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samedi 16 juillet 2011

Étude clinique des frustrations précoces (1), par P. C. Racamier, 1953.

 
L'allaitement au sein d'un enfant né dans d'excellentes conditions est interrompu au bout de trois semaines par une maladie de la mère qui doit alors délaisser son bébé. L'enfant est hospitalisé à 8 semaines pour des troubles gastro-intestinaux (diarrhées et vomissements) ; malgré la guérison de ces troubles, malgré les anti-infectieux et l'asepsie la plus méticuleuse, l'enfant présente à l'hôpital d'inexplicables poussées infectieuses et, malgré une abondante alimentation au lait humain et des transfusions, un amaigrissement progressif qui l'amène à 16 semaines au-dessous de son poids de naissance. Cet enfant qui offre alors le tableau misérable du marasme ou de l'hospitalisme, est repris par sa mère, qui se contente de l'alimenter au biberon de lait pulvérisé. Et du jour au lendemain la fièvre tombe et la courbe pondérale remonte en flèche (1).

Une femme très instable élève avec une grande négligence et à travers de multiples liaisons une fille qu'elle n'a pas désirée. Celle-ci qui, plus tard, ne se souviendra pas plus d'avoir jamais vraiment aimé que d'avoir été aimée, est hospitalisée à 24 ans à la suite d'une série d'impulsions agressives à peine contrôlées sur son entourage et en particulier son mari. Cette malade oscille entre l'inaffectivité et l'angoisse la plus vive, entre les actes de violence et les actes de suicide, entre les interprétations quasi délirantes et les manifestations psychosomatiques. Elle a souffert de troubles somatiques accusés (et opérés) lors de ses grossesses, et ses enfants, qu'elle ne peut ni aimer, ni s'empêcher de frapper, présentent déjà des altérations graves du caractère.

Pris parmi beaucoup d'autres ces deux exemples suffisent (2) pour nous proposer des objets de réflexion et de recherches et pour situer un champ d'études dont le thème est celui de la frustration précoce. Ce terme, d'ordinaire entendu dans un sens, tout subjectif, de douloureuse déception, doit recevoir une signification plus précise et objective, et c'est à justifier cette affirmation qu'est consacré ce travail.

Nous n'entrerons pas, comme le peut faire l'analyse, dans le « vécu » et l'élaboration subjective de la frustration, nous nous bornerons à présenter des faits d'observation clinique et physiologique. C'est, selon nous, aller aussi dans le sens des recherches freudiennes, que de préciser les conditions biologiques de cette phase orale, durant laquelle Freud disait précisément de l'enfant qu'impuissant à s'aider lui-même, les soins d'autrui lui sont indispensables. Ce n'est pas un hasard si beaucoup des faits rapportés ici ont été observés par des analystes et si les autres ne prennent de sens et d'intérêt qu'à la lumière de la psychanalyse (3).


I. — DIFFICULTÉS DU NOUVEAU-NÉ ET DU NOURRISSON

L'étude physiologique des toutes premières phases de notre existence montre assez clairement, aujourd'hui, que celle-ci est loin d'aller de soi. Vue de près, la vie, ou plutôt la survie du nouveau-né et du nourrisson humain étonne comme une suite d'acrobaties.

1. Le traumatisme de la naissance

La première et la plus spectaculaire est la naissance. Rank en avait parlé, mais en s'évadant si loin des réalités biologiques que le,« traumatisme de la naissance » est resté comme un cliché inévitable et vide. Or, à envisager la naissance sous l'angle de son économie biologique (4), on vérifie pleinement le point de vue qu'en présentait Freud (16 b).

Le fœtus, on le sait, est loin de l'inertie complète : il dispose de procédés rudimentaires mais propres de régulation végétative, il est capable de motilité et d'une certaine sensibilité. Mais du fait, maintenant connu (21 a, 8,19 bis), que le fœtus est doué de décharges motrices avant de l'être de réception sensorielle, que par ailleurs, vivant dans un milieu stable et protecteur, il n'est soumis qu'à des excitations rares et amorties, qu'enfin son métabolisme exigeant lui est pour ainsi dire réglé d'avance grâce aux échanges sanguins avec l'organisme maternel, il résulte qu'il n'est normalement jamais soumis à une tension excessive ; pour illustrer d'une métaphore ce fait très important, l'organisme avant la naissance n'est pas « chargé ».

La naissance bouleverse non seulement le fonctionnement mais l'économie de cet organisme ; le voilà soudain assailli d'une marée d'excitations de tous ordres diffuses et variables, alors qu'il dispose de moyens restreints d'adaptation et qu'il doit faire face à la nécessité de gagner son oxygène ; sa « charge » s'accroît brusquement, et ne va pas cesser durant des mois de tendre à excéder les limites normales.

Il semble en fait que ce soit avant la naissance proprement dite, durant le travail et l'expulsion, que débute le « traumatisme de la naissance », alors que le foetus immobilisé et déjà excité, se trouve privé par la compression de l'oxygène maternel, l'aérien ne lui étant pas encore accessible. (Ribble, 45). Que le « choc » de la naissance commence avant celle-ci, et qu'il soit éprouvé comme un stress par l'organisme entier, c'est ce que prouve la découverte que l'on a pu faire chez le tout nouveau-né d'une réaction cortico-surrénalienne déjà inscrite histologiquement : réaction hormonale d'adaptation qui va persister durant les premières années de la vie (cf. 1, 18). Plusieurs auteurs pensent d'ailleurs que ces excitations sensitives et ces réactions hormonales pré-natales favorisent la mise en train des premières adaptations néo-natales (1).

Si ce n'est peut-être qu'elles privent le cri de la naissance de sa signification symbolique, ces précisions n'enlèvent rien à ce que la naissance représente pour l'être humain sur le plan biologique : une plongée dans un milieu auquel il n'a pas les moyens de s'adapter par lui-même, et surtout, une brusque mise en tension : si ce n'est pas là l'angoisse proprement dite, qui semble n'apparaître, en tant qu'expérience vécue, qu'au deuxième semestre de la vie (Spitz, Ph. Greenacre, 21 b), c'est du moins la préfiguration biologique de l'angoisse : un état de tension pré-anxieuse de l'organisme.


2. Prématuration physiologique du nourrisson

Que l'homme naisse prématuré n'est pas une notion nouvelle (5), mais il a fallu qu'elle soit prise en main par des psychanalystes comme J. Lacan, pour que cette prématuration physiologique, dont nous indiquerons les grandes lignes, prenne son plein sens (6).

Elle est d'abord inscrite dans les organes du nourrisson : dans ses cloisons cardiaques à peine achevées, dans ses alvéoles pulmonaires, à demi-fœtales jusqu'à 6 mois, dans ses capillaires enfin.

Il est facile d'observer les capillaires au microscope sous la peau du rebord péri-unguéal ; leur forme adulte normale est celle d'une simple crosse ; chez le nouveau-né, comme chez le fœtus, ils ont un aspect indifférencié en broussaille, et ce n'est qu'au bout de six mois en général, parfois de 3 ou de 4 ans, qu'ils acquièrent leur structure et sans doute aussi leur fonctionnement adultes. Une question se pose ici, de savoir si la qualité des soins maternels précoces est pour quelque chose dans la durée variable de cette maturation. Quoi qu'il en soit, l'importance fonctionnelle de cette immaturité se devine aisément : elle est confirmée par la découverte faite chez les schizophrènes, les épileptiques et les anxieux « constitutionnels » d'une proportion très anormalement élevée de formes de capillaires fœtales et immaturées (26).


