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mardi 28 juin 2011

La timidité selon M. Peyzon***, 1788.


[Orthographe modernisée.]

L’accent n'est pas la seule chose à Paris à laquelle on reconnaît le provincial ; les manières, les airs, le maintien, le ton, la démarche, le décèlent. Je ne parle pas de l'originalité, ni du manque total de toutes les choses dont un homme bien né, et qui n'a reçu même que l'éducation provinciale, n'est jamais absolument dépourvu ; j'entends simplement certaines nuances que l'éducation seule ou le long séjour de la capitale et la fréquentation de la bonne compagnie peuvent donner. 

La timidité est encore un des signes caractéristiques du provincial : il ne lui est point particulier et exclusif ; on peut également le trouver chez le Parisien ; mais on ne saurait disconvenir qu'il est plus rare dans la capitale que dans les provinces.

L'opinion la plus commune est que la timidité procède du manque d'amour- propre, qui fait qu'un homme apprécie trop les autres, et ne s'apprécie pas assez lui-même.

Dans ce cas elle ne serait qu'un défaut mais je pense bien différemment ; je suis persuadé au contraire qu'elle a sa source dans un amour-propre excessif : fille de l'orgueil, elle donne à un homme cette invincible répugnance à se montrer aux personnes avec lesquelles il ne se croit point au pair par la naissance, l'esprit, les talents, les grâces ou la fortune, et je ne balance point de la mettre au rang des vices. Ce qui me confirme dans ce sentiment, est d'avoir rencontré très-souvent dans le monde des hommes infiniment timides, qui étaient foncièrement on ne peut pas plus orgueilleux, et des hommes très-modestes qui se produisaient avec la plus ferme et la plus noble assurance. 

Je crois que la différence entre ces deux caractères est que l'homme modeste craint d'humilier l'amour-propre des autres, et que l'homme timide craint que les autres n'humilient le sien. Quelle que puisse être au reste l'origine de la timidité dans le cœur humain, je ne doute pas que l'éducation n'entre pour quelque chose. L'éducation trop dure qui humilie trop les enfants, et ne leur inspire pas assez de confiance en eux-mêmes, doit nécessairement l'augmenter ; l'éducation trop relâchée qui ne leur rompt pas assez l'humeur, lui laisse prendre de trop profondes racines. C'est à l'instituteur habile à trouver un juste milieu.

La timidité change, trouble, distrait, agite un homme, absorbe toutes les facultés de son corps et de son âme, et l'enlève entièrement à lui-même : elle altère sa figure, disloque son maintien, fait disparaître ses grâces, obscurcit son esprit, dégrade ses talents. L'homme timide n'est plus en public tel qu'on l'a vu en particulier. La nature lui a donné une belle figure, un maintien noble, une tournure agréable : en entrant dans une assemblée, son visage pâlit, se décompose, les grâces s'enfuient, il se présente gauchement, oublie les positions, perd son maintien, et n'offre à la compagnie qu'un personnage capable de déparer le cercle. La timidité ne s'en tient pas là ; elle le rend aveugle, lourd et muet ; il ne s'aperçoit pas d'une honnêteté qu'on lui a faite, manque aux attentions les plus usitées : on lui parle, et il ne répond pas; on l'agace, il demeure interdit et cherche inutilement sa repartie : il se flatte que ses talents feront oublier routes les irrégularités et les fautes qu'il vient de commettre; mais la timidité le poursuit encore, et lui ôte ce dernier espoir de réparer ses torts. Quelqu'un d'honnête vante sa voix et son goût : on lui demande une chanson; il l’entreprend après s'être bien fait prier : son gosier chevrote, sa voix s'obscurcit, il lui est impossible d'achever : il se met au clavecin pour accompagner une dame qui va chanter à sa place; les mains lui tremblent, un voile épais couvre ses yeux, il ne voit plus sa note, il perd la mesure, et fait manquer l'ariette. Ce malheureux enfin qui est l'homme du monde le plus aimable dans le tête-à-tête, ou parmi des amis avec lesquels il est en liberté, sort désespéré de la maison où on l'a introduit, et y laisse de lui l'idée d'un homme mal élevé, ennuyeux et détestable.

