. Vous vous sentiriez aidée, soutenue, conseillée. De plus vous pourriez bénéficier d'un regard extérieur peut-être plus objectif. Ne laissez pas la détresse s'installer en vous. Préservez votre force et votre vitalité.

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