3. Immaturité végétative

Le cri de la naissance est le premier acte d'autonomie, il résout l'état pressant d'anoxie que subit le fœtus durant l'expulsion, il instaure et représente un nouveau règne végétatif ; règne bien mal assis cependant, car il n'est pas vrai que la respiration, et toute autre fonction végétative vitale, sorte tout armée et tout organisée de ce premier cri.

L'organisme du nourrisson est un chaos, incapable d'adaptations précises, du domaine végétatif tout comme du domaine moteur : il est physiologiquement morcelé. Très facilement, il est envahi par cette tension intérieure, que traduit un raidissement généralisé de toute la musculature. La régulation des grandes fonctions végétatives, c'est-à-dire l'emprise qu'un système nerveux encore très inachevé peut avoir sur elles, reste fragile et peu organisée. Les adaptations végétatives ont à peu près le même caractère de massivité et d'incoordination que la motilité dite volontaire. Le métabolisme du nourrisson est exigeant, et le système nerveux en particulier est un grand consommateur d'oxygène : or, ce système nerveux est, à l'origine, peu capable d'établir par lui-même dans le fonctionnement des appareils vitaux une régularité et un niveau suffisants pour s'assurer l'approvisionnement métabolique dont il a précisément besoin pour parvenir à maturité, c'est-à-dire pour « prendre en mains » l'organisation végétative, et instaurer une véritable autonomie biologique. Tel est le cercle vicieux (souligné par M. Ribble, 1) dans lequel se trouvent engagées les fonctions vitales du nourrisson, desquelles on peut dire qu'elles ne sont rien moins qu'autonomes. L'organisme du nourrisson se trouve dans la situation d'un pays pauvre qui ne pourrait sortir de la pauvreté qu'en investissant des capitaux, qu'il n'a pas, dans son industrie ; l'histoire enseigne qu'une telle situation ne se résout que par une aide extérieure, et c'est le cas du nourrisson.

La gravité de cette situation est donnée dès la naissance comme très variable, selon les individus (1, 7, 17), pour des raisons mal connues (disons : héréditaires) (7) ; par ailleurs, elle évolue avec le temps : les difficultés sont les plus grandes dans les quinze premiers jours, et la crise se résout normalement vers 3 mois, quelquefois beaucoup plus tard, quelquefois jamais. Ce sont les premières vocalisations, les premiers signes à autrui, qui, vers 3 mois, marquent la fin de cette « crise économique-végétative », dont le nourrisson nous montre ainsi par le babil, son premier luxe, qu'il est sorti (Ribble, 1).

Jusque-là, les grandes fonctions de l'anabolisme sont en gros dans la situation suivante (8).
le sommeil proprement dit, tranché et rythmé, n'existe pas jusqu'à 3 mois ; Ribble assimile la somnolence des premiers mois à un état subcontinu d'hibernation.
la régulation thermique est très fragile : le nourrisson est dans une grande mesure un animal poïkilotherme ;
la circulation sanguine et la respiration sont soumises à d'importantes variations de rythme, d'amplitude et de régularité (Ribble : 1, 42 ; Halverson, 24). La qualité de la respiration se trouve en fait refléter fidèlement le fonctionnement végétatif et la tension de l'organisme.

L'établissement chez le nourrisson d'une respiration normale et stable serait d'ailleurs compliquée encore par le fait que le fœtus posséderait une sorte de « respiration intérieure » de secours ; celle-ci prendrait la forme de mouvements de bas en haut du diaphragme, lesquels, exerçant une sorte de succion sur le foie, en exprimeraient le sang oxygéné mis en réserve ; il se trouve des nouveau-nés, en particulier des prématurés, qui régressent facilement à ce type fœtal de respiration, devenu à l'air libre entièrement antiphysiologique (Ribble).

En fait on peut observer et on a même pu mesurer par enregistrements précis que la respiration est plus irrégulière et plus superficielle dans les périodes précédant les repas, cependant que le pouls lui aussi se fait irrégulier et plus faible et que, signe invariable de tout malaise de l'organisme, la tonicité musculaire augmente (Halverson : 23).


4. Fonctions orales

Sitôt nés, la plupart des mammifères autres que l'homme se dirigent spontanément vers le sein maternel ; certains, comme l'oppossum, sont capables de le disputer aux autres membres de la portée, et d'autres, comme le singe Rhésus, ont auparavant participé à leur propre naissance en se tirant à la toison de la mère.

Le nourrisson humain ne fait rien de tout cela, et de plus il ne sait pas toujours spontanément téter ; un bon nombre de nouveau-nés (40 % selon Ribble qui en a observé plus de 600) ont des mouvements de succion faibles et mal coordonnés, et par suite inefficaces. C'est chez le nourrisson humain qu'on peut se rendre compte combien complexe est l'acte de téter : il implique l'activité coordonnée d'un vaste système musculaire (25) ; les muscles respiratoires abdominaux et thoraciques entrent synchroniquement en jeu, et la succion s'opère dans la pause post-inspiratoire ; que survienne une mise en tension de la musculature, et le système entier se dérègle.

La puissance et l'avidité que nombre de nourrissons manifestent au sein étonnent toujours l'observateur ; mais l'observation en série montre que cette puissance n'est pas le cas de tous les enfants et l'étude directe confirme pleinement, et accentue encore la déduction faite par Freud d'une variabilité innée de la puissance des instincts : le « drame » du nourrisson n'est pas seulement qu'il dépende d'autrui pour la satisfaction de ses besoins, c'est aussi qu'il n'éprouve pas toujours ces besoins spontanément.


5. Impuissance sensitivo-motrice

L'évolution bien connue du système nerveux cérébro-spinal fait que pendant des mois le nourrisson est impuissant à l'égard du monde extérieur comme il l'est à l'égard de son propre organisme. Pour comprendre cette situation naturelle, il nous faudrait, selon Spitz, nous imaginer, adultes, « privés de toute possibilité de contact, d'action, de défense et de conversation », privés jusqu'à 3 mois de la possibilité de fixer les objets et de les saisir, privés de mécanismes réflexes d'équilibration, etc., et cependant assaillis d'excitations diffuses et peu déterminées.

Pendant plusieurs mois, la motilité du nourrisson n'a guère affaire avec le monde extérieur ; une de ses fonctions est de favoriser les échanges circulatoires et métaboliques et l'on « peut dire du nourrisson qu'il mange, respire et ressent avec tout son corps » (Ribble, 1) ; une autre de ses fonctions est sans doute d'écouler et d'abaisser la tension intérieure à laquelle est soumis l'organisme (Greenacre, 21 c). Par ailleurs, selon plusieurs neuro-physiologistes, « la fonction crée l'organe », c'est-à-dire que le système nerveux, en particulier sensoriel, ne se développe que dans la mesure où il y est sollicité (1, 21 a).


6. Relations avec autrui

Il n'y a pas lieu d'opposer ces différentes données biologiques à ce que nous savons, par les recherches psychanalytiques (en particulier de K. Abraham et de M. Klein) de la structure et du fonctionnement de l'appareil psychique du tout jeune enfant. On ne peut au contraire qu'admirer que Freud nous ait dotés d'une méthode d'investigation dont les découvertes se trouvent avec celles de la physiologie dans, un rapport de mutuel support. Ph. Greenacre pense justement que de tels faits éclairent la notion du narcissisme primaire, et l'on devine, en filigrane sous les faits physiologiques ici rapportés, les notions d'objets partiels et de corps morcelé.

L'âge de 6 mois marque en même temps l'accession à une certaine autonomie végétative et aux premiers authentiques rapports à autrui. Cependant ces rapports restent aussi incertains et fragiles pendant plusieurs années que les rapports avec le monde inanimé des objets : un enfant de 8 mois est saisi d'angoisse à la vue d'un visage inconnu (Spitz).