Quelqu'un présenta, il y a peu d'années, dans une bonne maison de Paris, un gentilhomme de province qui avait toutes les qualités requises pour paraître avec distinction dans le monde, mais qui était malheureusement d'une extrême timidité. L'introducteur entre le premier ; le provincial le suit, et au premier pas qu'il fait dans l'appartement, la timidité le trouble, l'aspect d'une brillante assemblée le déconcerte ; il enfonce mal adroitement son pied entre le tapis et le parquet ; il sent un obstacle il le force pour avancer ; il emporte le tapis avec lui, renverse tous les sièges qui l'arrêtent, et arrive à la maîtresse de la maison avec le tapis au cou en guise de cravate. En saluant, il glisse et tombe sur elle ; il se relève, fait ses excuses ; les laquais réparent au plutôt ce désordre : on lui offre un siège ; il se méprend, et s'assied dans un autre sur la guitare de madame, qu'il met en cannelle. Il se dresse tout effrayé, se jette. dans un autre cabriolet, et écrase la petite chienne; il tombe en confusion, perd contenance, et ne voit d'autre parti que celui de se sauver sans rien dire. En fuyant avec précipitation, il coudoie le valet de chambre, lui fait tomber des mains le cabaret de chocolat qu'il allait servir à la compagnie, casse toutes les tasses et renverse le chocolat sur les robes de toutes les dames du cercle. L'ami fort après lui, pour tâcher de le ramener et de raccommoder les choses ; mais son homme a disparu, et court encore. La honte de cette aventure empêche l'introducteur de rentrer lui-même, et le force de renoncer pour jamais à une maison dans laquelle il a eu le malheur de présenter cet ami destructeur, qui y a fait, en un clin d'œil, autant de ravages qu'en aurait pu faire une troupe ennemie qui y serait entrée à discrétion.

Cet affreux vernis de ridicule que la timidité répand sur un homme, la nécessité fâcheuse qu'elle lui impose de renoncer entièrement aux agréments de la société, et au commerce du monde, ne sont pas les plus grands maux qu'elle lui cause : elle nuit essentiellement à sa fortune, elle lui fait perdre la faveur d'un protecteur zélé, auquel il n'ose se présenter assez souvent et faire une cour assidue; elle lui fait manquer la conquête d'une femme puissante qui avait conçu du penchant pour lui, et dont le crédit aurait assuré son avancement ; elle lui fait négliger enfin tous les moyens qu'il aurait eu de s'élever et de parvenir.

Un de nos plus illustres généraux passant, à son retour d'Italie, dans une province méridionale du royaume, y trouva un homme de condition sans fortune, lettré de profession, secrétaire d'une de nos académies et connu par un recueil de poésies assez estimées. Le général, qui se connaissait en hommes, démêla le mérite de celui-là à travers l'épais nuage dont une excessive timidité l'avait couvert : il prit du goût pour lui, se l'attacha, l'exhorta à le suivre lui promit de le tirer de son indigence et de son obscurité, et de lui faire une existence. II le mena avec lui à Paris, lui assura la place de secrétaire des maréchaux de France, et le produisit, malgré lui, dans le plus grand monde et la meilleure compagnie. Un jour que le maréchal l'avait mené dîner avec lui chez un de ses collègues, le provincial se trouvant placé à portée d'un des potages, fut prié de le servir ; sa timidité lui fait prendre la cuiller à soupe d'une main mal assurée ; il la laisse tomber dans le plat, et éclabousse tous les convives : la compagnie ne put retenir un rire subit et involontaire. Un des éclaboussés lâche une légère plaisanterie sur cette maladresse ; l'académicien aurait pu la rendre avec esprit, l'homme timide et déconcerté s'en offense, et donne à entendre qu'il en veut raison : il a une affaire au sortit de table, donne un coup d'épée, en reçoit un autre, va se faite panser, et part sur le champ pour retourner dans sa partie ; il abandonne la place qui lui était dévolue, et renonce à jamais à la faveur de son patron, et à un avancement qui le forcerait de vivre dans ces grands tourbillons pour lesquels sa timidité lui donne un éloignement invincible. II n'est jamais plus sorti de chez lui depuis cette aventure, et a conservé jusqu'à la mort un dégoût insurmontable pour les voyages.

II me semble qu'on ne saurait trop conseiller aux parents qui veillent avec attention à l'éducation de leurs enfants, et recommander aux maîtres à qui elle est confiée, de travailler de bonne heure à extirper chez leurs disciples ce vice fâcheux qui, si l'on néglige de l'attaquer dès la naissance, croît avec eux, et peut faire le malheur de leur vie.

Par M. PEYZON***.


M. Peyzon, « De la timidité », Le conservateur ou bibliothèque choisie de littérature, de morale et d’histoire, tome 1, Buisson, Paris ; J. S. Grabit, Lyon, 1788, p. 84-91.

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