Et ce n'est que vers 4 ans que l'enfant devient capable, autant sur le plan affectif que sur le plan conceptuel, de maintenir une relation affective solide et stable avec un être qui vient à lui manquer passagèrement, c'est-à-dire de « comprendre » l'absence (2). La sauvegarde de ses relations d'objets est liée à des conditions rigoureuses, en particulier de stabilité, auxquelles doivent satisfaire ces objets ; cette sauvegarde s'avère cependant nécessaire à l'édification de sa personnalité.

On peut établir, en conclusion préliminaire, que la naissance, qui bouleverse complètement l'économie biologique de l'organisme nouveau-né, ne représente que le début des difficultés que doit résoudre l'être humain en voie de maturation. Il lui faut d'abord, si l'on peut dire, survivre, et il apparaît qu'il n'a guère, en soi, le moyen de sortir de ces difficultés qui, pendant les premiers mois, sont d'ordre essentiellement biologique. On doit donc se garder de considérer l'organisme humain nouveau-né comme une mécanique toute montée, qui, passé le cap de la naissance, va fonctionner toute seule, pourvu qu'on l'alimente.

Un autre fait de grande importance est que cette fragilité d'organisation est donnée à la naissance comme très variable selon les individus : les uns sont d'emblée spontanément vifs, actifs, avides et relativement bien coordonnés ; d'autres, prématurés ou non, et selon Ribble, dans la proportion de 10 %, présentent d'emblée un bas niveau d'intégration instinctive et végétative (1).


II. — BESOINS DE LA PRIME ENFANCE

De cet exposé préliminaire on déduira sans peine de quelle importance et de quel ordre peuvent être les besoins précoces (les besoins et non pas seulement les désirs) du tout jeune enfant. On peut par commodité les classer en catégories, à chacune desquelles correspond un type spécifique de frustration. Leur portée vitale est indiquée par les effets opposés de leur satisfaction et de leur frustration.

1. Le besoin d'oxygène est le premier et le plus vital, d'où sans doute la situation psychosomatique particulière de la fonction respiratoire (18). L'oxygène est d'autant plus précieux à l'organisme du nourrisson qu'il en a besoin pour fabriquer ses cellules nerveuses.

2. Le besoin de nourriture va de soi. Va aussi de soi, pour qui n'est pas un obsédé, que cette exigence est variable dans son rythme comme dans son degré ; l'expérience montre que la soumission d'emblée aux variables exigences alimentaires d'un nouveau-né mène à l'instauration rapide et spontanée d'une régulation satisfaisante de ces besoins (19,1) ; le sein est pratiquement le plus apte à permettre cette nécessaire souplesse ; par ailleurs, le lait maternel possède sur le lait artificiel des avantages biologiques, chimiques et immunologiques qui sont bien connus.

Ici semble en général s'arrêter le savoir des hygiénistes et des pédiatres sur les besoins d'un enfant (9) ; tous les autres ne sont trouvés que dans les coutumes populaires, dans l'intuition des mères, et dans les travaux des psychologues et des psychanalystes.

1. Besoin de succion

La façon dont le lait est donné est aussi importante que le lait lui-même. On peut observer que des nourrissons alimentés au biberon de lait maternel se développent moins bien, toutes choses d'ailleurs égales, que les nourrissons directement nourris au sein (1) ; que de deux groupes de nourrissons recevant la même quantité de lait, pesant le même poids, mais nourris les uns toutes les trois et les autres toutes les quatre heures, les premiers ont un meilleur sommeil, une meilleure respiration, une plus grande vivacité que les seconds (45).

Cette qualité qui échappe aux instruments de mesure est la valeur d'amour que peut posséder le lait maternel. Observé du dehors ce fait n'est pas un mythe : on en décompose seulement les éléments objectifs ; la façon de tenir l'enfant, de lui offrir le sein, influent beaucoup sur la satisfaction et le bien-être qu'il retire de la tétée ; ces nuances ont une valeur à tous les sens inestimable.

L'activité de succion est un autre élément dont l'influence est maintenant prouvée par l'expérience.

On observe, et on peut mesurer, qu'après une tétée suffisamment longue la respiration et le pouls se font réguliers et profonds, la tension musculaire s'abaisse, les mouvements gagnent en précision et en vivacité, le sommeil qui survient est détendu. Le fait que la succion joue en soi, en dehors de toute absorption alimentaire, un rôle régulateur important est prouvé par l'observation que sucer sans rien avaler peut atténuer la tension et régulariser la respiration (1).

Si au contraire, pour des raisons diverses (dont l'inexpérience et l'hostilité inconsciente de la mère), les tétées sont difficiles ou minutées, alors les mouvements de succion se désorganisent, la musculature se tend, l'agitation apparaît, et, signe probable d'une tension intérieure, le pénis se met en turgescence
(Halverson, 23).

Inversement, l'instauration d'un régime plus fréquent de tétées, ou d'une attitude plus positive de la mère, effacent ou atténuent un tel état de désorganisation végétative. On peut compter (1) que le nourrisson à besoin de deux heures de succion par jour.

Le libre exercice de la succion est donc une des formes de cette aide extérieure dont nous avons dit qu'elle est nécessaire au nourrisson pour sortir du cercle vicieux dans lequel l'enferme son état naturel de prématuration. Cette activité particulière n'a pas qu'une fonction d'absorption alimentaire ; elle constitue encore : une importante source de stimulations sensorielles (et par suite, selon Ribble, de développement nerveux), et un grand facteur de stimulation et de régulation des fonctions végétatives.

Sur le plan clinique le besoin de succion peut être soit insuffisamment satisfait, soit satisfait dans de mauvaises conditions (rigidité d'horaires, manque de douceur de la mère, etc.).


2. Besoin de stimulations sensitivo-sensorielles

Les stimulations buccales de la succion ne sont pas les seules dont l'organisme infantile ait besoin ; tous les domaines sensitivo-sensoriels sont avides d'être stimulés : le domaine visuel, par l'image du sein, de la main puis du visage de la mère sur lesquels d'abord le nourrisson fixe son regard ; les domaines vestibulaire et kinesthésique par les expériences de la promenade et du bercement ; le domaine auditif ; le domaine cutané est enfin l'un des plus importants : c'est ainsi que le plus grand mérite des soins de la peau, des bains en particulier, est d'apporter à l'enfant chaleur, caresses et liberté des mouvements ; la surface du crâne est particulièrement sensible aux caresses.

Ces expériences ont les mêmes résultats immédiats que la succion : activation de la circulation et de la respiration, détente musculaire, sommeil, meilleure assimilation métabolique. Ribble a vu dépérir un nourrisson bien nourri pour l'unique raison de n'être jamais caressé ; les jeunes chats et chiots qui ne sont pas léchés par leur mère présentent des troubles digestifs graves, et parfois dépérissent (cf. Bénassy). Les nourrissons maintenus dans des boxes isolés et fermés n'ont qu'une activité très réduite (Spitz, 49).

M. Ribble groupe ces différents besoins sous le terme de « stimulus hunger » ou de faim de stimuli. Leur satisfaction a pour elle une double fin de régulation végétative et de développement nerveux. Ceci ne permet pas de saisir le mécanisme économique de cette appétence particulière. L'état latent de tension préanxieuse de l'organisme l'explique plus clairement ; la chaleur cutanée évite la vasoconstriction périphérique qui accompagne cet état ; des stimulations précises et localisées soulagent sans doute l'anxiété flottante du nourrisson ; enfin et surtout la satisfaction de l'érotisme cutané décharge la tension intérieure (on peut d'ailleurs signaler à cet égard que l'excès comme la carence de caresses déterminent le même état de tension).

En pratique, ces besoins peuvent être frustrés selon différents modes (10) : soit par l'isolement de l'enfant, soit par l'absence ou la rareté des parents, soit par leur rigidité affective qui leur interdit des échanges tendres avec l'enfant ; le caractère manifestement érotique de ces échanges joue pour certaines mères un rôle de frein.


3. Besoin de motilité

Les fonctions propres de l'activité musculaire du jeune enfant ont été signalées plus haut. En fait son besoin se manifeste selon un régime et une progression qu'il importe de respecter (1).

On peut observer qu'un nourrisson dont on immobilise les membres ou la tête est pris de rage ou de dyspnée. Plusieurs peuplades africaines pratiquent chez les nourrissons des formes particulièrement sévères de contrainte physique (Greenacre, 21 c) ; ces pratiques entraînent des accès de rage violents et, à la longue, un retard du développement psychomoteur, avec, comme chez les petits assistés de Spitz privés de stimulations, un développement anormal dans le secteur des relations sociales.

En fait, la frustration des besoins d'activité et de mouvement peut se faire soit par la contrainte physique, soit par la contrainte « morale » (11) ; le premier cas est celui du nourrisson « ficelé » dans son berceau, ou de l'enfant immobilisé complètement ou partiellement par une affection organique ; le second type de ces cas est plus complexe : la contrainte s'opère alors par un réseau serré d'interdictions multiples, elle peut aussi être réalisée par l'image menaçante d'un monde hostile qu'une mère anxieuse « inocule » à son enfant : image chargée d'angoisse d'un monde extérieur plein de dangers réels ; une conséquence en est que l'enfant n'ose se mouvoir que dans un rayon très court, et comme entouré d'un réseau de barbelés, qui, pour être impalpable, n'en est que plus rigide.


4. Besoin d'un milieu ambiant stable

Les stimulations, la liberté d'activité ne suffisent pas : le milieu dans lequel vit le jeune enfant doit encore remplir une condition qualitative qui est celle de la stabilité. Stabilité thermique, dont nous avons vu la nécessité biologique ; stabilité dans l'organisation temporelle des rythmes de tétées, d'activité et de sommeil ; stabilité dans l'espace enfin, dont l'importance est d'autant plus grande que le nourrisson est spontanément incapable d'équilibre, alors que très sensible aux excitations vestibulaires qui ont avec l'angoisse des rapports étroits : et c'est ici qu'intervient la façon dont le nourrisson est couché, tenu dans les bras, etc. L'observation courante montre que le malaise, les cris, et le refus de téter d'un enfant peuvent n'avoir d'autre cause que l'insécurité de sa position.

Dans la frustration de ces exigences, on peut distinguer l'insécurité simple, comme celle que ressent un nourrisson tenu par une mère anxieuse, raide ou sans douceur, l'insécurité résultant des maladresses subies, chutes, glissades, etc., qui impliquent une hostilité plus manifeste de la part de la mère.

D'une portée beaucoup plus vaste et durable est la stabilité des personnes parentales. Sans cette condition, pas de rapports cohérents et solides de l'enfant avec ses parents et pas d'identifications possibles ; or, on sait que les parents sont pour ainsi dire à la fois la matière première et les catalyseurs de l'organisation de la personnalité de l'enfant. Ces objets doivent donc être à portée durable et accessible de l'enfant : accessible, c'est-à-dire, comme l'a montré E. Pasche, ni trop loin, car « comment introjecter un objet absent » ?, ni trop près, car « pourquoi introjecter un objet constamment pressé contre soi ?... » « On peut, semble-t-il, concevoir alors une distance affective moyenne entre l'enfant et ses parents proches, en deça et au delà de laquelle ces opérations se font mal ou ne se font pas ». (38) De plus, à partir d'un certain âge, 2 ans, selon Anna Freud, apparaît l'importance du père en tant que père et non plus que soutien, substitut ou complément éventuel de la mère, c'est-à-dire qu'apparaît alors l'importance propre du couple parental (15).

En réalité ces divers besoins de l'enfant schématiquement distingués sont normalement satisfaits par la mère, et le besoin essentiel, auquel tous les autres se réduisent, est celui de l'amour maternel, cet amour dont Freud disait, avec optimisme, qu'il est le seul à n'être pas marqué d'ambivalence : amour qui comporte un don plein et authentique à l'égard d'un être « de sa chair » mais admis comme « autre ». Spitz affirme par expérience que la privation d'amour est un aussi grand danger pour le nourrisson que la privation alimentaire, et Ferenczi écrivait, il y a plus de vingt ans, que le nourrisson ne peut être retenu sur la pente qui le ramène vers la non-existence encore toute proche que par un énorme apport de tendresse et d'amour (13).

Les maintes marques de tendresse d'une mère à son enfant qu'elle aime, le cachet, la valeur et la force que cet amour confère au lait et aux soins courants qu'elle lui prodigue, c'est-à-dire tout ce par quoi la mère agit en mère, constituent un ensemble cohérent que nous proposons de désigner du terme de maternage (12) ; « materner » son enfant, c'est mettre en action à son égard des sentiments d'essence maternelle.

Ce qui précède permet de saisir que par le maternage seulement le nourrisson peut sortir de son désarroi économique-biologique. Incapable au départ d'une véritable autonomie, le tout jeune enfant vit sur sa mère en parasite. (Et il y a même dans cette naturelle unité première de la mère et de l'enfant la tentation pour une mère infantile et névrosée d'utiliser durablement l'enfant comme le vicaire de son inconscient propre, 7, 17.)

Comment concevoir l'action de l'amour maternel, dans cette unité (13), sur l'organisme et sur le psychisme de l'enfant ? Il apparaît à la fois comme un complément en tant que l'enfant est un être incomplet, et, en tant qu'il est un être peu différencié, comme un organisateur (dans le sens où un « organisateur tissulaire » est nécessaire à la structuration de tissus indifférenciés : cf. Bowlby, 2). Pendant la première année, comme l'exprime Spitz (48), « le nourrisson apprend littéralement tout grâce au truchement de sa mère ».

C'est donc par une satisfaction précoce de ses besoins dépendants que le nourrisson peut acquérir son autonomie réelle ; et l'observation montre que le sourire et le langage apparaissent d'autant plus tôt que l'enfant a bénéficié d'un meilleur maternage (1).

Tout se passe comme si la mère devait deux fois donner naissance à son enfant : si par l'accouchement, elle donne naissance à une masse de chair, c'est par un long accouchement de plusieurs mois qu'elle en fait surgir un individu : comme s'il fallait que les débuts de la vie extra-utérine forment le prolongement d'une vie intra-utérine interrompue trop tôt.


III. — FORMES CLINIQUES DES FRUSTRATIONS PRÉCOCES

Nous n'avons pas trouvé ni pu à notre gré réaliser une classification des formes de la frustration précoce qui ait une valeur à la fois clinique et dynamique (14). La réalité en est trop complexe pour que nous ne soyions amenés à envisager divers plans nécessairement superposés et intriqués ; et, en pratique, la recherche de la frustration précoce procédera par approches successives qui viendront pour ainsi dire se situer dans un espace à trois dimensions.

A) Frustrations par absence

L'importance de la stabilité du lien par lequel l'enfant est uni à son milieu nourricier conduit à envisager un premier plan de recherches : celui des frustrations par absence, c'est-à-dire par relâchement du lien physique enfant-milieu nourricier.

La relation effective avec l'un ou l'autre parent ou leurs substituts, schématiquement figurable par une ligne droite, peut être :

1) Dans les cas de carence parentale complète :

absente (relation nulle ou précocement brisée) pour les enfants privés d'un des parents avant la naissance même (illégitimes), ou dès la naissance (abandon);

rompue, pour les enfants privés définitivement d'un ou des parents au cours de leurs premières années (par décès, ou abandon, divorce ou séparation, incarcération ou internement).

2. Dans les cas de carence relative :

amoindrie (relation insuffisante) pour les enfants qui, d'une façon permanente, ont des rapports rares avec les personnages nourriciers : les enfants dont les parents travaillent au dehors, et plus encore les enfants assistés, placés, ou les enfants de familles nombreuses, qui tous, selon la remarque de Spitz, disposent seulement d'une fraction de mère (48) ;

interrompue (carence transitoire) pour les enfants hospitalisés ou séparés d'un parent malade, parti en voyage ou à la guerre ;

tronçonnée (carences successives) pour les enfants transplantés dès leurs premières années de milieu en milieu, et par là même incapables, quelle que soit la qualité de ces milieux, de nouer des liens stables avec des figures parentales.

Citons le cas d'un tuberculeux pulmonaire qui, en quelques années, avait dû subir les passages successifs entre les mains de sa mère, d'une nourrice, d'une autre nourrice, d'une tante, d'une grand-mère, de la -concierge, à nouveau de sa mère, et, à 8 ans, d'une belle-mère.

Les pouponnières de passage réalisent un hiatus particulièrement préjudiciable (cf. Mathis, Roland, Spitz, etc.).

Nous reviendrons plus loin sur les cas plus complexes où l'une des relations est multiple (plusieurs personnages maternels par exemple), et sur ceux où la relation avec les parents est mal équilibrée (prédominance affective de l'un des parents sur l'autre, absent ou décédé).


B) Frustrations « affectives »

La frustration d'amour parental et surtout maternel est le fond naturel des frustrations précoces. Il y a mille façons de « ne pas aimer » son enfant ; sur un plan d'observation rapide, on peut surtout distinguer (Kanner, 28) le rejet manifeste (overtly rejected children) et le rejet masqué (covertly rejected children). D'un côté, tout est en faits évidents : l'enfant, ouvertement non désiré, est abandonné, battu, privé ; d'un autre côté, tout est en nuances, et la recherche clinique souvent difficile s'appuie alors sur l'appréciation des sentiments et des réactions des parents à l'égard de la vie génitale, de la grossesse, de l'accouchement (15), du nouveau-né, du nourrisson, de l'enfant aspirant à l'indépendance, enfin sur le caractère et les souvenirs des parents et du sujet (16).

L'inventaire que nous proposons ici des conduites frustrantes ne préjuge en rien de leur degré d'évidence et de gravité ni surtout de leurs fréquentes associations cliniques.

1. Le défaut d'amour et de tendresse forme le trait essentiel des conduites qu'on pourrait dire de rejet larvé. Telles sont :

la tendresse réprimée des mères aimantes mais empêchées d'en prodiguer les marques par suite d'un obstacle matériel, d'une situation illégitime ou d'une interdiction portée sur l'allaitement et le maternage par les médecins, l'entourage et la famille.

la tendresse refoulée des mères inconsciemment effrayées par la part d'érotisme qui entre naturellement dans les actes du maternage ;

la tolérance indifférente que des substituts maternels et les mères narcissiques, déçues par la grossesse ou le nouveau-né et en général incapables d'aimer, manifestent en faveur d'un enfant traité affectivement comme un fardeau, un étranger inconnu, un hôte importun (Ferenczi), et, au mieux, comme un jouet ;

la méticulosité distante et froide des parents scrupuleux et irréprochables dans les soins matériels, mais froids, distants, non démonstratifs et souvent d'un caractère obsessionnellement rigide ;

la négligence qui ajoute au défaut d'amour la frustration de besoins matériels, voire alimentaires ;

les soins anonymes enfin, tels qu'ils peuvent être accordés à l'enfant dans l'ambiance impersonnelle et aseptique des pouponnières, des hôpitaux, des institutions d'assistance.

2. L'hostilité qui fait le fond des conduites de rejet actif peut prendre, elle aussi, différentes formes :

manifeste, elle se traduit par les punitions froides et injustifiées, les reproches (dont celui d'exister), les menaces, les mauvais traitements, les violences et les cruautés ;

larvée, elle se décèle à des négligences et des maladresses symptomatiques, en particulier dans les soins du corps (chutes, épingles égarées, graves oublis, échaudages) ;

déguisée sous l'angoisse (Spitz), cette hostilité larvée aboutit d'habitude au refus phobique de tout contact avec l'enfant ;

compensée, elle se cache sous un excès de caresses et de soins ;

réprimée et consciente (50), elle réalise cette « doucereuse acidité » que subit l'enfant non désiré, privé d'amour et submergé de jouets ;

sélective, elle accentue le préjudice subi en faveur de frères ou sœurs objectivement et ouvertement préférés.

3. Le compromis affectif caractérise tout un groupe de conduites parentales où ni l'amour ni la haine ne se manifestent directement, mais s'associent dans une sorte de marchandage affectif, dont le perdant est toujours l'enfant. Ce pseudo-amour prend des formes diverses souvent combinées :

conditionnel, il utilise ouvertement ce marchandage dans lequel l'amour est toujours promis, et jamais donné, contre d'impossibles sacrifices de la part de l'enfant ;

perfectionniste (et décrit par Kanner), il est prêté par des parents de caractère rigide, dogmatique et obsessionnel, inconsciemment hostiles, et le niant, à l'endroit d'un enfant considéré a priori comme imparfait, qu'ils accablent de ses tares innées et s'acharnent à perfectionner ;

jaloux, il exige de l'enfant, et, plus tard, de l'adolescent son complet renoncement à l'indépendance ;

possessif, il s'adresse narcissiquement à un enfant couvé comme une propriété personnelle, comme un objet de compensation phallique ou orale, comme un joli bijou ;

sélectif, il ne s'intéresse à l'enfant qu'en tant qu'il est d'un certain sexe, d'un certain âge, etc.; 

intéressé, il considère l'enfant comme une assurance contre la solitude, contre l'abandon du mari, contre la discorde conjugale, comme un atout dans la lutte avec l'époux divorcé, voire comme un gagne-pain ;

de compensation érotique il prend l'enfant comme substitut d'un objet sexuel adulte.

4. Les dysharmonies d'apport affectif concernent enfin les cas où l'enfant reçoit une véritable affection, mais sous une forme telle que là aussi, les identifications lui sont rendues difficiles ou impossibles.

soit par les intermittences et les variations de l'apport affectif; que les liens successifs soient périodiquement brisés, ou qu'une mère toujours la même, mais cyclique ou infantile, passe par des oscillations à court ou long terme entre la tendresse et l'indifférence, l'amour et le rejet;

soit par le renversement des rôles parentaux : que l'enfant reçoive de la mère, femme dominatrice, à poigne, et parfois seule au foyer, ce qu'il attend d'un père qui est absent, indifférent ou faible ; ou que l'enfant reçoive de son père, se comportant maternellement, ce qu'il attend d'une mère, qui est absente ou inaffectueuse ;

soit enfin par le surmaternage, que D. Lévy (32) a décrit sous le nom d'hyperprotection (17) vraie, et, qui se définit comme une attention excessive ou indûment prolongée mais authentiquement maternelle. Il est réactionnel à des conditions diverses qui provoquent la survalorisation de l'enfant aux yeux de sa mère : une longue attente de sa naissance, l'impossibilité d'en avoir d'autres, une maladie précoce et grave ou impressionnante, la présence enfin de substituts maternels supplémentaires.


C) Frustrations spécifiques

Enfin, le chapitre précédent nous a permis chemin faisant d'établir selon les principaux besoins du nourrisson et de l'enfant un plan de frustrations « spécifiques » qui sont, rappelons-le, les frustrations des besoins alimentaires, de succion, de stimulations sensorielles, de contacts cutanés, de stabilité physique, etc. C'est là un inventaire nécessaire, mais qu'on ne peut guère pratiquer valablement que par l'observation actuelle et directe de l'enfant.

Nous n'avons ici qu'inventorié des éléments dont les amalgames divers constituent en fait les multiples aspects cliniques sous lesquels la frustration précoce se présente en pratique. Et tout naturellement, ces différentes conduites sont souvent les facettes d'un même type de frustration affective : la méticulosité distante et froide s'associe chez une mère obsessionnelle à des actes d'hostilité larvée et à des exigences perfectionnistes ; la tolérance indifférente d'une mère narcissique peut aller de pair avec une conduite de rejet compensé, et plus tard tourner à l'amour possessif ou jaloux, etc.

Par ailleurs aussi, les recoupements sont nécessaires entre les trois plans de frustration que nous avons distingués : un enfant peut être abandonné par sa mère soit dès la naissance avec indifférence, soit plus tard hostilement sous forme de renvoi ; l'enfant d'une famille nombreuse peut souffrir, en plus de cette relation fractionnée, d'une hostilité qui lui est directement manifestée, etc. D'autre part, un même besoin de l'enfant peut être frustré par des conduites maternelles diverses : son appétit de caresses peut rester insatisfait parce que sa mère réprime sa tendresse, parce qu'elle est indifférente ou hostile, ou qu'elle n'ose pas le toucher, ou parce qu'il est en orphelinat ; et la mère qui se refuse à caresser son enfant le privera aussi de téter suffisamment ; et celle qui, au contraire, le satisfera dans ces besoins, pourra le frustrer dans ceux de mouvement et d'indépendance, par son attitude de surmaternage ou de possessivité jalouse.

C'est pourquoi la recherche clinique des frustrations précoces est une tâche délicate. La systématiser par quelque questionnaire-type paraît aléatoire. Mais ce travail trouverait sa justification s'il permettait au lecteur de voir plus clair dans ce domaine, et s'il pouvait servir d'instrument d'exploration. *


IV. — CAUSES DES FRUSTRATIONS PRÉCOCES

On peut dire pour schématiser une telle étude, sur laquelle Bowlby s'étend longuement, qu'il est des circonstances frustrantes et des conduites frustrantes.

Les circonstances, causes externes subies par les parents comme par l'enfant, peuvent être la mort, la maladie, l'absence forcée, le travail, la pauvreté ou la multinatalité : elles posent des problèmes d'ordre sociologique.

Mais le cas de la mère qui travaille au dehors sans nécessité réelle, et frustre gravement son enfant tout en rationalisant sa conduite, forme la transition avec le plan des conduites frustrantes, et d'abord avec celles qui sont indirectement frustrantes : on peut entendre par là les conséquences défavorables pour l'enfant d'attitudes parentales qui, si elles se rattachent à leur personnalité, ne sont pas directement liées à leurs fonctions de parents ; telles sont : le divorce (dont les conséquences ont été étudiées par Haffter) et la mésentente parentale, la délinquance ou les troubles psychotiques des parents, les naissances illégitimes.

Ces derniers cas amènent à envisager les conduites directement frustrantes, objet immédiat de l'investigation psychologique de ce qu'on pourrait appeler l'impuissance paternelle ou maternelle, pour le situer sur son véritable plan : celui d'une maladie, l'une, peut-être, des plus lourdes de conséquences qui soient (cf. 11, 14, 20, 28, 37, 47).

Les symptômes divers en ont été signalés plus haut. En décrire les mécanismes serait reprendre l'étude de toutes les déviations et de tous les arrêts de l'évolution psycho-affective de la femme (cf. 12). Les relations de la femme avec son partenaire sexuel, géniteur de l'enfant, et surtout ses relations affectives avec sa propre mère situent, on le sait, les deux domaines principaux susceptibles d'entraver le développement d'un amour maternel réel.

Si l'on recherche les causes possibles de cette impuissance parentale, on est amené à faire une observation de grande portée. Il apparaît en effet que les parents amenés à frustrer gravement leur enfant l'ont eux-mêmes été dans leur propre enfance ; il semble même qu'ils deviennent d'autant plus frustrateurs qu'ils ont été plus frustrés.

Ainsi, sur 100 filles-mères on a observé que plus de la moitié avaient des mères « rejetantes » (Young). Parmi des parents d'enfants abandonnés en institutions en Angleterre, 58 % des 97 mères et 80 % des 53 pères qui ont pu fournir des indications précises, avaient été privés d'un foyer aimant durant leur prime enfance (2, p. 98).

La frustration précoce, si ces observations se confirment, se propage donc de génération en génération et se multiplie en progression géométrique.

Il y a enfin un procès à faire, qui n'a pas manqué d'être fait (18). Celui de notre culture (29). Celui des institutions sociales chargées du soin des enfants esseulés, organismes qui réalisent en général des carences profondes et graves. Celui aussi des maternités modernes, de leur climat et de leur personnel : les sentiments maternels en sont expulsés en même temps que les microbes (19).

C'est enfin, il faut l'avouer, celui de la médecine, que les séductions de la biologie et de la pharmacologie modernes ont facilement distraite de vérités élémentaires auxquelles nous voyons que les femmes dites sauvages accèdent sans hésiter.

C'est pourtant un médecin (cité par Christoffel, 9) qui a écrit ce qui pourrait être la péroraison d'une telle plaidoirie :

« Je ne m'étonne pas, écrivait-il, que vos enfants crient, je m'étonne seulement que vous, mères, vous ne criiez pas lorsqu'on vous enlève votre petit du nid et qu'on le couche à distance... Seule la mère humaine permet que l'enfant ait une autre couche que celle qu'il doit avoir, à ses propres côtés. »


CONCLUSIONS ET DISCUSSION

La revue des implications cliniques des frustrations précoces fera l'objet d'une étude ultérieure. Celle-ci s'est uniquement consacrée à justifier et à préciser la notion de frustration précoce.

En fait, cette notion de frustration précoce est déterminée d'abord par celle de besoins fondamentaux de la prime enfance. Un besoin fondamental (certains auteurs américains disent : « basic need ») peut se définir comme un besoin dont la satisfaction est nécessaire à la survie organique et au développement de la personnalité : il est donc en rapport avec le développement et la persistance de structures corporelles ou psychiques. Absorber du lait est bien un besoin alimentaire qui répond à une nécessité organique, et la recherche orientée psychanalytiquement montre qu'il répond aussi à une nécessité psycho-affective. Bien entendu ce besoin constitue en même temps l'objet d'un plaisir, d'un appétit, mais notre étude ne s'intéresse aux activités adéquates qu'en tant qu'elles satisfont à un besoin : le domaine des besoins fondamentaux se situe véritablement au delà du principe de plaisir ; et l'expérience clinique montre en effet chez le nouveau-né et le nourrisson que le désir n'apparaît et ne se maintient guère qu'à la condition que le besoin ait d'abord été satisfait : on observe couramment que le nouveau-né qui n'est pas d'abord allaité d'une façon satisfaisante perd ou ne développe pas le désir de téter.

On est d'autant mieux justifié à parler de besoins fondamentaux de la prime enfance que l'enfant humain apparaît à la vie terrestre dans un état de prématuration et d'inorganisation psychophysiologiques qui lui est propre, et tel qu'il est réellement incapable de toute autonomie. D'où ce corollaire, que l'observation clinique confirme amplement, à savoir que le nourrisson dépend entièrement de son entourage pour son développement et son organisation corporelle et psycho-affective (20). Et c'est bien pourquoi, selon Portmann, l'être humain peut être l'objet d'une évolution historique. Le nourrisson dépend naturellement des parents, mais surtout de la mère, ce qui justifie l'importance de l'activité du maternage. Le maternage n'est pas seulement pour le nourrisson une activité gratifiante, il est aussi et d'abord une activité formatrice. C'est pourquoi on est justifié, avec Margaret Ribble, à parler de ces besoins fondamentaux en termes de droits de la prime enfance.

Au terme d'une ligne qui part de la faiblesse de l'enfant humain et passe par ses besoins de base, se situe la frustration précoce, qui peut et doit être envisagée comme frustration de ces besoins.

Une grande ambiguïté s'attache dans notre langue au terme de frustration. Littré l'a consacrée dans la définition suivante : « Frustrer : priver quelqu'un de ce qui lui est dû, de ce qui doit lui revenir, de ce qu'il espère. »

Cette définition associe en fait deux significations différentes : je peux espérer ce qui m'est dû, mais ce que j'espère ne m'est pas forcément dû. Il faut donc séparer les deux premiers et le dernier terme de la définition : d'une part, la privation de ce qui est dû, frustration de besoins légitimes, impliquant (21) une atteinte à la personnalité, et réalisant un réel préjudice, une carence ; et, d'autre part, la frustration de ce qui est espéré, frustration de désirs et réalisant une déception. Le concept ici développé de frustration précoce répond donc au premier terme seul de la définition de Littré : le préjudice (22).

Si l'on veut bien partir de cette définition on comprendra aisément les caractères principaux de la frustration précoce :

tout s'y passe sur le plan des faits objectifs et extérieurs ;

tout s'y passe également sur le plan de la causalité proprement dite, un peu comme on peut dire que l'inanition est causée par la sous-alimentation ou la famine. La frustration précoce est de l'ordre de la carence. Entre les deux séries habituellement opposées de facteurs d'édification ou d'altération de la personnalité, entre les facteurs héréditaires et les facteurs « psychogènes », il est donc place au moins pour une série différente et intermédiaire : celle de la frustration précoce.

— la frustration précoce est un concept valable pour l'homme, quel que soit son milieu culturel (Henry, Mead), et pour l'homme essentiellement ;

— enfin, de la frustration précoce l'individu ne peut que souffrir et sortir diminué. La frustration de désirs (œdipiens, par exemple) peut se surmonter, s'intégrer et constituer en fait une expérience formatrice : la frustration des besoins de base ne peut que se compenser et se réparer.

Ces caractères justifient les conséquences que nous envisagerons ultérieurement, de la frustration précoce. Ils justifient aussi que l'on puisse guérir un nourrisson frustré en le rendant à sa mère, alors qu'on n'a jamais songé à guérir un névrosé en l'amenant à réaliser des désirs œdipiens.


Bibliographie.

Nous isolons dans la bibliographie les deux ouvrages d'ensemble suivants :

1. RIBBLE (M.), The Rights of Infants, Colombia University Press, 1943, 118 p. (cf. 4-1).
2. BOWLBY (J.), Maternai care and mental Health, W. H. O., Genève, 1951, 179 p. (Bibl.) (cf. 41).

3. BACKWIN (H.), Loneliness in Infants, Ain. J. of Dis. of Chïldren, 1942, 63, p. 30-40.
4. BALINT (A.), Early developmental states of the ego, Int. J. Psa., 1949, 30, P- 265.
5. BAROLET (A.), Les irrégularités infantiles et juvéniles d'origine familiale, Lyon, Box Éd., non daté.
6. BÉNASSY (M.), Théorie des instincts, Rapport au 1er Congrès des Psychanalystes de Langues romanes, 1952, Paris.
7. BENEDEK (Th.), The psychosomatic implication of primary unit motherchild, Amer. J. Othopsych., 1949, 19, p. 642.
8. CARMICHAEL et coll., Manuel de psychologie de l'enfant, trad. fr., P. U. F., 1952, chap. II et IV.
9. CHRISTOFFEL (H.), Les problèmes du transfert, R. f. Psa., 1952, 12, p. 178.
10. Congrès sur la Frustration (MILLER, SEARS, MOWRER et al., p. 337 ; SEEARS, p. 343 ; LEVY (D.), p. 356 ; MASLOW, p. 364) in Psychological Review, 1944, 48, 4, p. 337 à 366.
11. DEUTSCH (A.), Our rejected children, Little, Brown and Cy., édit., Boston, 1950.
12. DEUTSCH (H.), La psychologie des femmes, II. Maternité, 1945, trad. française, P. U. F., 1949.
13. FERENCZI (S.), The unwelcome child and his death instinct, Int. J. Psa., 1929, 10, p. 125.
14. FIGGE, Some factors in the etiology of maternai rejection, Smith College Studies, 1932, p. 337.
15. FREUD (A.) et BURLINGHAM (D.), Enfants sans familles, trad. fr., P. U. F., 1948.
16. FREUD (S.), a) Les pulsions et leurs destins, 1915, trad. fr., M. BONAPARTE et A. BERMAN in : Métapsychologie, N. R. F. ; b) Inhibition, symptôme, angoisse, 1926, trad. fr., P. U. F., 1951.
17. FRIES (M.), Psychosomatic relationship between mother and infant, Psychosom. med., 1944, 6, p. 159-162.
18. GENDROT (J.-A.) et RACAMIER (P.-C), Fonction respiratoire et oralité, L'Évolution psychiatrique, 1951, n° III, p. 457-478 (Bibl.).
19. GESELL (A.) et ILG (F. L.), Le jeune enfant dans la civilisation moderne, 1943, New York, trad. fr., P. U. F., 1949.
19 bis. GESELL et AMATRUDA, L'embryologie du comportement, trad. française, P. U. F., 1953.
20. GLEASON, A study of the attitudes leading to the rejection of the child by the mother, Smith College Studies, 1932, p. 237.
21. GREENACRE (Ph.), Trauma, Growth and Personality, New York, Norton, 1952 (cf. 41). (Contient en particulier les articles suivants : a) The biological economy of birth, p. 3-26, from : The Psychoan. St. of the Child, I, 1945 ; b) The predisposition to anxiety, p. 27-82, from : Psychoan. Quart., 1941, nos 1 et 4 ; c) Infant reaction to restraint, p. 83-105, from : Amer. J. Orthops., 1944, 14, n° 2.
22. HAFFTER (G.), Enfants de ménages divorcés, H. Hüber, Berne, 1948, 175 p. (cf. H. EY, Analyse, in : L'Évolution psychiatrique, 1949, p. 433.
23. HALVERSON (J.), Infant sucking and tensional behavior, J. Genet. Psychology, 1938, 53, p. 365-430.
24. — Variation in puise and respiration during différent phases of infant behavior, id., 1941, 59, p. 259-330.
25. — Mechanism of early infant feeding, id., 1944, 64, p. 185-223.
26. HAUPTMANN (A.), Capillaries in finger nail fold in patients with neurosis, epilepsy and migraine, Arch. Neurol. a. Psychiatry, 1946, 86, p. 631-642.
27. HENRY (J.), Anthropology and Psychosomatics, Psychosom. Med., 1944, 11, 4, p. 26.
28. KANNER (L.), Child Psychiatry, 1948 (2e éd.), 752 p.
29. — Emotional and cultural impacts on contemporary motherhood, J. Child Psychiatry, 1951, 2, p. 168-175.
30. LAGACHE (D.), Étude théorique de la vie sociale. Cours de Sorbonne, Bull: Groupe Et. Psychol. Paris, 1951, 11, p. 652.
31. LEBOVICI (S.), Notions nouvelles sur le développement du nourrisson dans ses répercussions psychologiques ultérieures. Sem. Hôp. Paris : 26-6-1950, p. 2256.
32. LEVY (D.), a) Maternai overprotection and rejection, Arch. New. a. Psych. : 1931, 25, p. 886-89. ; b) Maternal Overprotection (in : Modern Trends in Child Psychiatry, New York, I. U. P., 1945).
33. — On the problem of movement restraint, Amer. J. orthopsych. : 1945, 14, p. 644.
34. — Animal psychology in its relation to Psychiatry in : ALEXANDER F. et Ross H. : Dynamic Psychiatry, 1952, p. 483-507.
35. MATHIS, Problèmes d'adolescence chez l'enfant assisté, Sauvegarde, 1952, 5-6, p. 433-444
36. MEAD (M.), Psychologie weaning in Psychosexual Development, Hoch éd., New York, 1949, p. 124 sq.
37. NEWELL, a) The psychodynamics of maternai rejection, Am. J. orthosps., I934, 4, P- 387-401 ; b) Further study on maternal rejection, Am. J. Orthops., 1936, 6, p. 576-589.
38. PASCHE (F.), Cent cinquante biographies de Tuberculeux pulmonaires, L'Évolution psychiatrique, 1951, n° 4, p. 545-556.
39. PORTMANN (A.), Biologische Fragmente zu einer Lehre vom Menschen, B. Schwabe éd., Bâle, 1944, 141 p.
40. RACAMIER (P.-C.), Le terrain psychique des tuberculeux pulmonaires, Thèse, Paris, 1950 ; Les temps modernes, sept. 1950.
41. — À propos de trois ouvrages sur les conditions premières du développement de la personnalité, L' évolution psychiatrique, 1953, n° 2, p. 283.
42. RIBBLE (M.), Clinical studies of instinctive behavior in new-born Babies, Amer. J. Psych., 1938, 95, I, p. 149.
43. — The significance of infantile sucking for the development of the individual, J. nerv. a. ment. Dis., 1939, 90, p. 465.
44. — Disorganizing factors of infant personality, Am. J. Psych., 1939, 98, p. 459-
45. — Infantile expériences in relation to personality development, in : HUNT, Person. and the Behavior Disorders, 1944, Vol. II, p. 635 sq.
46. ROSENZWEIG (S.), An outline of frustration theory, in : HUNT, Person and the Behavior Disorders, vol. I, p. 379-88.
47. SCHMIDEBERG (M.), Children in need, Londres, 1948, 196 p.
48. SPITZ (R.), Hospitalisme, The Psa. Study of the child, 1945,1, P- 53; 1946, II, Rev. f. Psa., 1949 ; Sauvegarde, 1949, p. 6-33.
49. — La perte de la mère par le nourrisson, Enfance, 1949, p. 373-91.
50. — Réactions psycho-toxiques de l'enfant de moins de 1 an, Conférence à la Soc. fr. de Psa., juin 1952 (inédite).


Notes.

(1) On pourra trouver des détails, des photos et des graphiques impressionnants dans l'article de BACKWIN qui rapporte cette observation (3).
(2) Suffit aussi, d'ailleurs, l'observation du premier nourrisson venu.
(3) Au moment d'une ultime révision du manuscrit (juin 1953) paraît, dans le n° 4 de la Revue française de Psychanalyse, l'Essai sur la peur, du Dr S. NACHT, dans lequel sont précisément appréhendés cette élaboration subjective, ce cheminement de la frustration, dont la présente étude s'est délibérément bornée à n'envisager que les points de départ et d'arrivée.
(4) Comme l'a fait Ph. Greenacre, comme le faisait Freud.
(5) Portmam (de Bâle) conclut en particulier d'une longue série d'études de morphologie comparée que le nouveau-né humain n'acquiert qu'au bout d'un an les caractères biologiques d'un anthropoïde à la naissance ; on peut dire que l'homme naît avec douze mois d'avance.
(6) Peut-être parce que les psychanalystes ont moins que d'autres peur d'accepter notre exemplaire fragilité.
(7) À moins que cette « fragilité psychosomatique » ne varie aussi selon les conditions propres de la vie fœtale ou de la naissance, comme le pensent en particulier I. SONTAG et Ph. GREENACRE
(21, a, b).
(8) Cf. sur la respiration un travail publié antérieurement (18).
(9) Ce n'est pas tout à fait exact : le microbe, qui tient lieu du démon dans la mythologie médicale moderne, est l'objet d'un culte exigeant dont le rituel obsessionnel est poussé, pour les enfants, à une quasi-perfection.
(10) Il n'est pas si facile de priver délibérément un nourrisson des stimulations qu'il appelle d'une façon manifeste : une piquante démonstration du fait a été fournie, à leur insu, par deux auteurs (cités par P. GREENACRC, 21 c) qui avaient décidé d'élever deux jumeaux dans la plus complète abstinence de contacts : ils lâchèrent pied d'eux-mêmes au bout de quelques mois, littéralement séduits par les nourrissons.
(11) Ph. Greenacre qui étudie cette question y inclut aussi la restriction par absence de stimulations.
(12) Qui répond au terme anglais : « Mothering. »
(13) Car on ne saurait parier de couple « mère-enfant » tant que celui-ci n'a pas accédé à des relations figurées avec un objet extérieur. Le couple ne se tonne que si l'unité a été suffisamment réalisée.
(14) Ce n'est pas pourtant que cette tâche n'ait été déjà plusieurs fois entreprise : cf. Bowlby,
Barolet, Kanner, Matins, Racamier, Spitz, etc.
tude des frustrations précoces(II)
(15) Venant en appuyer d'autres, des faits tels que les troubles névrotiques ou psychosomatiques de la grossesse ont une grande valeur indicative.
(16) On a plusieurs fois noté que le premier souvenir des patients gravement et précocement frustrés est un indicateur remarquablement fidèle de leurs premières expériences affectives.
(17) Ce terme, qui recouvre des faits nombreux et différents les uns des autres, a été délibérément évité dans ce travail.
(18) Cf. en particulier : M. RIBBLE (1), J. BOWLBY (2), R. SPITZ, etc.
(19) La façon dont la femme est amenée à vivre l'accouchement de son enfant joue incontestablement un rôle capital dans son attitude immédiate et future à l'égard du nouveau-né. Les femmes qui accouchent sous anesthésie se plaignent souvent de ne pas « reconnaître » leur enfant, né en effet eu dehors d'elles-mêmes (12). Au coutraire, G. D. Read affirme que ce sentiment est inconnu des femmes qu'il fait participer activement à leur accouchement, et qui, presque toutes (98 %), désirent spontanément allaiter leur nouveau-né.
(20) Chez personne autre que le nourrisson il n'est plus difficile de distinguer l'un et l'autre plans.
(21) Comme le remarque le Pr Lagache dans sa définition de la frustration.
(22) Dans ce débat, les travaux des psychologues (10, 46) sur la frustration ne nous ont apporté aucune donnée utilisable.


Source.

P. C. Racamier, « Étude clinique des frustrations précoces », Revue française de psychanalyse, tome 17, n° 3, juillet-septembre 1953, p. 328-350.

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